Le Prince dormait depuis deux heures…

Kazimir Malevitch: Suprematist Composition, 1915 Stedelijk Museum Amsterdam – image trouvée sans copyright dans un musée à Bâle, en Suisse.

Allan Erwan Berger :

Un peu de fiction pour nous délasser. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que certains vampires tentent, en ce début de millénaire, de nous mitonner un petit monde bien à eux, où les humains sont de la pâture et où les marchands (certains, pas tous) fondent des dynasties mondiales. Le dernier billet du camarade Bibeau est assez éloquent. La Déclaration des droits de l’homme est en passe de finir à la poubelle, nos enfants ne seront plus des citoyens mais des sujets, et rien de ce qui les constituera ne leur appartiendra  peut-être pas même leur corps, et en tout cas pas leur esprit.

À moins qu’un petit sursaut… Mais ne rêvons pas trop loin. Voici une parabole, qui s’est coulée dans une de ces simulations informatiques dans lesquelles nous commençons à aimer être plongés. Imaginons un Prince, qui commanderait à une espèce de grands Arthropodes pensifs, maîtres dans leur système solaire. Mais voici qu’un défi de taille lui est lancé, venu de l’espace. Surveillant les évolutions du Prince depuis l’extérieur de la simulation, le maître du jeu (qui ressemble comme deux gouttes d’eau au Baron Samedi) interviendra une seule fois… Le personnage du Prince est joué par un certain Lucas, qui va se prendre une belle dérouillée, car il est un vrai « bleu » dans ce métier.

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Le Prince dormait depuis deux heures seulement lorsqu’on était venu le réveiller. Derrière la porte entrouverte, il entendait l’antichambre bruire de conversations étouffées tandis qu’il s’habillait dans l’ombre. Son valet de lit lui passa, au téléphone, le préfet de région, dont le bureau, visible depuis la fenêtre striée de pluie, luisait au loin par dessus la rade. Là-bas non plus, on ne dormait pas. « De toute façon, nous prévoyons une ambassade… Nous fermons le pas de tir aux vols commerciaux. Vos services ont un dossier pour ce genre de cas. Maintenant, monsieur le préfet, je dois rencontrer mon cabinet, après quoi l’on reprendra contact avec vous. » Le Prince rendit l’appareil au valet, inclina sa tête vers le présentant du diadème, reçut la cape et les anneaux, et se faufila par la porte dans la lumière jaune de l’antichambre où l’attendait son escorte. De la volière, une navette l’emmena au Parlement.

Quand il pénétra dans l’hémicycle désert, le chef de la sécurité vint l’accueillir pour le conduire à travers la fosse jusqu’aux sous-sols où se tiendrait, en comité restreint, la réunion du conseil de sécurité. Les radiateurs venaient tout juste d’y être activés, et leurs tuyaux claquaient en tâchant de réchauffer l’air glacial qu’égayait à grand-peine l’arôme floral d’un infuseur disposé au centre de la table, sur une rose de marqueterie, d’où il poussait ses volutes, accroupi dans son assiette à charbon. Par un petit trou, on voyait une braise rougeoyer, qui lâchait de temps en temps une étincelle. « Notre existence, songea le Prince, est aujourd’hui aussi fragile que ce petit feu. Il me revient de ne pas faire d’erreur. »

Le rapport qu’on lui avait remis pendant le vol apportait quelques précisions. Il faisait état de l’émergence, à la limite du bouclier cométaire externe, d’un objet irradiant de la chaleur et qui lançait à intervalles réguliers des giclées de photons UV sur un étroit faisceau orienté sur la planète-mère très exactement. L’analyse des éclats, qui arrivaient en paquets serrés, suggérait l’existence d’un message. Quelqu’un frappait à la porte.

« Bon. Le Renseignement ?

— Les analystes émettent l’hypothèse que le code sera facile à craquer, puisqu’il nous est adressé à nous, en droite ligne, et que nous sommes, pour ces gens-là, des étrangers avec lesquels il convient de s’entendre.

