LES FEMMES DANS LA CHINE D’AUTREFOIS ET D’AUJOURD’HUI (Henri Simon) 1 ére partie sur III

Par Henri Simon. Paris-France-Échanges.

 

L’immense Chine

Chaque fois que l’on parle de la Chine, quel que soit le domaine traité, il est nécessaire de rappeler quelques éléments qui permettent de relativiser ce que les médias, et parfois nous-mêmes, font d’événements ponctuels ou de détails, qui peuvent être intéressants ou symptomatiques mais pas forcément généralisables.

Tout d’abord, il faut considérer la dimension territoriale de la Chine (équivalente à celle de l’Europe ou des USA), celle de sa population (plus de 1,3 milliards d’habitants, c’est-à-dire presque trois fois la population de toute l’Europe) et les grandes disparités qui en résultent tant dans l’évolution économique, dans celles des classes sociales et dans la vie sociale elle-même.

 

Outre ces disparités, ce qui frappe, c’est la rapidité de cette évolution dans la période récente ( on pourrait dire que dans les 50 dernières années en Chine le développement économique et ses conséquences sociales équivaut à celui mis presque deux siècles à évoluer en Europe). Ce qui fait qu’au-delà de ces mutations et de leur grande diversité, ce qu’on peut observer et analyser à un moment donné risque d’être bien dépassé, d’autant plus, lorsque l’on sait que les statistiques chinoise ne sont pas spécialement fiables.  Au-delà et en raison de toutes ces considérations, parler de la situation de la femme dans la Chine d’aujourd’hui nécessite d’examiner une évolution historique en remontant dans un passé pas si lointain. Il en subsiste, inégalement, des éléments tenaces souvent masqués par les formes superficielles et limitées d’un modernisme économique et social.

 

Les traditions ancestrales

Les traditions sont souvent profondément ancrées dans l’inconscient individuel et collectif et perdurent même si les structures économiques et sociales qui les justifiaient ont pratiquement disparu.

Je voudrais pour illustrer ce propos relater une expérience personnelle concernant le cas individuel d’une femme rencontrée en Chine en 1990. Elle avait vécu une expérience cruelle de la Révolution Culturelle, séparée alors de son mari et de son enfant en bas âge Ils avaient été envoyée, elle à l’autre bout de la Chine, et lui dans une île proche du continent. Ils ne s’étaient rejoints qu’à une date assez récente après une longue séparation. Lui, était devenu un responsable administratif local, vraisemblablement membre du Parti Communiste, dans une ville moyenne côtière dans le centre de la Chine proche de Shanghai. Elle, était professeur d’anglais dans le secondaire et avait fait un séjour d’une année en Grande-Bretagne comme étudiante. Elle avait tenu à m’accompagner dans un lieu de pèlerinage bouddhiste sur une île proche de la côte où je la vis se plier à tous les rites religieux et remercier le bouddha de lui avoir permis de retrouver son mari, une situation qui de toute évidence avait été l’œuvre du Parti et non des dieux.

 

Si l’on peut trouver dans des endroits reculés de la Chine, chez des minorités ethniques, des sortes de matriarcat primitif (par exemple chez les Na) (1), la morale de Confucius réglait le sort de la femme, du 13ème siècle jusqu’au début du XXième siècle : «  L’homme est à la femme ce que le soleil est à la lune. Il dirige, elle suit et c’est ainsi que règne l’harmonie » (2) Ce qui se traduisait en pratique par les « trois obéissances » au père, au mari et au frère aîné du mari si elle était veuve. Dans toute cette période de soumission à un mâle, les tâches étaient réparties invariablement : l’homme à l’extérieur, le femme à l’intérieur mais accessoirement promue aide extérieure aux travaux des champs. Cette morale individuelle et sociale est remise en selle aujourd’hui dans un néo-confucianisme quasi officiel (3)

 

