Les grandes puissances tirent les ficelles des guerres et s’ouvrent ainsi des marchés

Texte paru dans Echanges n° 149 (automne 2004).

La question énergétique a toujours accompagné le développement du capitalisme industriel, c’est pourquoi le charbon, puis le pétrole ont été sources de conflits et de guerres et le sont toujours. Le pétrole et le gaz sont actuellement au centre des préoccupations et d’importantes rivalités à l’intérieur même du capitalisme globalisé.Retour ligne automatique
Nous savons que les chocs pétroliers ont été propulsés par les Etats-Unis, afin d’éponger leur dette mais surtout d’em­pêcher la remise en cause du dollar comme monnaie universelle. Bien que l’époque des majors, les grandes compagnies pétrolières, soit révolue, celles-ci ont toujours une influence dominante au niveau des décisions visant à provoquer la « rareté » pour faire monter les prix. Certains pensent que « le pétrole et le gaz de schiste » éloignent les Etats-Unis du Proche-Orient, que le contrôle du robinet de l’Arabie Saoudite n’est plus de mise (1).

A supposer que les Etats-Unis n’aient plus besoin de contrôler « le robinet », il n’en reste pas moins qu’ils ne peuvent accepter un effondrement du prix du pétrole, et celui de sa vente à prix cassé par les islamistes sans que les pays vivant de la rente pétrolière réagissent, et notamment le trident (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France). Les récentes guerres et révolutions au Proche-Orient se devaient de parachever la fin du panarabisme au profit du panislamisme (2).

Le chant du cygne du panarabisme

Les guerres et révolutions au Moyen-Orient, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et la création de l’Etat d’Israël, ne visaient qu’à asseoir la domination américaine sur la région, y compris contre la France et l’Angleterre (la guerre de Suez de 1956). Ce passage se fit sous les vocables du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui entraînera la montée du panarabisme (3) par les luttes de libération (Algérie) ou accords néo-coloniaux (Egypte, Maroc…). Les deux grandes puissances, Etats-Unis et URSS, se retrou­veront face à face au Proche-Orient pour le partage des ressources pétrolières. Chaque camp avançant ses pions, en 1951 le gou­vernement iranien de Mossadegh décide de nationaliser les gisements de pétrole sous contrôle britannique. Il n’en fallait pas plus pour que la CIA provoque un coup d’Etat, et place la monarchie féodale des Pahlavi, et du même coup transfère 40% du « pétrole britannique » vers les Etats-Unis. Un an auparavant, l’URSS avait de son côté appuyé le coup d’Etat des officiers libres d’Egypte qui renversèrent le roi d’Egypte Farouk 1er, donnant ainsi le pouvoir à Gamal Abdel Nasser. Adossés comme Nasser à l’ex-URSS ou aux non-alignés, ses régimes en principes laïcs seront remis en cause par les Etats-Unis (4). En effet, comme le souligne Timothy Mitchell dans son livre Carbon Democracy :

« Plus un régime est allié avec Washington, plus il est islamique. L’Egypte de Nasser, l’Irak républicain, le mouvement national palestinien, l’Algérie d’après l’indépendance, la République du Yémen du Sud, la Syrie baasiste : tous ces pays ont choisi une trajectoire indépendante des Etats-Unis. Aucun d’eux ne s’est proclamé Etat islamique, et ils sont nombreux à avoir réprimé chez eux les mouvements islamiques. En revanche les gouvernements dépendants des Etats-Unis ont toujours revendiqué une autorité islamique, qu’ils soient gouvernés par un monarque affirmant descendre du prophète, comme en Jordanie, au Yémen du Nord et au Maroc, ou prétendant à un rôle particulier de protecteur de la foi, comme dans le cas de l’Arabie saoudite. »
(Carbon Democracy, éd. La Découverte, 2013, p. 240-241.)