— Qu’est-ce qui vous rend si confiants ?

— Un vaisseau de guerre est comme un submersible. Pour être efficace, il doit être invisible, inaudible, et ne perturber aucun champ ; en tout cas le moins possible. Nos propres frégates sont plus furtives que cet objet-là. Comme il ne fait aucun effort pour rester caché, nous en déduisons qu’il veut dialoguer. »

La Défense demanda la parole. « Rien ne prouve qu’ils ne soient pas escortés par des engins militaires. Ceux-là feront tout pour collecter des informations, et ne pas se faire voir tant qu’ils n’en auront pas reçu l’ordre.

— C’est intéressant, ce que vous dites là, nota le Prince. Vous suggérez que l’opération qu’ils mènent, du moins pour sa partie visible, est strictement diplomatique. Donc, c’est de la politique ?… Je serais sans doute en mesure de gérer ce coup-là. Quelles sont les probabilités pour qu’une invasion débute par une ambassade ?

— Oh, ça s’est déjà vu, répondit le Renseignement. Dans notre propre histoire, des ambassades ont été envoyées pour menacer des royaumes ; les armées les suivaient de près. Nous-mêmes, il y a deux siècles, avons mené une colonisation d’une manière à peu près semblable.

— Vous faites allusion à la mission menée par l’aviso Commandant Beon ?

— Celui-là même. Ils ont débarqué sur le port de ce petit pays, ils ont passé trois semaines à festoyer dans une maison seigneuriale, à la suite de quoi on les a menés à la cité administrative, où ils ont pu délivrer leur message : ”Vous êtes placés sous mandat pour une durée de cinquante ans”… La tête qu’a dû faire le roi…

— L’aviso n’est jamais reparti…

— Non. Au bout du compte, les autres se sont rebiffés. Le navire a tiré sur les forts de la rade… Il a été coulé, mais les forts ont été détruits, après quoi notre flotte est sortie de derrière l’horizon.

— Trois semaines plus tard, leur Palais tombait » conclut la Guerre, qui venait tout juste d’arriver. « L’astroport a été fermé.

— Nous avons encore des descendants de ce roitelet quelque-part dans nos ministères, ajouta l’Intérieur. Il y en a même un qui est à la Diète. Les électeurs aiment bien son accent et ses peintures ethnos.

— Revenons à cet engin, reprit le Prince. Quelles sont les options ?

— La Ceinture passe en stade 2 ; c’est-à-dire que les réservistes sont rappelés, et expédiés d’urgence aux fortins dans les capsules à inertie. On est en train de faire chauffer les accélérateurs. Sur place, deux équipes complètes sont à poste dans chaque position, et les armes sont activées, prêtes à être chargées. Le délai est de cinq minutes entre la modification des règles d’engagement et le premier coup de feu. Sinon, comptez deux semaines avant que tout le monde soit à pied d’œuvre ; ces choses-là prennent du temps. D’un autre côté, le vaisseau étranger devra se faufiler à travers les glaces, et ce n’est pas une partie de plaisir. Donc, l’un dans l’autre, nous ne serons pas en retard.

— En attendant, compléta le Renseignement, nos sondes auront établi un maillage. Nous saurons s’il y a du monde qui se cache là-dedans.

— C’est bête, mais je préfère poser la question quand même, dit le Prince. A-t-on jamais cartographié le champ de glaces ? Quelqu’un a entendu parler de ça ?

— Aucune carte précise… Trop d’objets.

— Une épaisseur moyenne de 120.000 unités astro, dit la Guerre. Des millions de milliards de blocs. Nos chasseurs s’entraînent là-dedans ; les pilotes en sortent toujours très secoués. Je crois qu’il existe un chiffre, une estimation pour les morceaux supra métriques, mais je n’ai jamais entendu parler de carte.

— Une possibilité pour que des engins de guerre aillent s’y planquer, sitôt émergés ? Je pense à des lance-mines, pas forcément des grosses machines.