Cette soumission de la femme prit la forme dans les milieux élevés dans la hiérarchie sociale par la pratique des « pieds bandés » qui faisait de la femme un être quasiment infirme cloîtrée dans son intérieur, un quasi objet sous la dépendance de l’homme qui de plus pouvait se payer des concubines, notamment si la « première » ne lui donnait pas d’héritiers mâles. Bien sûr cette pratique n’avait pas gagné les milieux populaires, pour la raison simple que la femme était  en dehors de tâches proprement domestiques et familiales, « un bras » ayant une fonction économique. Elle était un accessoire mais nécessaire au travail de l’homme pas seulement dans les milieux paysans mais aussi artisans, marchands, bateliers, petits lettrés où l’on ne pouvait s’offrir une domesticité. Le femme devait accomplir des tâches parfois lourdes mais cela ne la dispensait nullement de l’assujettissement à l’élément masculin, principalement le mari dans ces derniers cas.  Son importance économique se reflétait dans le fait que la naissance d’une fille était considérée dans les milieux paysans comme une sorte de perte car un jour elle devrait quitter le foyer et « enrichir » une autre famille alors que le fils introduirait un jour un « bras » supplémentaire. Un dicton populaire chinois précisait que « Mieux vaut un fils handicapé que huit filles en bonne santé. »

 

Dans tous les cas, la femme était exclue de la vie politique et de toute possession. Elle- même était ainsi une possession. Toute jeune elle faisait l’objet d’une promesse de mariage où les entremetteuses jouaient un grand rôle, avec remise d’une dot. Le tout était étroitement réglementé par un ensemble de rites dont le non-respect entraînait opprobre social et règlements de comptes. Le but du mariage, outre, dans les milieux non bourgeois l’apport d’un « bras », était d’assurer par la naissance d’un garçon, héritier mâle qui assurerait la pérennité de la famille, l’entretien des vieux et le culte des ancêtres selon également un rituel strict. Si la femme ne pouvait apporter d’héritier mâle, ce sont les concubines qui s’en chargeaient éventuellement ou même, dans les familles bourgeoises, la domesticité féminine (le garçon né dans ces conditions n’est pas considéré comme un bâtard et sa mère élevée alors au rang de concubine)(4).  Dans l’entre deux guerres, il était encore de pratique courante d’acheter dès l’âge de 7 ou 8 ans des filles des milieux pauvres pour en faire des domestiques, parfois des concubines mais qui pouvaient tout autant être revendues comme de véritables esclaves ( un état qui pouvait aussi concerner les domestiques hommes). Nous verrons plus loin qu’aujourd’hui par l’effet pervers de ces coutumes et de la réglementation des naissances, cette pratique de la vente des filles resurgit. (5). En 1981 la Fédération des femmes mandata officiellement une commission d’enquête sur ce trafic persistant.

 

Les révoltes des femmes et les luttes pour leur émancipation

Le rôle parfois joué par les femmes dans certaines des grandes révoltes qui ont ponctué l’histoire de la Chine moderne montre à quel point la condition de la femme était contraignante. Lors de la révolte des Taïping (1850-1864) à côté d’une armée de 600 000 hommes se forma une armée de 500 000 femmes : c’était une émancipation totale par rapport aux hommes mais marquée par une morale très stricte et une ségrégation des sexes.(6)

 

La révolte des Boxers en 1900 (7) vit une importante participation des femmes, mais dans des conditions très différentes que l’on retrouvera dans le début de la révolution bourgeoise en Chine avec la proclamation de la République par Sun Yat Sen en 1912 (8). Pour une période très brève on pouvait penser qu’un effort d’émancipation se poursuivrait, touchant la condition de la femme chinoise. Les femmes ne sont pas seulement des auxiliaires mais on les rencontre aussi, assimilées aux hommes dans une « Armée Nationale féminine » et même un « Corps des femmes pour l’assassinat » (9) Un mouvement de féminisation se développa dès 1912 lors de l’instauration de la République, mais la constitution provisoire ne mentionnera même pas l’égalité des sexes. Les brigades féminines de guerre, jugées trop dangereuses sont dissoutes par le gouvernement provisoire et elles femmes en sont réduites à militer dans un « Mouvement pour les droits des femmes ». Certaines femmes chinoises, des intellectuelles, viendront même en France avec des « étudiants ouvriers » pour étudier la démocratie occidentale. Mais rapidement dès 1913 s’ouvrit une période de troubles et de guerres, de rivalités entre les puissances occidentales colonisatrices,puis de l’invasion japonaise et des affrontements entre les chefs de guerre dans une Chine plongée dans un chaos qui ne se termina qu’avec l’avènement du maoïsme en 1949. Après quelques actions spectaculaires le mouvement féministe se poursuit difficilement dans ce chaos de lutes politiques, militaires et de répression (10). Le Kuo Min Tang aurait compté dans ses groupes féministes jusqu’à un million et demi de membres alors que le Parti Communiste n’en aurait compté que 300 000 (11).

