Le rouge à lèvre de l’apprentie vendeuse

Comment vous dire ? Ce matin-là, je suis allé faire mon habituel jogging (enfin maintenant, ils disent plutôt “running”, pour faire plus sport). J’en profite généralement pour joindre l’utile à l’essoufflant. Un détour par la boulangerie pour acheter baguette et croissants du petit déj’.

Dans cette boulangerie, il y avait ce matin-là :

  • la vendeuse habituelle, présente tous les jours (j’habite depuis peu de temps dans la région, on se connaît à peine, mais suffisamment déjà pour échanger quelques bons mots et rires de connivence) ;
  • la patronne, présente plus rarement, surtout le week-end, occupée à ranger des tartes aux fraises (elle ne m’a jamais directement adressé la parole) ;
  • une vendeuse manifestement apprentie et toute nouvelle venue (rouge d’intimidation).

Comme d’habitude, je me suis adressé à la vendeuse habituelle. Elle seule d’ailleurs manifestait un intérêt quelconque pour mes desiderata (pas d’autres clients dans la boutique à cet instant).

Une scène retint alors mon attention.

L’ordre sucré

Derrière le comptoir à pâtisserie, la patronne appelait l’apprentie vendeuse. Celle-ci approcha, plus écarlate que les tartes aux fraises qui trônaient derrière la vitre du présentoir.

La voix de la patronne était plus sucrée et doucereuse que les fruits de ses tartes.

« Mon petit, c’est l’heure de votre pause café.
— Oui, madame. Merci, madame
(voix étranglée).
— Mais votre rouge à lèvre, ça ne va pas. Trop flashy. Profitez-en pour l’enlever, s’il vous plaît. Allez !
— B… bien, madame
(inaudible). »

J’ai regardé les lèvres de l’apprentie. Bon d’accord, un rouge à lèvre juste assez rouge pour dire qu’il y avait du rouge à lèvre. Mais de là à le qualifier de “flashy”… Certainement moins en tout cas que les pommettes de l’apprentie (qui tournèrent au cramoisi tandis qu’elle obtempérait).

Éternel recommencement

Je me suis vu à nouveau propulser quarante-cinq ans très précisément plus tôt. Le jour où une copine de classe fut expédiée par le proviseur du lycée aux lavabos des toilettes pour y nettoyer à l’eau froide du robinet le mascara dont elle avait discrètement décoré ses paupières.

Nous étions à la fin du mois d’avril 1968. Une semaine plus tard, éclatait le grand mouvement émancipateur du mois de mai. Le proviseur, unanimement détesté, prenait littéralement la fuite dès les premiers jours (nous ne le revîmes jamais).

Laurence G., ma copine de classe, put alors décorer à sa guise les yeux qui envoutaient tant les adolescents enflammés que nous étions.

Tout, décidément, doit-il être affaire d’éternelle régression, d’incessant recommencement ?

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