— C’est toujours possible. Mais tant qu’on n’attaque pas, leurs lance-mines ne servent à rien… Voilà comment ça se passe : pour traverser le nuage, il faut de sacrés moteurs. Et ça se voit : c’est plus gros qu’un glaçon. La seule manière pour eux d’y arriver discrètement, ce serait de faire dériver leurs engins d’assaut dans le courant, et de les ramener insensiblement jusqu’à la bordure interne ; il leur faudrait des siècles. Personne de vivant à bord.

— D’accord, répondit le Prince. Cependant, ce n’est pas impossible. Des machines de combat se faufilent à travers le nuage, en sautant d’un fleuve à l’autre ; quand elles sont en position, les ennemis téléportent leur flotte habitée. Tout ce qu’on en voit, c’est le vaisseau d’ambassade, qui émerge, l’air d’être tout seul, et qui demande à pénétrer. Mais qu’y a-t-il derrière ?

— Des transports de troupes, bien planqués. Vous pourriez imaginez que le vaisseau d’ambassade est là pour nous faire réagir ; que notre conduite en face de cet évènement déterminera leur façon de procéder… On parle là d’une invasion préparée sur plusieurs siècles, qui débouche sur une attaque-éclair, si j’ai bien compris… Très improbable… Un énorme investissement pour s’emparer d’un simple petit système. Si encore nous étions un empire… » La Guerre se tourna vers le Renseignement : « Des moyens d’observer la paroi interne du nuage ?

— On rechercherait quoi ?

— Des masses métalliques, des objets plus denses que la glace, et gros. Leur présence devrait influencer les trajectoires des projectiles naturels ; recherchez des perturbations, des collisions, ou des sillages anormalement dégagés…

— Et tout ça en imitant parfaitement le caillou perdu. C’est complètement faisable. Si votre Majesté me donne l’autorisation de réquisitionner tous les moyens matériels et civils que mes subordonnés estimeront nécessaires, ainsi que l’accès prioritaire à certaines ressources militaires…

— Un blanc-seing ? Vous en auriez besoin pendant combien de temps ?

— Je pose la question, vous aurez la réponse dans une demi-heure. »

Le ministre s’éloigna vers un pupitre. Un silence s’installa, juste perturbé par les borborygmes de l’infuseur qui était en train de s’étouffer. Se détachant d’un mur, un serviteur vint remettre de l’eau dans le pauvre appareil, qui se remit à glouglouter avec d’évidentes marques de satisfaction, faisant rire tout le monde.

Les gens qui étaient autour de cette table se connaissaient de longue date ; deux ministres avaient même servi sous le Régent, oncle du prince régnant. La passation de pouvoir ne s’était pas accompagnée des habituelles purges qu’entreprend un jeune roi qui veut reprendre la main aux vieux serviteurs, et se débarrasser des intrigues en leur coupant les racines. Un seul personnage, en charge de l’Intérieur, avait disparu dans cette affaire, décortiqué sitôt le couronnement achevé. Tous les autres avaient conservé leur poste.

Le Renseignement était de retour : « Notre ambassadeur est en route, m’a-t-on fait dire. Il est à quinze minutes.

— Bien. Il est temps de parler de ce que nous allons faire maintenant. Nous allons imaginer que des armées de machines nous observent. Notre mise en alerte de niveau 2 ne leur aura pas échappé… Nos flottes sont-elles disposées de manière convenable ? Sont-elles prêtes à servir ?

— La… la Huitième est en train de survoler les anneaux de la ceinture intérieure ; elle peut s’y embusquer en un rien de temps. La Troisième est en poste à l’Est sidéral, sur une orbite proche de la nôtre, à 45° en avant. Elle peut se porter en quelques heures sur quatre trajectoires d’interception différentes, pour engager tout objet qui se dirigerait vers nous en utilisant les champs gravitationnels de nos planètes extérieures. La Quatrième est en attente pas très loin du point d’émergence du vaisseau alien, mais il lui manque son croiseur amiral, qui est en radoub et n’est pas près de reprendre l’espace. Enfin, la Première fait des exercices près du Soleil, et même nous, on a du mal à la voir tellement elle plonge dans la couronne. Si quelqu’un passe par là, il aura une sacrée surprise… Il faut comprendre que nous n’avons pas la haute main, sur ce coup. Nous ne savons pas quelle est l’opposition, nous ne savons pas d’où elle attaquera, ni quels seront ses objectifs. Dans ces conditions, faire bouger nos vaisseaux n’apporte rien, et on consomme du carburant. Autant rester là où on est, d’autant plus que ces postes ne sont pas si mal placés.