 

Les femmes furent sans aucun doute des victimes toutes désignées dans cette longue période de troubles. Mais le faible courant d’émancipation qu’avait soulevé la fin de l’empire se poursuivait souterrainement. Le changement qui s’amorçait dans la condition de la femme était double. D’un côté, les femmes de la bourgeoisie étaient attirées par la condition des femmes occidentales qu’elles pouvaient tenter de mettre en pratique mais aussi d’idéaliser sous la forme d’une propagande féministe. D’un autre côté, le développement d’industries notamment textiles dans certains grands centres urbains attirait beaucoup d’ouvrières venant des campagnes ce qui modifiait leur condition mais il était difficile de parler d’émancipation tant elles pouvaient être exploitées C’était néanmoins une mutation par rapport aux structures de la société paysanne toujours dominée par les relations familiales traditionnelles.

 

L’émancipation des femmes de la bourgeoisie utilisait les canaux de la domination coloniale, européenne et japonaise et tentaient de promouvoir par l’éducation l’affranchissement des carcans coutumiers et culturels ancestraux. Mais cela restait bien limité, à un milieu bien défini, celui de la bourgeoisie chinoise. Si lors de l’établissement de la République, un Code de la femme est promulgué : il maintenait, avec des aménagements, le rôle traditionnel du père et de la mère dans la famille. Dans les 40 années de la période troublée qui suivit, il n’eut que bien peu d’influence sur la condition féminine. .A l’époque, dans la foulée de l’occidentalisation dont s’imprègne principalement la classe bourgeoise et les rares intellectuelles , on voit dans les villes in foisonnement d’organisations féministes impulsées par des femmes de la bourgeoisie évoluée qui ne sont d’ailleurs pas exemptes de contradictions. Par exemple, on cite en 1937, le cas de filles de familles bourgeoises qui fréquentent des écoles occidentales alors qu’à la maison elles sont servies par des fillettes achetées comme esclaves domestiques ( dans la Chine de 1937, il y aurait ainsi 2 millions d’adolescents domestiques dans une telle situation)(12).

 

Le début d’industrialisation de la Chine par les puissances coloniales allait dans certains secteurs, particulièrement l’industrie textile, faire sortir des campagnes et de leur condition traditionnelle, une autre partie des femmes, quoique d’une manière limitée, vu l’importante toute relative de cette industrialisation. En 1930, 28 villes chinoises virent le développement de l’industrie textile qui employait alors 374 000 femmes contre 337 000 hommes. Ce sont des migrantes avant la lettre, déjà parquées dans des dortoirs. Une filature de Shanghai exploitait alors 29 000 ouvrières (dont 3 000 enfants) sur 62 000 travailleurs. Leur salaire était la moitié ou les 2/3 de celui des hommes et les grèves d’ouvrières ne sont pas une exception. (13)

 

Inévitablement à la fois dans les milieux bourgeois et dans ces milieux ouvriers, bien que d’une manière bien différentes pénètrent les mœurs et les modes de vie occidentaux tant dans les apparences notamment vestimentaires que dans les relations sociales. Lors de la répression féroce qui accompagna l’écrasement de la Commune de Canton en 1927(14), 2 à 300 femmes furent arrêtées lors d’une chasse aux « cheveux courts » considérés comme la marque d’une « activité révolutionnaire ». Mais,la reprise en mains par le Kuo Min Tang ramène tout au moins quant aux apparences et aux propagandes émancipatrices, la femme dans son rôle traditionnel en décidant que « les revendications des femmes sont un facteur de désordre »

 

