Les hypothèses de Lordon sur l’hérésie des taux négatifs

Honnêtement, vous auriez du fric à prêter à un pote en manque, le prêteriez-vous… en lui versant vous-même un taux d’intérêt ? Eh bien, c’est ce que font depuis quelque temps les investisseurs. Ils prêtent à taux d’intérêt négatifs à des pays et à des organismes comme l’Allemagne, la France, la Belgique, le Fonds européen de stabilité financière (FESF)…

Vous proposez un tel deal à votre pote pour qu’il accepte votre pognon et il se marre en s’inquiétant de votre santé mentale, vous êtes bien d’accord ? Frédéric Lordon, dans son dernier billet, rigole aussi et interroge :

« Pourquoi des agents économiques supposément rationnels en viennent-ils à accepter de payer pour prêter (!) alors qu’ils pourraient simplement rester liquides ? »

“Rester liquides”, c’est-à-dire garder leur blé en cash sonnant et trébuchant. La fameuse monnaie fiduciaire, à taux zéro certes — en tout cas pas négatif — et garanti sans risques par définition.

Frédéric Lordon émet trois hypothèses sur l’hérésie de nos sénescents créanciers. Passons sur la première, hautement technique (je m’en voudrais de gâcher vos vacances) — une utilisation collatérale couteuse des titres apportés, que les créanciers chercheraient à s’épargner — et retenons les deux autres, beaucoup plus transparentes pour les cossards estivaux que vous êtes.

1. Le choix du moindre risque

Si le cash est garanti sans risque, dit Lordon, il n’en va pas de même des institutions (bancaires) où celui-ci est mis au chaud. Que “l’abri” s’écroule et tout le cash se volatilise. Et c’est bien le risque encouru par temps de “Grande perdition”.

Les parieurs que sont les investisseurs savent pertinemment que le cash ne repose sur aucun autre débiteur que la société en général, ce qui leur paraît naturellement plutôt flou, alors que les titres reposent, eux, sur des débiteurs en particulier bien identifiés.

« La disparition de l’intermédiaire “custodian” [gardien des titres, ndlr] n’atteint en rien cette relation qui se conçoit indépendamment, perdure et continue de produire ses effets (versement du coupon et remboursement du principal) après son éventuelle faillite. »

2. Un motif plus filou

Il est sans doute un autre motif plus filou à l’acte insensé de nos investisseurs. Ceux-là, avance Lordon, parient très probablement sur l’éclatement de la zone euro, qu’ils jugent (comme beaucoup) inéluctable. Et sur la réévaluation, tout aussi inéluctable à leurs yeux, des monnaies nationales les plus fortes.

S’ils achètent (en payant) des titres libellés en euros aux pays ou aux organisations comme le FESF (encore) jugés les plus sûrs, c’est tout bonnement dans l’espoir « de se retrouver avec la même créance re-libellée en marks, donc gratifiée d’une très belle plus-value ».

En conclusion, dit Lordon, nos investisseurs par leurs actes incompréhensibles, portent « des jugements implicites sur la situation européenne qui disent plus l’imminence de la catastrophe que le bonheur des emprunteurs… »

On peut en tout cas douter de la pertinence de leurs paris. Car les pays et les institutions jugés encore “plus sûrs” pourraient ne pas le rester très longtemps. Comme vient de le signifier l’agence Moody’s en portant la note de trois “épargnés de la crise”, dont l’Allemagne, sous perspective négative.

Mais on entre là dans une constante comportementale de notre petit être humain, fût-il financier éclairé : sa totale incapacité à envisager que son petit monde puisse être fini. De là à conclure que les investisseurs sont aussi bêtes que le douanier de Fernand Raynaud est un pas que l’on peut assurément franchir. Bêtes et un peu paumés sur les bords.

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