— Défense, vous confirmez ?

— Oui, Majesté. Nous avons étudié il y a longtemps un ensemble de simulations basées sur ce modèle, et les flottes de mon collègue agissent aujourd’hui en conséquence des leçons que nous en avons tirées. Bien sûr, nous ne savons pas depuis combien de temps on nous observe. Mais nos positions défensives sont bonnes. S’il n’y a pas un trop grand différentiel technologique, nous serons peut-être en mesure de poser quelques conditions, si on en vient à discuter.

— Eh bien justement, dit le Prince d’un air sombre. Eux savent sauter d’une étoile à l’autre, et pas nous. Si ça n’est pas du différentiel, qu’est-ce que c’est ?

— Imaginez une guerre sur une planète ; nous pouvons projeter des armées au loin par un pont aérien, mais elles ne sauraient investir un pays sans atterrir d’abord, sortir des carlingues et se mettre à rouler ; c’est un minimum. Il y a des avions qui transportent les chars et tout le tremblement, mais ils ne font que ça. Et l’on n’a jamais gagné une guerre juste avec des bombardiers ; dans tous les cas, le troufion s’y colle ; c’est lui qui nettoie les maisons, pas les types là-haut.

— Donc on les verra passer, et on aura notre chance. OK. Les munitions ?

— J’ai réveillé du monde. Vous aurez un rapport des stocks et des disponibilités industrielles à midi au plus tard… On me signale que notre navire d’ambassade est prêt à prendre le large. Il n’attend plus que son diplomate.

— Je le verrai à son arrivée. Que lui disons-nous ? Renseignement, votre avis ?

— Quelles que soient les intentions de nos visiteurs, nous sommes tenus, dans un premier temps, d’agir de manière pacifique. Voici l’ordre dans lequel les choses vont se passer, avant que l’ambassadeur ne soit prêt à les recevoir. En ce moment, des équipes d’analystes sont en train de dialoguer avec le vaisseau alien : suite aux giclées de codes qu’ils nous ont balancées, j’apprends que nous leur envoyons des suites arithmétiques et géométriques. Donc, des nombres. Ils réagissent bien. Nous avons déjà compris qu’ils comptent en base huit : 00, 01, 02, 03, 04, 05, 06, 07, 10, 11, 12 etc. Pendant ce temps, des linguistes sont en train de se rassembler pour concevoir une base de communication fondée sur des idéoflashes ; leur première tâche est d’inventer un lexique. Ils sont tous réservistes, mais ils connaissent par cœur les règles qui se sont dégagées des entraînements du siècle passé. Je vous envoie les meilleurs. Comptez huit jours pour avoir un dictionnaire commun aux deux espèces, basé sur la manipulation de suites d’éclairs ou de n’importe quoi d’autre ; peut-être pourrons-nous, plus tard, envisager l’utilisation d’autres fréquences, violet, bleu, rouge ou même infra-rouge, etc. pour des déclinaisons, ou de l’emphase, ou quoi que ce soit qu’il s’avérerait nécessaire de savoir signaler, comme la forme interrogative…

— Ça va loin…

— Pas tant que ça, en fait. Nous supposons que les autres en face ont eux aussi des ordinateurs, et des gens motivés. Le but est de fournir à l’ambassadeur, dès son arrivée sur le site, un traducteur subtil et validé par les deux parties, avec lequel il puisse se faire comprendre sans générer d’ambiguïtés qui n’aient pas été relevées, et cartographiées.

