Les origines réactionnaires du Gwen ha Du (le « drapeau breton »)

Le mouvement des gilets jaunes et ses drapeaux, ce n’ est pas neutre. Ci dessous un article sur le drapeau breton et ses origines

Les origines réactionnaires du Gwen ha Du (le « drapeau breton »)
Les « bonnets rouges » de la « révolte » en Bretagne ont une origine historique : celle de l’opposition au royaume à l’époque de Louis XIV ; par la suite, ils furent repris lors de la chouannerie opposée à la révolution française…
Mais le drapeau « breton » a quant à lui une origine bien plus récente… Quels sont les faits ?
Le drapeau « Gwen ha Du », « Blanc et Noir » en breton, est arboré comme étant le drapeau historique par les régionalistes et les nationalistes en Bretagne. Cependant, en réalité, c’est une invention récente, faite 1923 par le militant fasciste Maurice Marchal, plus connu sous le nom de Morvan Marchal puisqu’il a « bretonnisé » son prénom.
Le Gwen ha Du a été conçu comme un étendard moderne afin de servir la conception fasciste de la Bretagne diffusée par le groupe Breiz Atao, à l’origine du Parti Autonomiste Breton.
Ce drapeau, de par son large succès, symbolise ainsi la formidable percée et la quasi-totale hégémonie de l’idéologie fasciste celtique issue de Breiz Atao dans le mouvement identitaire breton depuis les années 1920 jusqu’à nos jours.
Le fait que ce drapeau soit approprié sans réserve depuis une soi-disant gauche et extrême-gauche bretonne jusqu’à l’extrême-droite la plus radicale, en passant par une flopée d’identitaires en tout genre se disant « apolitiques » (petits commerçants, maires de village, artistes, chanteurs ou même la chaîne de supermarchés Super U) reflète le succès de la construction idéologique menée par les fascistes de Breiz Atao autour de la Bretagne.
Une invention récente et fasciste
Le Gwen ha Du a donc été inventé par Maurice Marchal en 1923, il fut ensuite rendu public et diffusé à partir de 1925 par le journal Breiz Atao, dont il est un fondateur.
Ce drapeau ne sort pas de nulle part, il se veut être en filiation avec l’histoire bretonne comme l’explique son inventeur en 1937 :
« Au coin gauche du drapeau, un quartier d’hermines innombrables. 9 bandes égales alternativement noires et blanches, couleurs traditionnelles, lesquelles représentent : les blanches, les pays bretonnants, Léon, Trégor, Cornouaille, Vannetais et les noires les pays gallos, Rennes, Nantes, Dol, St Malo et Penthièvre.
Ce drapeau qui, je le répète, n’a jamais voulu être un drapeau politique, mais un emblème moderne de la Bretagne, me paraît constituer une synthèse , parfaitement acceptable de la tradition du drapeau d’hermines pleines et d’une figuration de la diversité bretonne »
Quand on le compare au drapeau des États-Unis d’Amérique, la ressemblance est frappante. La référence est évidente. Cela ne fut d’ailleurs jamais nié par ses créateurs, car cela est tout à fait logique.
Pour les militants maurassiens ayant fondé Breiz Atao, les États-Unis d’Amérique représentaient à cette époque le modèle d’un État fédéraliste et d’une puissance moderne. C’est justement sous la bannière du « fédéralisme » que Maurice Marchal et Maurice Duhamel notamment se séparent des autres fondateurs de Breiz Atao, pour fonder en 1931 la Ligue Fédéraliste de Bretagne, mettant en avant un antisémitisme « social »  typique du fascisme français.
De l’autre côté est créé le PNB, le Parti National Breton qui pour sa part prône un nationalisme d’extrême-droite plus « classique ». Il est lié au groupe armé portant justement le nom de « Gwen ha Du » et ayant commis différents attentats entre 1932 et 1939.
Il y a donc trois éléments constituant le Gwen ha Du : les 9 bandes, la couleur noire et blanche et les mouchetures d’hermine.