L’irruption du maoïsme

La conquête de la Chine sous la domination militaire et idéologique du clan maoïste du Parti Communiste Chinois marque-t-elle une réelle émancipation des femmes de leur condition ancestrale ? Pour comprendre l’attitude du Parti Communiste chinois à l’égard des femmes, il faut remonter à la création du Parti Communiste Chinois en 1921. Bien des militantes du Mouvement pour les Droits des femmes rejoignent alors la Parti. Sur ordre de Moscou un département « femmes » y est créé et une rubrique féminine a sa place dans les organes du Parti (15). Les ralliées subordonnent la cause de la femme à la cause de la révolution qui résoudra ipso facto tous les problèmes y compris ceux des femmes. Quatre femmes font partie du Comité Central du Parti en 1927, mais une seule en 1949. Lorsqu’en 1935, Mao s’écarte de Moscou en instaurant sa conception de la révolution socialiste par la paysannerie, c’est plus que jamais cette conception qui prévaut. Sur le papier, le Parti peut reconnaître les revendications d’émancipation des femmes mais traduire cela dans les faits gênerait cette implantation dans les campagnes : « En ce qui concerne le système coutumier, les superstitions et l’inégalité entre l’homme et la femme au sein de la famille disparaîtront d’elles-mêmes avec la victoire dans les domaines politique et économique ». Les paysans forment encore à cette époque près de 90% de la population chinoise : dans ce nombre, 70% ont une femme ‘achetée » et des dettes contractées à cet effet. (16). De fait les positions du Parti sur cette question des femmes seront un louvoiement perpétuel. En 1943, le Comité Central du Parti se prononce sur le sujet en toute ambiguïté: » Il faut encourager les femmes à changer les vieilles coutumes comme le bandage des pieds ou les négligences de sons physiques qui nuisent à la santé et affectent le travail…Il faut que ce soit les paysans eux-mêmes qui renversent les idoles » (17).

 

Dans le Parti Communiste et dans les activités du parti le rôle des femmes est négligeable sauf peut-être pour le « repos du guerrier ». En fait elles ne sont pas « reconnues » Lors de la Longue Marche (18) qui comptera jusqu’à 100 000 hommes, il n’y a que 50 femmes et 30 survivront à cette terrible épreuve.

 

Le 1er octobre 1949, Mao proclame à Beijing la République Populaire de Chine. Un des slogans d’alors c’est « Les femmes peuvent porter l’autre moitié du ciel » (19). Une des premières lois votée par le nouveau régime est une loi matrimoniale qui interdit la vente des épouse et concubines, les pieds bandés, et légalise le divorce, chasse la prostitution et « organise » les femmes dans une Fédération Nationale des Femmes. On proclame l’égalité absolue des hommes et des femmes mais à ce moment 69 femmes (10% du total des membres) participent à la Conférence Consultative du Peuple Chinois Mais de nombreuses contradictions donnent la portée réelle de ces dispositions légales. En théorie, l’installation en 1956 de la collectivisation forcée dans les campagnes avec les communes populaires libère la femme des travaux domestiques en instituant l’égalité absolue des sexes dans les activités de la commune. Mais c’est pour y substituer, en toute égalité, la soumission absolue au parti. Dans les villes, cette soumission passe par les comités de quartier composées de femmes chargées de dépister les ennemis du régime mais elles sont cantonnées dans ces tâches d’espionnage et de suggestions ; les autres échelons du parti comportent bien peu de femmes.

 

On peut penser que les femmes eurent particulièrement à souffrir lors de la folie maoïste du « Grand Bond en Avant » ( 20) qui voulait que les communes populaires se consacrent à une industrialisation de base ( 1959-1961) et qui fit de 40 à 60 millions de morts – de famine principalement. L’indifférenciation sexuelle entre sujets de l’État et du Parti supprime et réprime toute manifestation de subjectivité de la femme : elle s’exprime dans le fameux costume bleu mao imposé indifféremment à tous mais ce n’est pas seulement un symbole, toute infraction vestimentaire ou attraction sentimentale est considérée comme une déviation à la règle du parti. L’asexualisation se traduit dans le vocabulaire par un mot unique – gongren– travailleur homme ou femme et tongzhi – camarade – homme ou femme (21) Cela atteindra un paroxysme lors de la Révolution Culturelle ( 1966 – 1978) (22) où tout devint asexué avec la chasse aux vêtements occidentaux et un retour strict à l’uniforme unisexe, au puritanisme, l’amour étant classé alors comme marque d’une « étroitesse d’esprit ». Au moment de la Révolution Culturelle, le divorce est strictement défini: »Le choix du mari et de la femme étant libre et dans l’absence de querelles sur la propriété, il n’y a pas de motifs de divorce sérieux qu’une discussion avec les camarades ne puisse régler » (23).

 

Mise à l’écart à partir à partir de 1966, la Fédération des Femmes liée au Parti est remise en selle en 1979 sous l’impulsion d’une universitaire Li Xinojangqi cherche à promouvoir plus de considération et plus de place pour les femmes. Mais cette réaction officielle avance pour les femmes, dans un relent de confucianisme, la théorie des « quatre soi » : se respecter, s’estimer, rester maître de soi et travailler à s’améliorer. (24) La décollectivisation par l’éclatement des communes populaires dans les années 1970 marqua, avec une forme d’appropriation individuelle de la terre, un retour à la culture patriarcale, patrilocale et patrilinéaire La femme cessait d’être « asexuée » pour retourner dans les mêmes formes de domination masculine, mais les ruptures antérieures faisaient que ce retour ne signifiait pas un rétablissement identique à l’ordre ancien (25).