— Bon. Donc ils pourront parler. Sinon, je vous ai demandé votre avis…

— Le voici. Pour l’instant, nous sourions… Nos conditions seront simples, et nullement abusives : pas de vaisseau armé à l’intérieur de la Bulle. Un espace de rencontre situé vers une géante gazeuse, au puits gravitationnel bien isolé, et de préférence dans le sillage d’un satellite rocheux afin de pouvoir installer dessus tous les systèmes lourds pour les télécommunications longue distance.

— Donc, continua le Prince, ils se rencontreront en apesanteur.

— C’est une sacrément bonne idée, intervint la Défense. D’abord, il serait inconvenant d’imposer quelque pesanteur que ce soit ; et puis laquelle ? Ce serait malpoli. Ensuite, il sera facile pour nous de disséminer dans les orbites voisines du matériel de surveillance et d’interception.

— En outre, reprit la Guerre, une planète externe offre cet avantage de n’être à proximité d’aucune de nos flottes, tout en nous offrant un joli niveau de sérénité : pas à redouter d’astéroïdes, puisqu’ils rôdent tous sur des trajectoires plus proches du Soleil ; donc, tout ce qui viendra sera artificiel, on le verra venir et lui n’aura rien à voir. Ça me plaît.

— Vous organisez ça. Sinon, en cas d’attaque, quelles planètes lâchons-nous ? Nous avons quatre plans ; lequel devrais-je suivre ? Défense, votre idée…

— Le Deux, puisque nos amis arrivent par l’écliptique. On se replie derrière la ceinture d’astéroïdes, et on utilise le fait que nous avons tout un tas de forteresses de classe III en orbite dans la couronne solaire. De là-bas, nous pouvons arroser n’importe quelle cible tout en étant certains d’être difficilement touchés ; les tirs adverses seront déviés par les vents et le champ magnétique, ce qui obligera l’ennemi à lancer des torpilles à auto-guidage… Ensuite, on a le fameux paradoxe qui va jouer pour nous : pour aller vers le Soleil, il faut accélérer continuellement, et pas qu’un peu ; tandis que n’importe quoi en sort sans difficulté. Donc, on se replie à portée de tir de nos classes III mais pas trop près, on économise du carburant, et on en fait perdre à l’opposition qui n’a pas nos sources et qui devra, avant toute chose, s’occuper de détruire la défense solaire, et donc s’en rapprocher, avant de songer à nous déloger de l’orbite. Un vrai coin maudit pour les ennemis, qui seront pris entre deux feux.

— Correct… Guerre ? J’ai vu passer, il y a quelque temps, des plans pour un harcèlement. C’est toujours d’actualité ?

— Bien sûr ! Un nuage de corsaires au-dessus et au-dessous des pôles du Soleil, dans un cône de trente degrés d’angle, tournoyant là-haut comme des oiseaux de proie. Ils sont petits, ils ne valent pas le temps et l’énergie qu’il faut dépenser pour les toucher, et ils sont remplaçables. Imaginez des moustiques.

— L’intérêt, reprit la Défense, est de forcer l’ennemi à accélérer sa cadence. Personne n’aime à se faire piquer par des essaims de bestioles ; ce n’est pas mortel, mais ça plombe l’ambiance, et on se fatigue. On perd du sang. Donc, ils tâcheront d’échapper à cette gêne, et pour cela ils auront deux manières, pas une de plus : soit ils frappent un grand coup et s’écrasent sur notre planète-mère pour en prendre le contrôle, soit ils reculent hors de portée des moustiques et lancent des attaques rapides à longue distance. Dans cette seconde hypothèse, leurs raids seront plus faibles qu’ils ne l’auraient voulu, car ils passeront plus de temps à voyager et moins à combattre ; ils transporteront plus de carburant et moins de munitions ; de plus, on les raccompagnera à chaque fois.

— Et dans la première hypothèse ?

