Les mauvaises fréquentations

Fenêtre sur nature

MONOLECTE :

Je viens d’un pays banal où les fenêtres ont des oreilles et des rideaux qui se soulèvent sans aucune brise. C’était un monde d’une extrême bienveillance où une foule
invisible de braves gens veillaient en permanence à ce que je ne sorte jamais
des sentiers bien balisés. Rien n’était jamais dit, mais tout se savait.

— Mais que faisais-tu à trainer avec le petit Barabas ?

C’était ma grand-mère qui m’alpaguait au moment où je rangeais mon vélo dans l’abri du jardin. J’étais, d’une certaine façon, plus libre que les enfants d’aujourd’hui puisque je pouvais trainer avec la bande du quartier loin du regard de ma grand-mère. Mais d’un autre côté, elle avait trouvé, comme tout le monde dans le bled, d’aimables extensions à ses yeux myopes et quoi que je fasse, quoi que je dise, tout lui était rapporté dans la minute par quelque ésotérique moyen de communication qui enfonçait, de loin, la mythique barrière de la vitesse de la lumière.

Le petit Barabas, comme bien d’autres, faisait partie des mauvaises fréquentations. Non pas qu’il fut particulièrement plus turbulent, chahuteur, menteur, voleur, tricheur ou déconneur que la moyenne des gosses du quartier, mais c’est qu’il venait d’une famille à la mauvaise réputation et que ce seul fait suffisait à lui régler son compte de manière
définitive.

C’est qu’ils ne vivaient pas vraiment comme tout
le monde, ces gens-là. Et puis, d’ailleurs, qui savait réellement ce
qu’ils trafiquaient dans leur coin ? Et la mère, pour qui elle se prenait,
avec ses grands airs, à ne saluer personne les rares fois où elle descendait en
ville ?

J’avais dans l’idée qu’elle avait bien dû tenter de briser la glace deux ou
trois fois et qu’elle avait fini par laisser tomber, rabrouée par la morgue
malveillante des commères du village, les gardiennes du temple de la moralité,
celles qui faisaient ou défaisaient la réputation des uns et des autres en
quelques mots expéditifs.

Malheur aux différents ! Malheur aux pas
comme nous
 ! Ils se retrouvaient murés vivants dans une gangue de
mépris et de suspicion qui les isolaient plus surement du reste de la
communauté que s’ils avaient vécus sur la Lune.

C’était con, parce que j’ai toujours préféré la
société des marginaux, des pas pareils, des pas fréquentables, de
ceux devant lesquels on change de trottoir et on baisse la voix en chuchotant.
Pas juste parce qu’ils étaient des réprouvés, pas juste par esprit de
contradiction — encore que, quand même, un peu —, mais par envie d’aller vers
ce qui n’est pas connu, reconnu et balisé, ce qui n’a pas reçu l’approbation
normative des vieilles barbues à l’haleine fétide et aux idées étroites.

La bonne société des mouflets de mon âge, c’était
les premiers de la classe, les gosses de notables et de commerçants, souvent de
remarquables petites pestes suffisantes et cruelles que je jugeais précisément
totalement infréquentables. L’entre-soi déjà moisi du mépris social. Les
mauvaises fréquentations, c’étaient les immigrés, les gosses d’ouvriers et de
prolos, ceux dont les parents ne frayaient pas avec les braves gens du bled,
quitte à pochetronner jusqu’à pas d’heure au troquet du coin où j’allais
régulièrement chercher mon grand-père. J’étais juste au milieu de ce bel ordre
social, avec une assez bonne réputation, entachée par ma tendance à préférer
les infréquentables. Bonne élève, plutôt mignonne et gentille, même si j’avais
déjà ce que les commères appelaient paradoxalement une langue bien pendue,
c’est-à-dire non pas un organe à baver interminablement sur autrui, mais une
manière plutôt impertinente de poser les mauvaises questions au mauvais moment
et aux mauvaises personnes.

Même ça, même ta tronche était un enjeu central
du contrôle social : pas de place pour les moches, ou alors en braves
souffre-douleur, ni pour les trop belles, forcément des putes et des Marie
couche-toi là
. Tout était tellement soigneusement pesé, calibré, référencé,
rapporté, comparé et archivé : la longueur de la jupe, ni trop haute (ça
fait pute) ni trop basse (ça fait romano), si tu souris juste assez, ni
aguicheuse, ni hautaine, l’heure à laquelle tu sors, celle à laquelle tu
rentres, à qui tu parles, où et comment… tu es juste comme un insecte dans un
labyrinthe de verre.

Je ne sais pas trop comment, mais ça a continué
plus tard, après, même (et surtout) quand je suis partie à la fac, loin dans la
ville. C’est ça, la magie du village : loin des yeux et près du cœur.

Un jour ma grand-mère m’appelle, en colère et
affolée :

  • Tu dois rentrer tout de suite à la maison.
  • Je ne peux pas, j’ai partiels !
  • Arrête de mentir, je sais tout !

Arf, qu’est-ce que le téléphone arabe du bled
avait bien pu trouver à lui rapporter d’au-delà des frontières lointaines de
notre grande ruralité ? Que je fumais comme un pompier, que je picolais
parfois comme un Polonais (et même avec, quand la soirée était bonne), que
j’avais des potes qui se camaient, d’autres qui vendaient leur cul pour
arrondir leurs fins de mois, que ma résidence universitaire regroupait
tellement de nationalités différentes qu’on aurait pu se croire à une séance
plénière de l’ONU, que je trainais
dans les quartiers louches à des heures indues
 et qu’il m’arrivait de
piquer du nez en cours après des nuits plus longues que des jours sans
pain ?

  • Tu sais quoi ?
  • Que ce n’est pas vrai, que tu n’es pas à l’université. On m’a dit que le
    Mirail, c’est une cité HLM et que tu y vas te faire sauter par des
    bougnoules. On ne met pas d’université dans les banlieues, tout le
    monde sait ça.

Le weekend suivant, je lui ai rapporté ma carte
d’étudiante, celle de la BU, les tickets RU, des brochures de la fac, des notes
de cours, tout ce que j’ai pu trouver. Plus tard, je lui ai même ramené un
diplôme, puis un autre d’une fac plus prestigieuse. Et encore un autre. Mais
cela n’avait aucune importance. Je crois bien qu’elle est morte en n’ayant
absolument jamais rien compris de ce que je suis, de ce que je pense ou de ce
que je fais de ma vie. Elle m’a toujours demandé si j’allais avoir un jour un
vrai boulot, un vrai métier et une vraie famille. Des choses simples et faciles
à comprendre. Des choses comme tout le monde, des choses comme font les gens
bien.

Les gens qu’on a envie de fréquenter, dans son monde.

MONOLECTE

Une pensée sur “Les mauvaises fréquentations

  • avatar
    4 juin 2013 à 11 11 19 06196
    Permalink

    C’est facile de se conformer à la pensée populiste si ignorante de la réalité. Ils ont même créé tous leurs tactiques de protection pour toujours croire aux mêmes bêtises, toujours conservateurs dans leurs croyances jusqu’à la mort. La réalité demandant beaucoup de travaille de la part de leur conscience pour en prendre la mesure, ils préfèrent le discours populiste-conformiste, c’est tellement plus facile. En vérité, tout se transforme constamment, donc la réalité ne se laisse pas saisir facilement. La pensée bourgeoise est du même acabit malgré les apparences.

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