Le laboratoire japonais

Habituée à la déflation, la population japonaise – vieillissante – préfère de très loin l’épargne à la consommation. Attitude fort compréhensible car il est effectivement préférable de s’abstenir d’acheter aujourd’hui, si l’on sait que les prix seront inférieurs demain ou après-demain. Comme l’économie nippone stagne depuis trop longtemps et que les dépenses publiques à caractère keynésien ne produisent quasiment plus d’effets parmi une population blasée et habituée à une récession endémique, seule une révolution des mentalités est donc susceptible de redresser l’activité de ce pays.

A cet égard, la voie la plus efficace pour induire un tel changement psychologique consiste à réinstaller l’appétit de consommation en adoptant explicitement un objectif à atteindre en matière d’inflation. Le message sans équivoque émis par le nouveau gouvernement japonais et par sa banque centrale en direction de leurs citoyens étant : « comme vos yens vaudront moins demain : dépensez-les aujourd’hui ! » Vuitton ne vient-il pas de procéder à une augmentation sans précédent de ses prix au Japon de 12% ?

Posture pour le moins hétérodoxe, doublée d‘un objectif totalement inédit de progression fixé à l’indice boursier du pays. Le Ministre des finances japonais, Akira Amari, ayant en effet déclaré que son gouvernement mettrait tout en œuvre afin que le Nikkei atteigne 13 000 points d’ici la fin de ce prochain mois de mars : http://www.businessinsider.com/japans-amari-gives-nikkei-ultimatum-2013-2.  C’est donc la toute première fois dans l’Histoire mondiale qu’un gouvernement – responsable de la conduite des affaires de la deuxième ou troisième puissance économique du globe – définit clairement aux marchés boursiers de son pays un objectif à atteindre ! « Que la fête commence », est donc la directive adressée à l’indice Nikkei sommé de prendre 17% de plus en six semaines.

En réalité : « que la fête continue », puisque cet indice – qui s’est déjà envolé de plus de 30% depuis novembre 2012 – se retrouve aujourd’hui à ses niveaux de septembre 2008. Ayant ainsi permis l’enrichissement des entreprises du pays de l’ordre de 38 trillions de yens à la faveur de l’appréciation de leur titre, selon les calculs de M. Amari. De fait, porté par une tendance extrêmement favorable et stimulé par un mouvement en sens inverse du yen sous l’emprise d’un marché des changes euphorique, le Nikkei a en effet toutes les chances d’atteindre les 13 000 points.

Les directives formulées par le Ministre japonais des finances définissent donc un cadre général pour la progression de cet indice, sachant que les opérateurs, investisseurs et spéculateurs ne connaîtront le répit et la « paix intérieure » que dès lors que les 13 000 points seront atteints, voire dépassés. Ce, afin de découvrir le nouvel objectif qui sera dès lors défini par l’exécutif nippon. Sachant qu’en matière de placements boursiers – exactement comme pour un déplacement en voiture -, on se dirige systématiquement là où on regarde… Toujours est-il que cette chronique d’une flambée annoncée de la bourse japonaise – qui enrichira davantage et à coup sûr – la caste des traders et des banquiers ne profitera probablement que très peu à l’immense majorité des citoyens de ce pays. Pour être utile, l’appréciation nominale de l’indice Nikkei – tout aussi spectaculaire fût-elle, et elle l’est ! – combinée à la dévaluation du yen, devrait également se traduire en une augmentation du revenu moyen nippons, et pas seulement en un renchérissement du coût de la vie.

En supprimant littéralement tout « moral hazard » des marchés – c’est-à-dire en garantissant des profits à tout investisseur qui achèterait le Nikkei -, les autorités japonaises prennent en effet deux gros risques. Tout d’abord celui de mécontenter et de frustrer une population d’ores et déjà sinistrée par près de vingt ans de crise. Enfin celui de participer activement à la formation d’une nouvelle bulle spéculative dans un pays qui n’en a subi que trop depuis le début des années 1990. Or, est-il du ressort de nos responsables politiques de promouvoir, comme ils le font aujourd’hui, l’investissement boursier, au risque d’attiser le feu de la spéculation ? En réalité, M. Amari n’est pas le premier dirigeant à désigner aux marchés boursiers un objectif à atteindre, puisque la Présidente de la Réserve fédérale de Minneapolis, Narayana Kocherlakota, avait affirmé dès 2011 que les capitalisations boursières constitueraient « un ingrédient central de la reprise économique ».

La réalité impitoyable ainsi que le contexte cruel où nos banques centrales se retrouvent désormais – à court de munitions – exigent en effet de trouver du stimulus là où il est ! En l’occurrence, comme les déficits publics gigantesques empêchent les Etats de se lancer dans davantage de dépenses, seuls les marchés boursiers offrent encore de nos jours un chemin vers la précieuse reflation. Autrement dit, les bourses se sont transformées tout à la fois en poule aux œufs d’or et en oie que l’on engraisse…

Michel Santi

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