Les ministres fantômes du gouvernement Ayrault

 

FERGUS :
Il y a une dizaine de jours, les médias ont donné la parole à deux personnalités politiques appelées à s’exprimer sur un évènement d’actualité : Hélène Conway-Mouret et George Pau-Langevin. Mais qui sont ces femmes ? Combien de Français savent qu’elles sont membres du gouvernement ?

Il faut se rendre à l’évidence : déjà inconnue de nos compatriotes lorsqu’elle était sénatrice des Français de l’étranger, Hélène Conway-Mouret est restée confinée dans l’anonymat depuis l’annonce de son entrée dans le gouvernement Ayrault le 21 juin 2012. Qui est cette femme ? Tout simplement la ministre déléguée chargée des Français de l’étranger. Eh oui, chers compatriotes, ce poste existe bel et bien dans l’organigramme pléthorique d’un gouvernement nettement plus constitué pour accueillir les représentants des différents courants du PS et des partis alliés que pour sortir la France de l’ornière socioéconomique dans laquelle elle est plongée par les effets cumulés d’une crise interminable et les gabegies imputables au millefeuille administratif et aux pratiques clientélistes.

À quoi sert Hélène Conway-Mouret ? À rien qui ne puisse être pris en charge par les équipes de son ministre de tutelle. Et si elle a vu quelques micros se tendre furtivement vers elle à l’occasion de l’enlèvement récent d’un prêtre aux confins du Cameroun et du Nigeria, ce n’est pas à son aura de ministre qu’elle a dû cette soudaine attention, mais au mutisme sur cette affaire d’un Laurent Fabius nettement plus motivé par les équilibres géopolitiques du proche orient et le dossier sensible du nucléaire iranien.

Quelques jours plus tôt, c’est une autre femme qui s’était exprimée dans les médias, George Pau-Langevin. Une femme intelligente, mais seulement connue d’une minorité de Parisiens pour avoir convaincu Bertrand Delanoë de remplacer le nom de Richepanse par celui de Chevalier-de-Saint-George dans une rue du 1er arrondissement de la capitale. Il faut dire que le premier, un général brutal nommé par Napoléon, avait été l’artisan du rétablissement de l’esclavage aux Antilles en 1802 tandis que le second, compositeur de grand talent et escrimeur émérite, s’était en outre illustré comme le premier officier noir des armées de la nation française. Une cause juste, mais dont l’importance en période de crise paraît pour le moins ténue.

Saint-George était noir, comme George Pau-Langevin. Et ce n’est pas au titre de sa fonction de ministre déléguée auprès du ministre de l’Éducation nationale, chargée de la Réussite éducative, que l’on a entendu la guadeloupéenne, mais à celui de personne de couleur membre du gouvernement, venue soutenir Christiane Taubira, victime comme chacun sait de scandaleuses attaques racistes venues de l’extrême-droite et de la frange la plus intolérante de la droite républicaine. Mais au fait, à quoi sert ce ministère délégué, et quid de cette « réussite éducative » ? Sauf erreur de ma part, seul Vincent Peillon s’exprime sur ces sujets, George Pau-Langevin étant de facto réduite à astiquer son maroquin dans la plus grande discrétion.

Autre étoile de grande magnitude politique : Yamina Benguigui. Femme de cinéma et de média – et accessoirement gravure de mode –, la ministre déléguée à la Francophonie brille beaucoup plus par ses interventions mondaines que par une quelconque utilité dans le dispositif gouvernemental pour garder à notre pays un peu de son influence intellectuelle et culturelle passée. N’étant pas représentative d’un courant du PS, c’est évidemment au titre des « minorités visibles », concept hérité du sarkozysme, que cette fille de parents algériens doit ce maroquin si emblématique sur le papier du « rayonnement de la France » mais si peu efficace dans les faits. Soyons justes, Yamina Benguigui n’est pas absente pour autant des médias : on la voit beaucoup au Festival de Cannes !

Avec Anne-Marie Escoffier, c’est à un autre ectoplasme du gouvernement que l’on a affaire. Après avoir été ministre de la Justice, sa patronne, la morlaisienne Marylise Lebranchu, fait preuve d’une grande discrétion dans l’exercice de son ministère. Ce n’est évidemment pas pour lâcher la bride à sa ministre déléguée chargée de la Décentralisation, cette brave sénatrice aveyronnaise dont le seul mérite est d’être étiquetée Radicale de Gauche. Un maroquin tient parfois à peu de chose. Par chance pour elle, il est un média qui s’intéresse à ses confidentielles activités : La Dépêche du Midi. Et n’allez surtout pas croire que cet intérêt soit lié au fait que le patron de ce quotidien se nomme Jean-Michel Baylet, par ailleurs président du PRG.