 

Le rôle de la femme comme reproductrice

Sur ce point, les thèses du Parti seront mal définies et donneront lieu à des débats au sein de ses organismes dirigeants ; Mao est pour le lapinisme intégral : dans le conflit qui s’annonce avec les USA, plus il y aura de petits chinois, plus il en survivra d’une guerre atomique ; plus il y aura d’habitants, plus le pays sera puissants. Ces absurdités failliront coûter cher à la Chine dont la population va connaître un énorme saut et des problèmes de subsistance ; ces problèmes se prolongent jusqu’à maintenant avec les descendants de ce « bond en avant » démographique et la masse de « migrants » qui ne peuvent être absorbés par le développement économiques. Les successeurs de Mao auront une vision plus réaliste mais tout autant bureaucratique avec la politique de l’enfant unique appliquée avec rigueur depuis les années 70. Le taux des enfants par femme passera de 5,8 en 1970 à 1,8 en 2006 (26).

Mais cette logique bureaucratique aura des effets pervers ; Même avec des aménagements (notamment pour les minorités ethniques très minoritaires et en général localisées aux marges frontalières et pour les paysans), ce contrôle des naissances très spécifique va devenir un instrument de contrôle supplémentaire sur les femmes (les femmes des comités de quartiers y joueront un rôle particulièrement répressif notamment par des contraintes à l’avortement), renforçant la domination locale du parti et sa corruption. Dans les années 1980, le contrôle de la natalité reposait sur des armes entre les mains des autorités locales: la persuasion par l’insistance des cadres du parti, la coercition par des visites surprises dans les foyers redoutées des femmes, l’avortement forcé et les amendes pour naissance illégale ( 27). L’application stricte de ce « contrôle des naissances » particulier a donné lieu encore tout récemment à une émeute dans une région paysanne ( mai 2007) (28 ). Pour avoir dénoncé la politique de stérilisation et les agissements de la police locale, un avocat a été en août 2006 condamné à 4 ans trois mois de prison (29).  Il semble pourtant que des tolérances locales de plus en plus nombreuses assouplissent quelque peu les rigueurs de cette politique anti nataliste. En 2004, la commission de planification des naissances de Shanghai a supprimé les amendes pour le 2ème enfant. On peut penser que cet assouplissement tout comme la semi légalisation des migrants est la conséquence de pressions économiques et sociales. (30)

 

Mais le plus pervers fut le conflit entre cette mesure motivée par des raisons économiques évidentes plus ou moins rationnelles et ce qui, malgré l’endoctrinement du parti, subsistait dans tous les milieux sociaux des croyances ancestrales du privilège du garçon par rapport aux filles. L’enfant unique devait être avant tout un garçon, des pratiques, qui préexistaient déjà à ces nouvelles mesures se sont développées pour sinon l’élimination par infanticide des femmes à la naissance, sinon leur non – déclaration, sans compter l’essor des pratiques de corruption des autorités locales du parti pour qu’ils ferment les yeux. L’expansion de l’échographie a connu un tel développement accompagné d’avortement de la future fille qu’elle a dû être interdite à cet effet en 1996, ce qui a fait croître un commerce clandestin de l’échographie. Il est difficile de situer l’ampleur du problème de l’élimination des filles en raison précisément qu’il s’agit de pratiques illégales. Il y aurait ainsi chaque année 9 millions de naissances illégales dont 90% en milieu rural; elles seraient évaluées entre 5% et 33% du total des naissances selon une source, entre 12% et 33% selon une autre source et seraient essentiellement des filles (31).  L’effet cumulé de ces mesures liées également avec la génération du baby-boom des premières années Mao qui peu à peu arrive à la retraite ( 32 ) est que, d’une part, le nombre de femmes en âge de procréer est très inférieur au nombre d’hommes (il naîtrait encore aujourd’hui près de 120 hommes pour moins de 100 femmes, jusqu’à 125 dans certaines régions, la norme biologique étant de 105 garçons pour 100 filles) et qu’il y a de moins en moins d’actifs pour un nombre croissant de retraités inactifs. Les autorités estiment qu’en 2020 30 millions d’hommes – les plus pauvres et/ou les moins instruits- ne trouveront pas de femmes, Déjà, en 2001 , le déficit de filles représentait10% de la population féminine (33)

