Les gens d’à côté : Christiane, du travail précaire à la fonction sociale bénévole

 

 

LE YETI:

Vous l’a déjà dit, le travail, c’est mort. Il n’y en a plus pour tout le monde, surtout passé la cinquantaine. Christiane Cazard, 52 ans, est bien placée pour le savoir. Mais comme tous les gens d’à côté un tant soit peu débrouillards, et « pour ne pas péter un câble », elle s’est acharnée à imposer sa propre utilité sociale.

Christiane vit seule avec son fils Tony – (Christiane et les siens (photo, ci-haut : Jean-Claude Rocle) – dans la vieille ferme fatiguée de ses parents, au cœur du Quercy. Fin 2010, elle a perdu son dernier emploi (un mi-temps payé des clopinettes) la mort dans l’âme. Se montre très docile avec Pôle emploi, se rend aux rendez-vous qu’on lui fixe, fait les stages qu’on lui demande. En pure inutilité.

« Un découvert bancaire, jamais ! »

Aujourd’hui, ses seuls revenus :

  • environ 480 euros mensuels d’allocation spécifique solidarité ;
  • plus 210 euros de pension alimentaire versée par le père de Tony.

« De toute façon, trouver un emploi, ce n’est plus dans mes moyens. Il me faudrait être mobile, donc quitter la ferme familiale et prendre une location. Pour quelques centaines d’euros en plus — ici, plus personne ne peut espérer un salaire supérieur au SMIC — je devrais payer un loyer et des frais de déplacement bien plus élevés. »

Alors Christiane vit de débrouille et d’entraide avec des voisins de galère, “tous logés à la même enseigne dans les milieux ruraux”. Ses seules priorités financières : payer les factures (“un découvert bancaire, jamais !”) et assurer l’avenir de son fils qui, soit dit en passant, participa à l’effort collectif en empochant une prime au mérite de 800 euros après avoir obtenu son brevet avec mention.

La généalogie avec passion et démesure

Mais ne va pas croire, cher lecteur, que la vie de Christiane cède à une quelconque morosité. Car Christiane est une passionnée du genre enragée. Après la spéléologie et l’organisation, six années durant, de balades à thèmes pour les enfants et les personnes âgées (« le Lot est très touristique »), voilà qu’elle se piqua de généalogie.

Fac-similé de la lettre du caporal fourrier Battut (archive C. Cazard) fourrier Battut

 

« Le déclic s’est produit avec la découverte d’une longue lettre d’un lointain ancêtre qui avait fait la désastreuse campagne d’Égypte avec Bonaparte de 1798 à 1801. Sur 40 000 hommes, 1 000 rescapés, écrit-il dans la lettre. On avait les témoignages d’historiens, de botanistes, de dessinateurs, mais pas celui d’un caporal fourrier blessé lors de l’expédition. »

Du coup, Christiane a tenté de reconstituer ce passé en courant de registres en registres, remontant jusqu’à 1650, quand les registres paroissiaux n’avaient pas encore été remplacés par ceux de l’état-civil, nés avec la Révolution.

Et elle ne se contenta pas de bâtir son propre arbre généalogique. Elle constitua des « milliers et des milliers » de fichiers de communes entières, retraçant l’histoire pointilleuse de toute une région. Elle se mit en contact avec des groupes de discussions spécialisés sur le net, reçoit sans cesse des demandes d’internautes auxquels elle répond scrupuleusement.

Passer du travail à la fonction sociale

Bref, un “travail” à temps plein qui excède largement les trente-cinq heures hebdomadaires, qui lui vaut la reconnaissance émue de ses pairs, partout en France et jusqu’en Argentine, et même d’historiens reconnus… mais qui ne lui rapporte pas un sou ! Car tout ce que réalise Christiane l’est à titre bénévole. Fin 2013, Christiane la chômeuse suractive arrivera en fin de droits et passera au RSA.

Nous sommes-là dans le cas typique et désolant où une vraie fonction sociale n’est pas reconnue au titre de “vrai” travail, où la production de valeurs utilitaires indéniables n’induit pas une production de valeurs financières équivalente pour les intéressés. Aujourd’hui, de plus en plus de fonctions sociales échappent ainsi au cadre étriqué de l’emploi rémunéré.

Mais Christiane ne se préoccupe guère de ces considérations politiques. D’administrations en administrations, elle poursuit la quête inlassable de ces chers registres et se contente de vivre du mieux qu’elle peut, en harmonie avec ses congénères immédiats, humains ou animaux. Ânes, chiens, oies belliqueuses, poules, lapins, chinchilla transforment régulièrement sa vieille ferme en véritable arche de Noé.

On la vit même, un soir d’apéro nocturne, inviter une chouette chevêche en imitant son cri. C’est la chouette qui commença, au loin. Christiane lui répondit. À l’issue d’un long échange, l’ombre du volatile vint se jucher sur un poteau électrique, juste au-dessus de la terrasse où les convives sirotaient leurs breuvages dans un silence de cathédrale.

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