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Le symbole de l’hermine et le féodalisme
Les bandes blanches et noires du drapeau de Maurice Marchal représentent, comme il l’a expliqué, les « pays » bretons. Ce qui est aussi pleinement conforme à son idéologie fasciste de type maurassienne ; les pays « réels » servent de mythe pour affirmer une « communauté » censée être « réelle » et donc « sociale », « anti-capitaliste » par nature. Les pays « réels » doivent être à la base d’un nationalisme refusant le centralisme républicain et pourfendant le jacobinisme (et en fait la démocratie bourgeoise française et la philosophie des Lumières).
Le choix du blanc et du noir pour le drapeau est également très important, il a pour but de le lier historiquement à différentes représentations féodales en Bretagne. Il fait ainsi référence notamment à la Croix-noire, « Kroaz du » en breton, d’origine chrétienne, que l’on retrouve dans différentes représentations comme par exemple sur le drapeau de la ville de Nantes.
Politiquement, le drapeau met également en avant les mouchetures d’hermine, c’est-à-dire la représentation des armes de la noblesse féodale bretonne. Cela est un choix fort, une affirmation faite contre la république française, une affirmation de la féodalité contre la bourgeoisie française.
Précisons ici qu’il ne s’agit absolument pas d’une représentation de l’hermine comme animal « lié » à la Bretagne comme l’affirme une mythologie soi-disant populaire.
Cette mythologie anti-historique s’imaginant même Anne de Bretagne choisissant la devise « plutôt la mort que la souillure » alors qu’elle chassait une hermine blanche « préférant » mourir plutôt que de se jeter dans une marre de boue. La chanson La blanche hermine de Gille Servat est l’œuvre issue de cette construction idéologique identitaire qui est certainement la plus connue.
Ce que l’on appelle hermine est en réalité une représentation de la queue des hermines. On parle de mouchetures d’hermine, utilisées pour leur fourrure blanche en hiver (sauf la queue justement qui reste noire et était ensuite reformée et cousue sur la fourrure). L’utilisation de la moucheture d’hermine n’est pas d’origine bretonne, mais était courante dans la féodalité européenne pour les armoiries, notamment pour ce qui a un rapport au clergé.
Les mouchetures d’hermines apparaissaient sur la bannière des ducs de Bretagne, seulement en partie, comme une « brisure », à partir de 1213 quand Pierre de Dreux, membre de la famille royale, épouse Alix de Bretagne, devient Pierre Ier de Bretagne et que son écu devient alors celui des ducs de Bretagne.
En 1316 le duc Jean III de Bretagne décide l’utilisation de l’écu que l’on dit en héraldique français « d’hermine plain », c’est-à-dire qu’il simplifie l’écu issu de Pierre de Dreux pour ne garder que les mouchetures d’hermine.
Avant l’invention du Gwen ha Du, « l’hermine plain » était couramment utilisé par les nationalistes bretons de la fin du XIXe siècle et du début de XXe siècle.
Cependant, cela restait trop lié, trop parallèle à la Fleur de Lys, symbole de la royauté française, utilisé par les monarchistes de l’Action Française dont sont issus les fondateurs de Breiz Atao. Le Gwen ha Du avait donc comme tâche de servir à se différencier des nationalistes français en mettant en avant un drapeau à la fois moderne et s’appuyant en même tant sur le féodalisme breton, pour justifier la construction d’une identité nationale bretonne.
Il y a donc une réflexion poussée, une construction idéologique précise à l’origine du Gwen ha Du.
Gwen ha Du et construction artificielle d’une Bretagne idéalisée
Cette construction idéologique est fasciste. Elle s’appuie non pas sur un point de vue démocratique reflétant la situation des masses populaires bretonnes, mais sur la volonté de construire, artificiellement, une identité nationale bretonne basée sur une soi-disant identité « raciale » celtique.