Des fantômes des deux sexes

Rassurez-vous, mesdames, il n’y a pas que des femmes parmi les fantômes du gouvernement. Qui peut citer une action ou une intervention remarquée de Kader Arif, notre estimé ministre délégué aux Anciens combattants, réduit la plupart du temps à des commémorations et des prises d’armes en compagnie de papys décorés ? Ou de Guillaume Garot, transparent ministre délégué à l’Agroalimentaire, soigneusement maintenu dans l’ombre par son ministre de tutelle, le vibrionnant Stéphane Le Foll. Tout aussi transparents, le Savoyard Thierry Repentin et le natif d’Arras – comme l’ami Bidasse – Pascal Canfin, deux « collaborateurs » de Laurent Fabius, l’un ministre délégué chargé des Affaires européennes, l’autre ministre délégué chargé du Développement, aucun des deux n’ayant jusque-là réussi à se faire connaître des Français dans le cadre de leur action gouvernementale.

Encore ne parle-t-on là, par pure charité judéo-chrétienne, que de ministres délégués et pas des ministres à part entière. Qui connaît par exemple le rôle essentiel que joue pour notre pays Sylvia Pinel, la ministre de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme ? L’ex maire de New York Rudolph Giuliani avait inventé la « tolérance zéro » en matière de sécurité ; Sylvia Pinel a, quant à elle, inventé l’« action zéro » en politique. Mais l’objectif a été atteint : il fallait impérativement, pour préserver les équilibres dans le plat gouvernemental mijoté à la sauce hollandaise, une ministre PRG. Ce rôle est échu à l’inconsistante mais néanmoins sympathique Sylvia Pinel. Pourquoi elle ? Pour une raison simple : Jean-Michel Baylet n’ayant pas souhaité entrer au gouvernement pour y assumer un rôle de second plan, c’est son ex-directrice de cabinet qu’il a choisi de propulser sur la photo de famille. Et c’est ainsi que la native de L’Union (Haute-Garonne) a été récompensée pour son rôle au sein de l’Alliance de gauche PS-PRG-EELV !

Quant à Victorin Lurel, guadeloupéen comme George-Pau Langevin, c’est à la fois au titre de représentant des « minorités visibles » et à la volonté de brosser dans le sens du poil les électeurs de nos lointains départements et territoires, qu’il a dû son maroquin de ministre des Outre-Mer. Avait-on besoin d’un tel portefeuille, à l’évidence plus symbolique que réellement utile, au sein d’une république dont tous les départements sont censés être traités sur un pied d’égalité ? Certainement pas. Et ce n’est pas le passage à ce poste, lors du précédent quinquennat, de la baroque Marie-Luce Penchard qui est de nature à convaincre du contraire.

Avec 20 ministres et 17 ministres délégués depuis l’éviction de Delphine Batho, le gouvernement compte 37 membres dont la plupart sont des zombies n’apportant pas une once de plus-value à la conduite des affaires du pays. Plus fort que Nicolas Sarkozy et François Fillon, pourtant déjà à la tête d’un exécutif pléthorique ! Manifestement, le changement n’était pas « pour maintenant » lorsqu’été composé cet effectif.

À cet égard, il est intéressant de regarder ce qui se passe en Europe. Or, nulle part, sauf dans la pittoresque Italie, un grand pays ne compte autant de membres dans son gouvernement. Avec 13 ministres en Espagne et 15 en Allemagne, nos voisins montrent que l’on peut gérer une grande nation sans sombrer dans le ridicule. Même le Royaume-Uni avec ses 25 ministres et secrétaires d’État fait beaucoup mieux que nous en la matière, et cela d’autant plus que 3 d’entre eux sont affectés aux relations particulières avec le Pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande du Nord.

Malgré ses difficultés et en dépit de la nécessité de reprendre la main pour ne pas être totalement « démonétisé », François Hollande n’a pas intérêt à remanier le gouvernement dans les prochaines semaines. Si tel était le cas, il prendrait en effet le risque de se priver d’un levier politique qui pourrait devenir indispensable après la double séquence électorale du printemps 2014 en cas d’échecs cuisants aux Municipales et aux Européennes. Mais que le président de la République décide ce remaniement maintenant ou après ces scrutins électoraux ne change rien à cette évidence : il devra mettre sur pied un gouvernement beaucoup plus resserré – pas plus de 20 ministres et ministres délégués – s’il ne veut pas, d’emblée, plomber l’avenir de cette nouvelle équipe gouvernementale en reproduisant les minables petits calculs politiciens du passé. Les fantômes ont leur place dans les manoirs hantés, pas au cœur de l’exécutif d’un pays confronté à de telles difficultés économiques et sociales !