Les îles d’Aran

 

FERGUS

Elles sont trois : Inishmore, Inishmaan, Inisheer. Et quiconque est allé sur ces îles irlandaises battues par les vents et vierges de tout boisement se pose la question : comment des hommes ont-ils pu, un jour, décider de s’installer dans cet univers minéral inhospitalier et régulièrement exposé aux fureurs de l’océan ?   

En gaélique, elles se nomment Inis Mór (la Grande île), Inis Méain (l’île du Milieu) et Inis Oírr (l’île de l’Est). Situées à l’extrémité ouest de la baie de Galway, au sud du Connemara, elles sont un prolongement du Burren (comté de Clare), ce fascinant désert karstique fait d’immenses dalles de calcaire parsemées de blocs de roches (clints) et d’une multitude de crevasses (grykes) plus ou moins profondes, à l’image des lapiez alpins (Désert de Platé) ou pyrénéens (Pierre Saint-Martin).

Les premiers hommes se sont, semble-t-il, installé dans l’archipel il y a 4000 ans, deux millénaires après avoir pris possession du Burren. On prétend généralement qu’il s’agissait des Fir Bolg (hommes-culotte ou hommes-foudre selon les historiens), des artisans-guerriers au physique proche des saxons ou des vikings venus de l’actuelle Belgique. En réalité, personne ne sait réellement qui étaient ces audacieux conquérants. Ni ce qui les a poussés à coloniser des lieux si manifestement hostiles, si impropres à la vie ? Vaincus par des tribus ennemies, peut-être s’étaient-ils tout simplement enfuis, avec les pauvres biens dont ils disposaient et quelques bêtes, à bord de leurs embarcations primitives, ancêtres de ces fameux currgahs dont on voit encore quelques spécimens en baie de Galway.

Des murets, encore des murets, toujours des murets !

Après avoir sans doute essentiellement vécu de la pêche dans les premiers temps, ils ont cherché à diversifier leur nourriture en se faisant également agriculteurs. Patiemment, et durant des siècles, ces hommes et ces femmes courageux et opiniâtres ont utilisé les failles de la roche puis creusé des sillons dans le calcaire pour y déposer un mélange fertile de sable, d’algues et de fumier. Et plutôt qu’abandonner les pierres extraites du socle calcaire, ils ont entrepris d’en édifier des murets destinés à protéger les parcelles de culture des violences de l’Atlantique.

Car les îles d’Aran, c’est avant tout cela : des murets de pierres crues1 dont certains remontent à plus de… 3000 ans ! Des murets devant, des murets derrière, des murets partout ! Et une infinité de parcelles communiquant entre elles ou reliées par d’étroits chemins de terre (les boreens) eux aussi millénaires pour la plupart d’entre eux. Certes, il existe des murets en d’autres lieux, y compris en France (Auvergne et Bretagne notamment). Mais nulle part au monde les murets ne sont aussi nombreux, aussi spectaculaires que sur les îles d’Aran, où ils délimitent parfois, dans un maillage d’une extraordinaire densité, de minuscules parcelles de quelques dizaines de m² seulement pour les plus petites. À tel point que les spécialistes estiment que la seule Inishmore (pourtant limitée à 13 km de long sur 3 km de large) ne compte pas moins de… 1600 km de murets, d’une hauteur moyenne d’un mètre. Un fabuleux spectacle qui laisse dans la mémoire des visiteurs une trace indélébile.

Mais, aussi spectaculaires soient-ils, l’intérêt des îles d’Aran ne se limite pas aux seuls murets. Habitées très tôt par les Fir Bolg puis occupées par des Ibères et des Celtes, les îles d’Aran sont un formidable musée de plein air où se côtoient les restes de chapelles édifiées dès le 5e siècle par les moines missionnaires après l’évangélisation des îles et surtout de prodigieux forts protohistoriques élevés très probablement entre la fin de l’Âge du bronze et le début de l’Âge du fer. Trois d’entre eux, remarquablement bien conservés se trouvent sur l’île d’Inishmore : Dún Aengus (du nom du Dieu de l’Amour et de la Jeunesse), Dún Dúchathair (le fort noir) et Dún Eoghanachta (du nom d’une tribu de l’ex-royaume du Munster). Si le dernier nommé, de forme circulaire, est situé à l’intérieur de l’île, les deux autres occupent une remarquable position défensive au bord des spectaculaires falaises du sud. En forme de cercle incomplet adossé à l’océan, ces deux là opposent leurs remparts minéraux (une triple enceinte pour Dún Aengus) et leurs chevaux de frises faits de pierres acérées aux éventuels assaillants sans que l’on sache si le cercle tronqué qui subsiste date de leur construction ou si une partie des forts s’est effondrée avec la falaise sous les coups de boutoir de l’océan.

Des pulls chargés d’une signification tragique

Libres de tout péage, ces impressionnants vestiges sont accessibles à pied ou à vélo depuis le chef-lieu de l’île, Kilronan (Cíll Rónain), où accostent les bateaux en provenance de Doolin2 (côte ouest du Burren) ou de Rossaveal (côte sud du Connemara). Quelques rares hôtels et une quinzaine de B&B, parfois spartiates, permettent aux visiteurs de dormir sur place. Une évidence pour ceux qui veulent s’imprégner de l’atmosphère particulière de cet étonnant archipel et pouvoir, tôt le matin ou en fin d’après-midi, s’immerger dans la protohistoire hors de l’agitation touristique.

À cet égard, il est évident que l’activité économique a connu une profonde mutation sur les îles avec le développement du tourisme. Les hommes sont de moins en moins pêcheurs et les femmes de moins en moins agricultrices. Il n’est pourtant pas loin le temps où la vie des îliens était encore principalement rythmée par ces deux activités. Le temps où les épouses tricotaient ces célèbres pulls en laine d’Aran en reproduisant, comme l’avaient fait avant elle leur mère et leur grand-mère, le motif familial pour pouvoir identifier à coup sûr les cadavres déchiquetés et rongés par le sel qui venaient s’échouer sur les grèves après un naufrage. La vie était alors d’une extrême dureté comme le montre « L’homme d’Aran », le célèbre film tourné en 1934 par Robert Flaherty. Avec le tourisme, la vie s’est progressivement améliorée. Et s’il reste un peu d’agriculture sur l’île, c’est essentiellement parce qu’elle produit les meilleures pommes de terre d’Irlande, à l’image de Batz et Noirmoutier en France.

Un autre monde, celui des cormorans, des macareux ou des fous de bassan qui disputent les falaises aux goélands et aux mouettes ! Un monde caractérisé, au fil des siècles, par l’héroïque épopée de femmes et d’hommes simples confrontés à une nature dure et souvent ingrate. Une aventure humaine émouvante et encore partout présente, dans ces milliers de parcelles patiemment gagnées sur le désert minéral.

1 Les murets de pierres crues sont, comme les murets de pierres sèches, bâtis sans le moindre lien ni mortier. Seule différence : les pierres crues sont utilisées en l’état alors que les pierres sèches peuvent être retaillées.

2 Doolin (Dúlain, ou marais noir, en gaélique) est un minuscule port de pêche du Burren, situé à quelques kilomètres au nord des falaises de Moher, l’un des plus spectaculaires sites du comté de Clare. Battue par les vents de l’Atlantique, cette petite localité sans monument remarquable est pourtant connue du monde entier pour ses trois pubs musicaux. On y vient de partout, et même d’Afrique du Sud ou d’Australie. Gus O’Connors, le plus connu de ces pubs, ne ferme que deux jours par an : le vendredi saint et le jour de Noël.

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