Les grands concertos pour violoncelle

Né à la fin du 16e siècle et longtemps en concurrence avec la viole de gambe ou relégué dans un rôle de soutien du clavecin à la basse, le violoncelle a commencé à s’affirmer avec Giuseppe Jacchini, auteur en 1701 du tout premier concerto pour cet instrument. Le violoncelle n’a toutefois conquis ses lettres de noblesse qu’avec l’émergence de Vivaldi dans le firmament musical du 18e siècle. Auteur de nombreux concertos pour violoncelle, le Vénitien a véritablement lancé le goût concertant pour cet instrument aux timbres si chauds, et parfois si envoûtants…

On recense, dans le catalogue prolifique des œuvres d’Antonio Vivaldi, près d’une trentaine de concertos pour violoncelle, la plupart destinés à être joués par les talentueuses orphelines de l’Ospedale della Pietà. Parmi les œuvres du « prêtre roux » figure un concerto pour violoncelle en mi mineur (largo, allegro, largo, allegro) dont le second largo a acquis une notoriété universelle grâce au film Barry Lyndon. On peut s’étonner de son caractère… peu concertant, et pour cause : il s’agit là d’une sonate pour violoncelle à laquelle le compositeur français Vincent d’Indy a donné un accompagnement de cordes et basse continue. Plus beau encore, et d’une plus profonde intensité, le concerto en si mineur RV 424 (allegro non molto, largo, allegro), peut-être le meilleur de Vivaldi pour cet instrument.

Compositeur de transition entre le baroque et le classique, l’austère Georg Mathias Monn est, c’est le moins que l’on puisse dire, à peu près inconnu du public, à l’image de son œuvre. Il est toutefois un opus qui échappe à l’oubli dont Monn est victime : son unique concerto pour violoncelle (allegro, adagio, allegro non tanto). Superbement écrit dans la tonalité de sol mineur, ce séduisant concerto, dans lequel on retrouve des accents vivaldiens, est caractéristique du rôle joué par son auteur dans l’évolution de l’écriture musicale. Une œuvre remarquable comme en témoigne, en forme d’hommage, sa fréquente présence dans la discographie au côté des chefs d’œuvre de Haydn.

L’héritage qu’a légué à la postérité le grand Joseph Haydn est à la fois monumental et remarquable par la qualité de ses œuvres. Parmi la quarantaine de concertos qu’il a composés figurent deux des plus belles partitions jamais écrites pour le violoncelle : le concerto en ut majeur de 1762 (moderato, adagio, allegro molto) et le concerto en ré majeur de 1783 (allegro moderato, adagio, rondo : allegro). Deux purs chefs d’œuvre qui, de nos jours, sont encore régulièrement interprétés sur les grandes scènes internationales par les plus illustres formations symphoniques et les meilleurs violoncellistes contemporains. Parmi les interprétations les plus émouvantes : celles de Jacqueline Du Pré, l’épouse de Daniel Barenboïm, trop tôt emportée par la maladie.

Si l’immense Jean Sébastien Bach n’a jamais écrit d’œuvres concertantes pour le violoncelle, tel n’a pas été le cas de son fils Jean-Chrétien qui, dans son impressionnante production instrumentale, nous a légué un superbe concerto pour violoncelle (ou alto) en ut mineur (allegro molto ma maetoso, adagio molto espressivo, allegro molto energico). Dommage que ce concerto, caractérisé à la fois par sa vitalité et son expressivité, ne soit pas plus souvent interprété.

Parler au cœur de l’Homme

Spécialement composés vers 1787 pour le roi et… violoncelliste amateur Frédéric-Guillaume II de Prusse, les concertos pour violoncelle de Carl Stamitz sont caractéristiques du style de composition qui prévalait alors à l’École de Mannheim. Sans prétendre rivaliser avec ceux de Haydn, ils sont régulièrement enregistrés et exécutés en concert, à l’image du concerto pour violoncelle n° 1 en sol majeur (allegro con spirito, romance : andantino, rondo : allegro).

Ignaz Pleyel doit plus, pour sa notoriété, à la création de sa manufacture de pianos et à la prestigieuse salle de concerts parisienne qui porte son nom qu’à ses œuvres musicales. Pleyel a pourtant été un compositeur prolifique et important de l’époque classique, à l’aise aussi bien dans la musique symphonique que dans la musique de chambre. Parmi ses concertos, il n’est pas toujours facile de savoir à quel instrument ils étaient initialement destinés tant il les a transcrits ou arrangés pour de nombreux instruments, le plus souvent pour répondre aux attentes du public. Composés dans un style tout à la fois élégant et virtuose, son concerto pour violoncelle BEN 106 (à l’origine dédié à la clarinette) et son concerto pour violoncelle BEN 108, tous deux écrits en ut majeur à la fin du 18e siècle, illustrent parfaitement le talent d’un Pleyel injustement méconnu (pas de vidéo malheureusement).

Trop souvent réduit à ses excellents quintettes, le talentueux Italien Luigi Boccherini a également composé de nombreux concertos, en particulier pour le violoncelle, instrument pour lequel il avait manifesté dès son adolescence à Lucques d’excellentes dispositions. Écrits pour « parler au cœur de l’homme » selon la propre formule de Boccherini, ses concertos pour violoncelle, d’une grande qualité, sont clairement marqués par l’influence d’Haydn. Sans atteindre au niveau de génie du maître, quelques-uns d’entre eux, à l’image du concerto en sol majeur n° 7 G 480 (allegro, adagio, allegro), méritent sans nul doute leur place dans ce florilège par leur dynamisme et leur grande qualité mélodique.