— C’est un quitte ou double. Il faudrait qu’ils forcent nos flottes d’interception ; ensuite, prendre le contrôle de ce bout de caillou n’ira pas sans mal : nos deux lunes vont leur pourrir la vie. Et puis, bien sûr, vous serez ailleurs.

— Il reste beaucoup d’inconnues, tout de même… Mais bon, ça ira pour l’instant. Messieurs, l’ambassadeur est arrivé, je vais lui parler. Je vous remercie. »

Tout le monde se leva. Les ministres sortirent par les couloirs de service. La table fut débarrassée. Un valet vint repeigner les antennes du Prince, et lui glissa un message du préfet de région. Sur l’astroport, une navette était prête à partir, moteurs en chauffe. « Faites venir le Doyen ; il attend dans la salle des libellules. Retenez l’ambassadeur deux minutes encore ».

Le valet sortit, le Prince compta jusqu’à douze, le Doyen entra et s’inclina.

« Désolé de vous avoir fait lever si tôt, mais vous êtes au courant. Nous avons des visiteurs. Je leur envoie une ambassade…

— L’Intérieur aura fort à faire, remarqua l’homme d’Église. Les tendances dissidentes pourraient bien en profiter pour relever les pinces. Peut-être faudra-t-il envisager une grande messe, pour bien souder les esprits et les cœurs ? Car la nouvelle ne sera pas tenue secrète, bien entendu ?

— Certainement pas… Une grande messe, vous croyez ?

— C’est tout à fait nécessaire ! Vos sujets ne sont pas tous aussi mécréants que leur prince, Dieu merci. On priera pour la paix et la solidité du royaume, vous embrasserez les amulettes sacrées, ce sera très beau.

— Accepté. On fera ça dans la cathédrale de Matrice.

— Si loin ? Mais c’est une antiquité ! Et puis…

— Je sais que votre religion prétend que nous sommes nés tout armés, il y a six mille huit cents ans, d’un certain nid suspendu dans les airs, puis que nous avons chu et que depuis nous rampons, mais Matrice est quand même notre foyer à tous ; c’est la grand-mère de toutes nos villes, elle est infiniment plus vieille que votre fameux nid, et c’est d’elle que nous sommes sortis pour la première fois à la surface. Aussi, puisqu’il faut une messe, vous l’aurez, mais je veux lier, dans un même recueillement, notre dieu à notre passé, afin que les soldats sachent exactement pourquoi ils partent combattre, le cas échéant ; qu’ils aient deux raisons de risquer leur vie et de tenir leurs positions. J’entends donc honorer nos origines et, bien sûr, oui, aussi, me prosterner devant notre dieu. Organisez la cérémonie avec mon planificateur, pour demain ou après-demain, deux heures sur place. Des prières mais pas de discours. Ni d’homélie.

— Bien, Majesté.

— Quel est l’officiant ?

— Je ne sais pas. En fait, ce n’est pas un poste très reluisant. Le public est surtout composé de touristes et d’archéologues. Je vais me renseigner…

— Ça ira très bien… Un prêtre obscur et humble ; je veux de l’émotion, pas de la pompe. Cependant, retransmission mondiale. Vous serez à ma droite, bien sûr. Sinon, vous avez une navette à bénir ; elle vous attend sur l’astroport. Voilà, mon père ; vous me pardonnerez, mon temps ne m’appartient pas : je dois, encore et encore, voir du monde…

— Oui, l’ambassadeur ; je comprends, Majesté. » Le cardinal s’inclina et sortit à reculons. Le Prince compta de nouveau jusqu’à douze, l’ambassadeur pénétra dans la pièce, et le maître du royaume eut alors la plus énorme surprise de sa courte vie.