Après la mort de Nasser en 1970, les Etats-Unis vont reprendre l’initiative au Moyen-Orient. C’est tout le panarabisme qui va progressivement s’effondrer – échec du mouvement des non-alignés. Les Etats-Unis visent l’Egypte, mais pour gagner ce pays, ils vont devoir donner à Sadate un semblant de victoire sur Israël et régler la question du Moyen-Orient à chaud en organisant la guerre d’octobre 1973. L’ar­rivée de Sadate au pouvoir est considérée comme une trahison du panarabisme par les pays arabes et par les islamistes qui vont l’assassiner. La disparition de l’URSS allait mettre un terme au panarabisme et ouvrir la brèche du panislamisme et toutes ses déclinaisons  : wahhabiste, talibane, djiadiste, salafiste, takfiriste.

Bien avant « les révolutions arabes », l’Etat d’Israël avait poussé le Hamas contre l’autorité palestinienne de Yasser Arafat de manière à retourner l’opinion public occidentale en sa faveur, et notamment l’extrême gauche léniniste qui fut un temps le meilleur soutien à la cause palestinienne.

L’affaire du pétrole, c’est-à-dire de la rente pétrolière et de son recyclage monétaire, est la véritable chasse gardée des Etats-Unis pour que le dollar reste (malgré de nombreux coups de boutoir contre lui) la monnaie universelle.

Saddam Hussein y a laissé la vie parce qu’il voulait utiliser l’euro plutôt que le dollar américain pour les transactions pétrolières, Kadhafi et d’autres ont suivi. Mais derrière ce paravent, il y la volonté des Etats-Unis de réduire au minimum l’empire de la Russie de Poutine à une puissance régionale ; de ce point de vue, l’OTAN est à l’offensive. Il suffit de se reporter au livre Le Grand Echiquier (1997) de Zbigniew Brzezinski (conseiller de Jimmy Carter pour la politique étrangère de1975 à 1981) pour se rendre compte que le détachement de l’Ukraine de la zone slave était programmé (5).

Les Etats-Unis, tout le monde devrait le savoir, ont utilisé contre la Russie les islamistes, notamment en Afghanistan, sans se rendre compte que pour la maison de l’Islam la mise à disposition de fedayins contre l’URSS n’était qu’un moyen de se renforcer militairement, et de se retourner le moment venu contre « la maison de la guerre » (les infidèles occidentaux pris dans leur globalité). Les islamistes allaient utiliser les intérêts à court terme des capitalistes pétroliers pour s’entraîner à la guerre et reprendre le combat de la maison de l’Islam.

Les traditionalistes islamistes sont toujours prêts à livrer, et ils livrent déjà, une guérilla terroriste globale, y compris contre leurs propres membres, pour élargir le champ d’action de la maison de l’Islam. Pour eux toute action contre les infidèles est récompensée par Dieu, c’est pourquoi ils déclarent ouvertement attenter de manière indifférenciée à la vie de ceux qui ne sont pas dans la maison de l’Islam. C’est leur logique communautaire, celle de l’unicité des croyants. Comme toute religion ils se prétendent universels et à ce titre subordonnent les Etats-nations à la maison de l’Islam. Ils s’arrogent donc le droit de frapper le mécréant n’importe où dans le monde par des actions sacrificielles.

Le grand Moyen-Orient a aujourd’hui les tripes à l’air. Avec la fin du pan­arabisme, c’est la guerre de tous contre tous qui domine et à ce niveau les communistes révolutionnaires n’ont guère de poids. La situation est si complexe et si dégradée que même l’Occident et ses services secrets ne savent plus qui est qui.

Nous assistons aujourd’hui à des retournements spectaculaires : les Kurdes et notamment le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation armée créée en 1978, figurant sur plusieurs listes des organisations terroristes dont celles des Etats-Unis et de l’Union européenne) deviennent des alliés de l’Occident « qu’il faut armer comme mercenaires de l’Occident » pour lutter contre l’« Etat islamique » (« Daesh »). L’Iran a proposé ses services aux Etats-Unis dans leur soutien au chef du gouvernement irakien, le chiite (proche de l’Iran) Maliki. Bachar al-Assad va se retrouver dans le bon camp avec son ami le Hezbollah libanais, toujours qualifié d’organisation terroriste par les Américains. De quoi rendre fous les Israéliens (6), les Saoudiens et le Qatar, qui se demandent quelle partie de cartes se joue actuellement dans le Grand Moyen-Orient. Israël ne compte pas s’engager avec la coalition anti-islamiste, sauf si la Jordanie a des ennuis avec l’« Etat islamiste ».Ce que craint Israël, c’est que Daesh l’emporte en Syrie. Récemment l’organisation Jabhat al-Nosra (7), branche d’Al-Quaîda, est parvenue à envoyer des roquettes sur Israël.

