L’école buissonnière

 

OLIVIER CABANEL :

Il ne s’agit pas d’évoquer ceux qui désertent les bancs de l’école, mais plutôt de s’intéresser à une personnalité trouble du monde politique, un certain Patrick Buisson, qui, avant de devenir l’éminence grise de l’ex-président de la République en jouant les grandes oreilles, a eu un parcours édifiant.

C’est à Pauline de Préval, qui a travaillé sous sa houlette une quinzaine d’années, que nous devons d’avoir levé le voile sur le coté sombre du personnage, s’il faut en croire son récit publié dans les colonnes de l’hebdo « Le Point ».

Assurant qu’elle n’avait « ni rancœur, ni compte à régler  », elle évoque les écoutes clandestines réalisées par son ex-employeur aux dépens de Nicolas Sarközi en avançant une hypothèse, qu’elle emprunte à Georges Buisson, le fils d’icelui : « étant toujours un paria dans les milieux qu’il a fréquentés, cela pouvait lui permettre de se protéger en cas de problème, mais je n’ai aucune certitude ».

Elle dresse un tableau accablant de son ex « mentor » : « c’est un personnage capable de faire du mal, qui entend avoir une emprise forte sur les êtres, qu’il considère comme étant des prolongements de lui-même. Il peut se montrer totalitaire avec ses proches, comme dans ses idées  ». lien

Elle raconte aussi les difficultés qu’elle a eues pour s’arracher des griffes de ce personnage en fin de compte assez inquiétant.

Mais quel est le parcours de Patrick Buisson ?

Cet homme de 65 ans, directeur de la chaine « Histoire  » depuis 2007, et comme on sait éminence grise de l’ex-président de la république, était d’abord engagé à l’action française, élevé dans le culte de Charles Maurras et de l’anticommunisme. Il sera le vice président de la FNEF (fédération nationale des étudiants de France) qui va s’illustrer pendant les évènements de mai, en s’opposant aux contestataires.

Après avoir publié, avec Pascal Gauchon, « OAS, histoire de la résistance française en Algérie  », il va co-écrire avec Alain Renault, l’ancien secrétaire national du FN, un album photo à la gloire de Le Pen, avant de diriger de 1986 à 1987 le journal « Minute », bien connu pour ses opinions d’extrême-droite,(lien), et militer pour le rapprochement du FN et de la droite déclarant : « souvent, c’est une feuille de papier à cigarettes qui sépare les électeurs des uns ou des autres ».

Plus tard, il dirigera la campagne de Philippe de Villiers pour les européennes de 1994, et permettra l’accord de cogestion que le FN avait négocié avec Jean-Claude Gaudin, après le succès du parti d’extrême-droite aux régionales de PACA (Provence Alpes Cote d’Azur), avant de devenir le conseiller spécial de Nicolas Sarközi en 2005, lequel lui attribuera le titre de « chevalier de la légion d’honneur » le 24 septembre 2007. lien

Cette évidente proximité de Buisson vis-à-vis du Front National est de nature à faire de l’ombre à ce parti lors des prochaines municipales, puisque ce parti se flatte depuis quelques temps d’avoir « les mains propres », loin des affaires qui agitent les autres partis.

Pourtant dans les colonnes de son journal « Minute », Buisson brossera en 1981 un tableau lyrique de l’ascension de Jean-Marie Le Pen, avec qui il va se lier, et devenir un véritable ami (lien), même si ce dernier s’en défend assurant «  il y a plus de 10 ans que je ne l’ai pas rencontré ». lien

Pourtant la manie d’enregistrer les conversations n’a pas commencé avec « l’ère Sarközi », puisque Buisson a été accusé le 6 mai 1987 d’avoir posé un micro espion dans le bureau du nouveau propriétaire du journal « Minute  », afin de rendre service à Le Pen. lien

Cet homme qui préfère l’ombre est donc aujourd’hui malgré lui mis en pleine lumière, grâce à la publication du « Canard Enchaîné » et du site Atlantico qui ont balancé une information de nature à faire tomber de sa chaise Jean-Pierre Raffarin : Buisson réalisait clandestinement des enregistrements des conversations qu’il avait entre autres avec Nicolas Sarközi. lien

Buisson, après avoir tenté de faire croire aux médias que ces enregistrements n’étaient pas clandestins, et qu’ils étaient seulement liés « au travail », a finalement, par la voix de son avocat, quitté cette ligne de défense, Sarközi n’étant absolument pas informé de ceux-ci. lien

Depuis la justice les a déclarés illicites, priant le site Atlantico de les retirer, mais une question se pose : si la justice finalement décidait de les réclamer, resteraient-ils illicites pour autant ?

Au delà du cafouillage du gouvernement sur le sujet, qui a permis aux intéressés d’agiter des écrans de fumée afin de ne plus se trouver au devant de la scène médiatique, ces enregistrements révélés sont en train de remettre en première ligne toutes les affaires qui ont défrayé pendant des années la sarkozie et qui pour l’instant n’avaient pu aboutir, freinées peut-être par une justice tenue à distance.