« Vous ?!?…

— Alors, mon petit Lucas, on s’amuse bien ? » Le Baron. Goguenard, bicolore, tout en chair et sans carapace. Bizarre à voir, après tous ces crustacés.

o0o

C’étaient des commerçants. Les « Marchands » ; ils ne voulaient pas d’autre dénomination. Ils n’étaient accompagnés d’aucune armée. Je dictai mes conditions : nous échangerions des choses communes contre d’autres choses communes. Aucun bidule rare ne quitterait leur bord, aucun n’y monterait. Ils me firent répondre qu’ils ne trafiquaient que du savoir et de la technologie, c’est-à-dire, par définition, des choses rares et difficiles à mettre au point. Au temps pour mes belles résolutions…

Que pouvions-nous bien avoir à leur proposer, qui ne fût pas secret ? L’atome, ils s’en fichaient comme de l’an quarante ; nos optiques les laissaient parfaitement froids, mais deux de nos alliages semblèrent les intéresser.

Le Baron, dans mon dos, me regardait négocier. Je tremblais à l’idée de me faire entourlouper. Finalement, je décidai d’octroyer des concessions minières en échange d’un nouveau principe de motorisation, qui divisa le coût de nos déplacements interplanétaires par 104.

Aussitôt, les Marchands ouvrirent des chantiers sur nos lunes, ainsi que dans divers astéroïdes, et s’employèrent à en extraire les métaux. Beaucoup de gens se mirent à travailler pour eux, car les salaires n’étaient pas ridicules, et les avantages en nature très impressionnants.

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Voilà comment les choses se passèrent : les Marchands sous-traitèrent l’exploitation des gisements à nos sociétés minières, qui s’étaient regroupées en prévision de cet événement, formant un gigantesque consortium dont la puissance attira l’argent de tous côtés. Ce consortium était indemnisé de deux manières différentes : tout d’abord, il pouvait garder 10% de tout le minerais extrait ; ensuite, il recevait en exclusivité des licences d’utilisation de certaines technologies, qui le mirent en position de force dans des marchés aussi cruciaux que ceux du transport des marchandises, de la compression de la matière (de la même façon que vous compressez des données), ou de la production d’énergie.

Pour l’État, malheureusement, il apparut bientôt que j’avais souscrit à un marché de dupes. De larges pans de l’économie passèrent entre les mains de sociétés entièrement contrôlées par les Marchands, lesquels infiltrèrent bientôt la plupart des conseils d’administration. On les voyait partout, par avocats interposés.

Les rachats d’entreprises se multiplièrent. Le lobby minier disposa bientôt du premier budget du royaume. Pendant les cent années qui suivirent, les assemblées parlementaires s’inclinèrent de plus en plus devant les nouveaux maîtres, et mon pouvoir se réduisit jusqu’à ne plus faire que de la représentation ; quand il y avait besoin d’une cérémonie, on me sortait du placard, et je me promenais, comme une statue de saint, dans un véhicule désuet. La religion était devenue un folklore, et j’en étais, pour ma plus grande honte, le principal figurant. Je levais et baissais les pattes.

Nous n’avions quasiment plus de métaux précieux – les concessions avaient été reconduites à des conditions honteuses – et nous ne pouvions même plus envisager de projeter au loin une flotte d’exploration, même robotisée, même réduite ; les contrats de licence-utilisateur qui nous liaient aux Marchands interdisaient l’exportation des technologies dont ils étaient propriétaires. Les seuls déplacements interstellaires que nous eûmes le droit d’entreprendre le furent à titre privé, dans les vaisseaux de ces affreux extraterrestres qui, en l’espace d’un siècle, avaient su, sans l’aide d’un seul bâtiment de guerre, prendre le contrôle d’un système richement doté, occupé par une civilisation ancienne et en bonne santé. J’avais échangé notre bel or contre des verroteries. Dans mon dos, le Baron émit un petit bruit vulgaire.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

Une pensée sur “Le Prince dormait depuis deux heures…

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    26 avril 2014 à 9 09 25 04254
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    Ils en rêvent cela est vrai comme tu l’écris «un petit monde bien à eux, où les humains sont de la pâture et où les marchands (certains, pas tous) fondent des dynasties mondiales.» Mais ils courent à leur perte
    S’ils pouvaient réparer leur système déglingué ils le feraient – comme ils ne le peuvent pas – ils mentent davantage.

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