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Sans doute s’éloigne-t-on de l’adage traditionnel qui affirmait « Élever une fille c’est cultiver le champ d’un autre ». Mais seulement peu à peu. En témoigne la tendance persistante à l’élimination des filles (avortement, infanticide, mortalité supérieure par manque de soins).  Il est difficile également d’évaluer les avortements de filles qui se compteraient par millions. En 1980, un quart des naissances de filles n’était pas déclaré et, preuve que ces pratiques n’avaient pas disparu, l’amnistie dans le Shandong pour cette non déclaration qui « régularise » 70 000 «naissances» inexistantes, et une campagne officielle lancée en 2001 sur le thème « Plus de considération pour les filles». A la même époque est promulguée une loi qui facilite le divorce mais ce sont massivement des femmes qui s’en prévalent ce qui montre que leur position dans le couple, quelle que soit la forme qu’ait prise le mariage, ne leur est pas favorable (34).

 

Dès maintenant, il manquerait 110 millions de femmes et I/4 des hommes ne peuvent que difficilement trouver de compagnes.  En 1982, 9% des hommes de 31 à  34 ans n’étaient pas mariés contre seulement 1% des femmes du même âge; en 2004 ces taux étaient respectivement de 25% pour les hommes et toujours de 1% pour les femmes. (35)  Le surnombre d’hommes et le manque de femmes jeunes a fait développer un « marché noir » de femmes qui va de la vente directe comme autrefois au kidnapping pour « justes noces » et à la prostitution : quelques chinois se sont même fait une spécialité dans la recherche des femmes enlevées pour être vendues à un mari.  Il y a 13 ans, Hibiscus a été enlevée à 18 ans dans son village reculé et vendue 350 euros à un paysan qui l’a ensuite revendue à un autre paysan (dans ce nouveau village, trois femmes one été aussi achetées). Elle a eu un enfant et est particulièrement maltraitée à un tell point qu’elle cherche à retourner chez elle et réussit à avoir un contact avec sa mère/ En mai 2006, cette dernière, devant son impuissance à récupérer sa fille, fait intervenir un avocat qui s’est spécialisé dans la recherche des « filles vendues ». Après des péripéties dignes d’un western, avocat en mère réussissent à ramener Hibiscus à son village, ayant déjoué la violence du clan du père et les complicités policières locales ; mais le père a réussi à garder l’enfant. On estime que, encore aujourd’hui chaque année, entre 30 000 et 100 000 femmes sont ainsi vendues soit par leur propre famille soit par enlèvements ( hors les réseaux de prostitution) (36).

Un autre phénomène quoique de dimension réduite peut attester de la pression globale contre cette politique de l’enfant unique. Le statut particulier de Hong Kong (bien que rattaché à la Chine) garantit la résidence dans ce territoire aux femmes chinoises qui parviennent à y accoucher ; ce droit de résidence permet notamment d’échapper à la loi de l’enfant unique qui ne s’applique pas à Hong Kong. Cette situation fait qu’en 2006, 38 % des naissances ne viennent pas d’un père Hong Kongais et concernent des Chinoises de l’intérieur (37).


 

Femmes chinoises -Notes

 

(1) voir l’ouvrage « Une société sans père ni mari, Les Na de Chine » PUF 1997. Une société de célibataires polyandrogynes avec un système de relations sexuelles qui excluent le mariage et ses avatars »

(2) Confucius – philosophe chinois du 6ème siècle avant notre ère. Ses théories sont celles d’un despotisme éclairé: elles enseignent la résignation et requièrent la soumission absolue des enfants aux parents. La chose la plus importante pour la société (les trois règles et les cinq devoirs) était que la femme fut soumise à l’homme, les enfants aux parents, les sujets aux seigneurs. A diverses reprises, les affrontements de fractions au sein du Parti Communiste Chinois vont introduire Confucius dans leurs polémiques (voir « Confucius et la lutte des clans » dans Thèses sur la Révolution Chinoise, Cajo Brendel, Echanges et Mouvement). Malgré ces controverses et des condamnations périodiques, on peut estimer qu’en référence à ce concept de soumission, le confucianisme a imprégné le maoïsme et reste encore une référence idéologique