Depuis le 3 mars 2014, Eliane Houlette a été nommée procureur national financier, afin de lutter contre la corruption et l’évasion fiscale.

Elle a une vision de l’indépendance de la justice tranchée : « l’indépendance, ce n’est pas la liberté de faire n’importe quoi, c’est au contraire de se l’interdire (…) nous ne sommes pas là pour mener des croisades » (lien), mais l’hebdo « valeur actuelle » semble convaincu qu’elle est à l’origine des écoutes menées depuis quelques temps. lien

Va-t-elle utiliser les 280 heures d’enregistrements réalisés par Buisson (lien) pour mener de nouvelles investigations sur d’anciennes affaires : L’affaire des frégates pakistanaises, et l’affaire qui liait Sarközi et Kadhafi lors de la campagne présidentielle de 2012, ce dernier assurant avoir offert 50 millions à celui qu’il considérait comme son ami, afin de financer sa campagne présidentielle.

Mais la colère populaire libyenne a changé la donne, provoquant la déchéance du dictateur, et le retournement de veste de son ex-ami devenu le président de la France, lequel mènera la fronde qui provoquera sa fin. lien

C’est d’ailleurs ce qu’avait confirmé à l’époque Sylvio Berlusconi. lien

France 24 en a rajouté une couche en début d’année faisant entendre le dictateur libyen affirmer : « Sarközi a une déficience mentale…c’est grâce à moi qu’il est arrivé à la présidence. C’est nous qui lui avons fourni les fonds qui lui ont permis de gagner ». lien

Et puis, avant de partir, Kadhafi avait médiatisé à plusieurs reprises l’existence de ces millions donnés, produisant par son fils interposé, des documents attestant le cadeau, document révélé d’abord par Médiapart. lien

En effet, Saïf al Islam avait, dans une interview accordé à la chaine « Euronews  », (vidéo) demandé au président français de « rendre l’argent qu’il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale  », ajoutant : « nous avons tous les détails, les comptes bancaires, les documents et les opérations de transfert ». lien

Puis en juin 2013, c’est Moftah Missouri, l’ancien ambassadeur du dictateur qui brandit un document évoquant ce financement. vidéo

Une autre preuve de ce versement illicite vient d’être confirmée par Mohamed el-Megarief, chef de l’état libyen d’aout 2012 à mai 2013 qui dans le manuscrit original d’un livre publié en janvier 2013 (mon combat pour la liberté) écrit : «  oui, Kadhafi a financé la campagne électorale de Nicolas Sarközi, et a continué à le financer encore après 2007 …(jusqu’en 2009) »…mais l’éditeur (le Cherche Midi  » craignant une plainte de l’ex-président a confirmé avoir censuré les passages mettant en cause ce dernier. lien

D’ailleurs aujourd’hui, El-Mégarief demande que ces millions soient restitués au peuple libyen. lien

Quant à l’affaire des frégates, (3 sous marins et 3 frégates pour 24,4 milliards de francs) (lien) elle est assez facile à résumer : le candidat à la présidentielle de 1995 Edouard Balladur, ex premier ministre, s’était choisi 2 hommes pour la mener à bien : Nicolas Bazire, nommé directeur de la campagne et Nicolas Sarközi, nommé porte parole, et ceux-ci auraient profité de rétro-commissions, lors des transactions de la vente de frégates et sous marins au Pakistan, pour financer sa campagne.

En mai 2013, un rebondissement a prouvé qu’un certain Paul Manafort, un politologue américain avait reçu près de 250 000 dollars provenant de Ziad Takieddine, ou d’Abdul Rahman El Assir, dont il était l’intermédiaire, en échange de « conseils » pour la campagne de Balladur. lien

On se souvient que Brice Hortefeux, alors ministre de l’intérieur, avait prévenu en 2011 son ami Thierry Gaubert, conseiller de Sarközi, que son ex-épouse, Hélène de Yougoslavie « balançait pas mal »…

Paul Manafort, auditionné par les juges a reconnu avoir rencontré des membres de l’équipe de campagne d’Edouard Balladur en 1995, alors que ce dernier l’a toujours nié. lien

Et puis l’affaire Bettencourt, pour laquelle, là aussi, ce sont aussi des enregistrements clandestins qui ont alerté la justice, pourrait bien revenir dans l’actualité.

Alors avec tous ces rebondissements, qu’il s’agisse des enregistrements clandestins de Buisson, des nouvelles investigations judiciaire concernant les « frégates », de l’affaire du financement de la campagne de Nicolas Sarközi, lié peut être à la générosité de Kadhafi, voire de l’affaire Bygmalion concernant Copé, (lien) le printemps 2014 pourrait être chaud pour quelques uns.

Comme dit mon vieil ami africain : « on ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre, et après la chasse  ».

L’image illustrant l’article vient de « lelab.europe.1.fr »

Merci aux internautes de leur aide précieuse.

Olivier Cabanel

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