Quant à la Turquie, ce n’est plus celle de Mustafa Kemal Atatürk laïc, que même Lénine soutenait, mais celle d’Erdogan, un islamo-conservateur dont le masque vient de tomber. Il n’intervient pas pour soutenir les Kurdes (dont la Turquie a toujours combattu le désir d’indépendance) et fait tirer à balles réelles sur les manifestations de Kurdes.

Actuellement le prolétariat de ces régions est soumis aux dichotomies de la guerre mise en place par les grandes puissances, son embrigadement dans des luttes de libération nationale, et non sociales, a conduit à cette situation qui perdure. Les grandes puissances s’ouvrent des marchés par la guerre et arrivent en sauveurs pour la reconstruction (exemple récent Gaza).

Pour nous il n’est pas question de soutenir les mouvements nationalistes, qui de toute manière seront tôt ou tard mis sous la tutelle du capital financier. Depuis la première guerre mondiale le monde est partagé et toute guerre ne vise qu’à un repartage ou à des alliances plus ou moins scabreuses pour ouvrir les marchés de la guerre. Les « Kurdes » sont dans cette situation, puisqu’ils sont soutenus par l’OTAN pour combattre l’« Etat isla­mique  », lui-même soutenu par le Qatar et l’Arabie saoudite alliés des Etats-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne. Il n’y a donc rien à soutenir dans ces guerres, elles sont de nature impérialistes. Au mieux pour les Kurdes, ils obtiendront un état de « démocratie nouvelle », une alliance de classe de ceux ayant mené la résistance ou le PKK marxiste-léniniste, s’il n’est pas laminé avant, aura quelques sièges. Le tout reconnu par le Saint-Siège.

Au moment ou je termine cet article, nous apprenons que les islamistes viennent de commettre deux attentats au Canada, un à Montréal l’autre contre le Parlement à Ottawa.

Gérard Bad

NOTES

(1) Nous verrons, avec la chute du prix du pétrole au-dessous de 80 dollars le baril, si l’Arabie Saoudite restreint sa production.

(2) Aujourd’hui, le panislamisme est largement représenté par des mouvements religieux comme les Frères musulmans, des organisations anti-nationalistes qui préfèrent l’oumma (communauté des croyants) à la nation (watan). Dans la logique où les musulmans se disent tous faire partie d’une communauté, cette communauté est représentée comme étant fraternaliste.

(3) Le panarabisme est un mouvement politique, culturel, et idéologique fortement séculier qui vise à réunir et à unifier les peuples arabes. Il se propose de défendre l’identité arabe, et le destin partagé. Le chérif de La Mecque Hussein ben Ali (1856-1931) est fréquemment considéré comme le fondateur du panarabisme.

(4) L’alliance des Etats-Unis avec l’obscurantisme islamique remonte au pacte de Quincy conclu avec Ibn Saoud. En échange de la protection militaire des Américains, ceux-ci peuvent exploiter les puits de pétrole  ; à cet effet ils vont créer une société commune l’Arabian Américan Oil Compagny (Aramco actuellement Saudi Aramco).

(5)« […] L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l’essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d’Asie centrale.Retour ligne automatique
[…] Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine – un pays de cinquante-deux millions d’habitants doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noire –, c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie. » (Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier, Hachette 1997, rééd. Coll. « Pluriel » 2011.)

(6) Les relations entre les Israéliens et les Américains se sont encore refroidies après l’échec des négociations avec les Palestiniens sous l’égide de John Kerry et Barak Obama n’est pas loin de considérer que Benyamin Netanyahou en est le principal responsable.

(7) C’est cette milice qui a fait prisonniers plus de quarante Casques bleus philippins.

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