(3) Deng Xiaoping encense le néo-confucianisme moderne avec ses quatre obéissances modernisées: ordre, obéissance aux supérieurs, dévouement à l’Etat, défense de la famille. Face aux conséquences du développement du capitalisme privé dans une société de compétition et de consommation, cette morale officielle veut combattre ce qui est considéré comme un relâchement des moeurs sous-tendant des aspiration à une plus grande liberté, une menace pour la domination totalitaire du Parti Communiste. Cette nouvelle morale confucianiste attire particulièrement les technocrates et els intellectuels (Perspectives Chinoises, n°30, juillet-août 1995). Les intellectuels recommencent à lire Confucius (Courrier International, hors série, juillet-août 2005)

(4) La domination masculine sur les femmes a entraîné un phénomène longtemps méconnu et révélé récemment: l’invention par les femmes (notamment dans la province centrale du Hunan méridional) d’un langage spécifique parlé et écrit le Nü shu (littéralement « écriture de femmes »), incompris de hommes, qui permettait dans différentes occasions une communication entre femmes et transmis seulement par elles. Ce langage a quasiment disparu suite au bouleversement des structures familiales et au rouleau compresseur centralisateur de homogénéisant du Parti Communiste ( Danielle Elisseeff « XXième siècle, la grande mutation des femmes chinoises », Bleu de Chine p 135 – « Nü shu , signe des femmes du Hunan méridional » Klara Maria Sala, Perspectives Chinoises, n° 30, juillet-août 1995)

(5) Courrier International 23/12/2006

(6) Fondé par Hong Xiuquan (1813-1864) le mouvement Taïping, d’inspiration chrétienne, parti du Guandong s’étendit dans tout le sud de la Chine. Pratiquant une morale stricte, oeuvrant pour le partage des terres et l’émancipation des femmes, leurs succès inquiétèrent les puissances coloniales. Ces dernières s’allièrent à la dynastie impériale des Qing faible et partant « compréhensifs », pour écraser cette rébellion.

(7) D’inspiration religieuse, mais anti chrétienne, les Boxers (nom donné par les occidentaux à cette secte secrète qui pratiquait la boxe chinoise) apparut au Shandong et prenant de plus en plus d’influence s’étendit dans le nord de la Chine notamment à Pékin et Tianjin, assiégeant notamment les légations occidentales de Pékin. L’impératrice pensa s’appuyer sur ce mouvement contre les puissances coloniales. De nouveau, en 1900 -1901, une expédition internationale écrasa les Boxers et pour les mêmes intérêts que lors de la révolte des Taiping rétablit une dynastie docile à leurs ambitions colonialistes.

(8) Après l’écrasement de la révolte des Boxers, se développa une agitation politique qui s’étendit dans toutes les provinces, accompagnée de rébellions militaires. Cette situation aboutit à la proclamation de la République en janvier 1912 et Sun Yat Sen en fut élu président. Mais .en 1914, les militaires réussirent à rétablir un pouvoir impérial mais sans parvenir à asseoir leur autorité sur tout le pays. Il n’est guère possible de décrire en quelques mots la confusion et le chaos qui va s’abattre sur le pays pendant plus de trente ans dans l’accouchement difficile d’une révolution bourgeoise assurant la passage d’un système quasi féodal à un système capitaliste.. Entre les affrontements des « seigneurs de la guerre » (potentats militaires locaux), les puissances coloniales et l’invasion du Japon, les alliances et combats entre le Kuo Min Tang et le Parti Communiste Chinois, les insurrections ouvrières noyées dans le sang. Ce n’est que la victoire finale de l’armée populaire du Parti Communiste Chinois qui mit un terme à cette situation en 1949

(9) Julia Kristeva, Des Chinoises, Pauvert p. 156

(10)Julia Kristeva, op.cit. p 157 et suivantes

(11) Julia Kristeva, op. cit. p 181

(12) La mère de Luxun, écrivain chinois, bien qu’instruite elle-même et encourageant son fils à s’émanciper des traditions, influencée par le mouvement réformiste imposa pourtant à son fils une épouse traditionnelle qui n’avait, avant le mariage, pas vu son futur pas plus que lui ne l’avait vue. Luxun respecta toute sa vie ce mariage sans le consommer, vivant avec une femme choisie mais entretenant son épouse « légale »jusqu’à sa mort.; Luxun, La vie et la mort injuste des femmes, Mercure de France.

(13) En 1922, 30 000 ouvrières de 60 usines de Shanghai firent grève.