Á l’image de la maladie qui l’a emporté, le concerto pour violoncelle de Robert Schumann, composé en 1850, suscite encore bien des débats relativement à sa forme et aux sources de son inspiration. Composée dans la tonalité de la mineur, cette œuvre est constituée de sept mouvements enchaînés caractérisés par une inspiration romantique aux accents parfois lyriques. Conclu par un rythme rapide en forme de fuite en avant, ce concerto – auquel Schumann apporta ses dernières corrections six jours avant de se jeter dans le Rhin – garde encore aujourd’hui tout son mystère. 

Ami de Tchaïkovski, le violoncelliste Carl Davidov a écrit quatre concertos pour son instrument. Injustement méconnues et trop souvent reléguées à un rôle didactique, ces œuvres témoignent pourtant d’une grande sensibilité non dénuée de virtuosité. Sans être à proprement parler un « grand », le très mélodique concerto pour violoncelle en la mineur, caractéristique des compositions du 19e siècle, s’impose comme le meilleur du compositeur.

Pianiste virtuose, Camille Saint-Saëns n’a pas seulement écrit pour son instrument de prédilection (on lui doit cinq concertos pour piano), mais également deux concertos pour violon et deux pour violoncelle. Incontestablement, c’est le superbe concerto en la mineur (liens 1, 2), composé en 1872, qui recueille les faveurs non seulement du public mais aussi des solistes, tous ou presque unanimes pour en louer les qualités. De taille réduite (moins de vingt minutes) et composé de trois mouvements enchaînés, cette œuvre offre en effet un harmonieux cocktail de passion lyrique, parfois endiablée, et de difficultés techniques. Une belle réussite !

Un clin d’œil à Staline

Né à Lille, le compositeur Édouard Lalo est resté très attaché à ses origines comme en témoigne sa célèbre symphonie Espagnole (en réalité une symphonie concertante pour violon et orchestre en 5 mouvements). Des accents ibériques, on en trouve également dans son concerto pour violoncelle en ré mineur. Écrit en 1877, trois ans seulement après la symphonie Espagnole, ce concerto s’ouvre sur un allegro alternativement énergique et élégiaque ; suivent un intermezzo rêveur, puis un fougueux rondo. Admirablement orchestré, ce concerto montre à quel point Lalo a été – au sein du Quatuor Armingaud-Jacquard – un excellent violoniste et altiste, particulièrement sensible aux possibilités du violoncelle. Bien qu’il soit moins joué que celui de Saint-Saëns, ce concerto figure incontestablement parmi les préférés des solistes en activité.

Comme pour sa géniale symphonie du Nouveau Monde, c’est aux États-Unis que le Tchèque Antonín Dvo?áka écrit, entre la fin 1894 et le début 1895, son célèbre concerto pour violoncelle en si mineur. Remaniée à Prague, cette œuvre n’est toutefois créée qu’en 1896 à Londres par le violoncelliste Leo Stern. Et si les Américains y ont vu l’influence de la musique des Noirs et des Indiens, le musicologue et biographe Otokar Šourek y a, quant à lui, trouvé d’incontestables références aux thèmes nationaux tchèques ! Quoi qu’il en soit, métissé ou pas, ce concerto fait incontestablement partie des œuvres de référence pour le violoncelle, et ce n’est que justice.

Edward Elgar n’a écrit qu’un seul concerto pour violoncelle (adagio, allegro molto, adagio, allegro moderato). Commencé en 1918 dans un hôpital de Londres et achevé en 1919, ce concerto annonce d’emblée  la couleur dans une tonalité de mi mineur. Qualifiée d’élégiaque par les uns, de mélancolique par les autres, et même d’ennuyeuse ou de soporifique par certains, cette œuvre, fraîchement accueillie puis peu jouée, eût sans doute sombré dans l’oubli si elle n’avait été chaleureusement défendue par le violoncelliste Paul Tortelier. Á chacun de se faire une opinion.

Dédicacé à Mstislav Rostropovich qui l’a créé en 1959 à Moscou, le concerto pour violoncelle n° 1 en mi bémol majeur de Dimitri Chostakovitch est sans aucun doute le plus inspiré de ses deux œuvres du genre. Ce concerto – assez peu concertant ! – prend pour l’essentiel la forme d’une très longue rêverie et donne une place prépondérante à l’expressivité de son interprète, bien qu’il comporte également de redoutables passages techniques, en particulier dans son final. Á noter, dans le 4e mouvement, l’utilisation distordue de Suliko, un chant géorgien cher à Staline (allegretto, moderato, cadenza, finale : allegro con moto).

On l’aura compris au fil de ces lignes, il y en a pour tous les goûts, que l’on soit amateur de baroque, de classique, de romantisme ou de contemporain. Bonne écoute…

Note : bien d’autres compositeurs ont écrit des concertos pour violoncelle intéressants à des titres divers. Parmi eux : Leonardo Leo, Nicola Fiorenza, CPE Bach, Jean-Louis Duport, Samuel Barber, Henri Dutilleux, Samuel Goldschmidt et, strictement réservé aux amateurs de « contrepoint aléatoire », Witold Lutos?awski…

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