(14) Sous l’impulsion du Komintern le Parti Communiste Chinois se forme en 1921 par le regroupement de plusieurs tendances. Moscou impose plus tard une
désastreuse alliance avec le Kuo Min Tang. Après la rupture, il s’ensuivit une longue guerre civile (sur fond d’occupation et de guerre avec le Japon) une longue guerre civile et le repli de l’armée populaire du Parti Communiste dans les montagnes du nord dans le Shaanxi après ce qui fut appelé « La Longue Marche » en 1934. C’est de cette base que devait repartir la reconquête qui se termina en 1949;

(15)Julia Kristeva, op.cit. p 173

(16)Julia Kristeva , op.cit. pp 192 et s.

(17) Julia Kristeva, op. cit. p 196

(18) En octobre 1933, inférieurs numériquement et en équipement aux armées du Kuo Min Tang, les armées du Parti Communiste, encerclées dans le Jiangxi (sud ouest de la Chine) décident de se replier dans le Shaanxi (Nord Est de la Chine) dans une marche forcée dans des régions pauvres et montagneuses du centre de la Chine. Sur 130 000 hommes, seuls 30 000 parvinrent au but. Ce fut le début de la suprématie de Mao sur le Parti.

(19) Danielle Elisseeff , op.cit., p 93

‘(20) Le Grand Bond en Avant (1958-1959). Devant les résultats décevants de l’économie, notamment dans la production agricole, Mao et son clan dans le parti décidèrent de faire appel à l’enthousiasme et à la volonté des masses pour lancer un programme économique radical impliquant la création de communes rurales et urbaines auxquelles il était assigné de réaliser la maîtrise de l’eau et l’essor d’industries locales (notamment dans des hauts fourneaux de campagne). Ce fut un désastre total qui conduisit à l’effondrement de la production agricole et à la désintégration du secteur industriel. Le résultat fut une famine dans précédent qui fit des dizaines de millions de morts.

(21)Danielle Elisseeff, op.cit. p 103

(22) La Révolution Culturelle (1966-1969) fut une ultime tentative par Mao et son clan de récupérer son pouvoir contesté par la montée de la nouvelle classe des managers portée par le développement économique. Le déchaînement d’un mouvement de jeunes dans une virulente et violente critique des dirigeants de tous ordres finit par échapper à ses promoteurs et dut être endigué par l’intervention de l’Armée Populaire. L’élimination définitive du clan de Mao n’aboutit qu’après la mort de celui-ci (1976) et le retour de Deng Xiao ping (1977) leader de la tendance managériale au sein du Parti Communiste qui fit abandonner le capitalisme d’Etat et les communes populaires pour engager résolument la Chine dans la voie capitaliste traditionnelle.

(23)Julia Kristeva, op.cit. p 208

(24) Daniela Elisseeff, op.cit. p 120

(25) Perspectives Chinoises n° 86, novembre-décembre 2004

(26) Libération 16/1/2007

‘(27) Perspectives Chinoises n° 23, mai-jun 1996

(28) Le Figaro 24/5/2007

(29) Le Monde 16/1/2007. Il semble pourtant que des tolérances locales de plus en plus nombreuses assouplissent quelque peu les rigueurs de cette politique anti nataliste. En 2004, la commission de planification des naissances de Shanghai a supprimé les amendes pour le 2ème enfant illégal ( Danielle Elisseeff, op.cit. p 149) On peut penser que cet assouplissement tout comme la semi légalisation des migrants est la conséquence de pressions économiques.

(30) Danielle Elisseeff,op.cit. p 149

(31)Perspectives Chinoises n° 29, janvier-févier 1995, n° 86 , mai-juin 2004

(32)Certains prévoient que de 2030 à 2065 les Chinois venus au monde entre 1955 et 1975 disparaîtront massivement, faisant chuter de moitié la population chinoise (Danielle Elisseeff, op.cit. p 149)

(33) Libération 16/1/2007

(34) Perspectives Chinoises, n° 86, mars avril 2004. Endangered Daughters and Development in Asia. E. Croll, Routledge

(35) New York Times cité par Courrier International 23/12/2006

(36) Zorro, le délivreur de femmes, Libération, 30/5/2006

(37) Sur ce « tourisme d’accouchement » qui est aussi un phénomène complexe, cet ex-territoire britannique restitué à la Chine , mais avec un statut spécial , souffre d’un manque de femmes et d’un vieillissement de sa population ( Perspectives Chinoises n° 53maijuin 1999, Financial Times , 31/7/2007).

 

 

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