Les nationalistes bretons affirment que le Gwen ha Du a été déployé publiquement pour la première fois en 1925 lors de l’Exposition des Arts Décoratifs de Paris. Il aurait été apporté au pavillon breton par le groupe d’artistes racistes Seiz Breur (septs frères en français), dont faisait parti Maurice Marchal.
Le groupe Seiz Breur mettait en avant un soi-disant « art national » breton en s’appuyant sur un mysticisme celtique (le nom de « sept frères » est également celui d’un roman d’Aleksis Kivi, un auteur de la Finlande du 19e siècle affirmant sa culture nationale).
Cela correspondait à une vision pan-celtique en lien avec le pan-germanisme mis en avant par le national-socialisme en Allemagne. Les fascistes de Breiz Atao utilisèrent d’ailleurs régulièrement dans les années 1920 et les années 1930 la croix gammée, parallèlement et en complément du mysticisme nordique des nazis.
Dans un éditorial de Breiz Atao écrit par Maurice Marchal en 1924, on peut lire que :
« Le génie latin brisa triomphalement, en un demi-siècle, l’œuvre de six cent ans de travail Nordique. Ce fut la Renaissance […] la suppression brutale d’un progrès continu de six siècles […] ; c’est la nuit pour l’Intelligence du Nord. »
Il explique ensuite que « le flambeau latin (…) vacille et va s’éteindre, pour faire place à la torche revivifiée des Nordiques. » Selon lui, dans une vision absolument raciste :
« les Celtes, et particulièrement la Bretagne, ont leur place parmi les porteurs du Feu Nouveau. Ils furent autrefois, face à Rome, les premiers d’entre les Barbares. […] nous avons le devoir, par notre passé et par notre tradition raciale de participer à la formidable partie »
La Ligue Fédéraliste de Bretagne de Marchal, à partir de 1931 va faire perdurer la ligne d’antisémitisme « social » déjà impulsée dans le journal Breiz Atao. Parallèlement, le mysticisme celtique se renforce et Maurice Marchal prétendra être devenu un druide.
Il fondera plus tard la revue Nemeton (mot qui désigne le sanctuaire lié historiquement au culte chez les celtes) dans laquelle il expliquera en 1943, en tant que collaborationniste avec les autorités nazis :
« Une chose est certaine : tous les Etats autoritaires d’Europe ont dû adopter une législation d’exception concernant les Juifs. En Allemagne, cette législation est fondée, d’une part, sur les principes ethno-eugéniques formant la base de la communauté germanique ; d’autre part, sur le rôle économique purement parasitaire que joue l’Israélite au sein de la société. (Quels que soient les faits antérieurs qui ont déterminé cet état de choses, il est exact qu’il n’y a pas de Juifs au labour, pour beaucoup dans la Bourse.) Vis-à-vis de ce problème, convenablement posé, comment va agir Vichy ?
M. Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, l’examinera d’un pur point de vue confessionnel chrétien : …Le peuple juif est aussi la race maudite que le DÉICIDE, collectivement consenti, a condamné à ne plus avoir de patrie et à errer de par le monde. Argument pitoyable…
Nous attendons de Vichy une loi complémentaire précisant que, parmi les nombreux agitateurs juifs qui furent crucifiés voilà vingt siècles, Jésus fils de Marie était également fils du Maître de l’Univers, et que les Israélites sont punis pour cela et rien que pour cela. »
Le Gwen ha Du, symbole d’un romantisme national inventé par l’extrême-droite
Le Gwen ha Du était arboré par tout les nationalistes ayant collaboré pendant l’Occupation, il fut donc logiquement interdit par la Résistance au sortir de la guerre comme symbole de la collaboration.
Le Gwen ha Du est alors réapparu dans les années 1960, comme étendard d’un milieu régionaliste et nationaliste breton s’attachant essentiellement à « défendre » la langue bretonne. Un partie importante de ce mouvement se revendiquera de la gauche et refusera, et refuse toujours, de se confronter rigoureusement à l’histoire du nationalisme breton.
Le « gauchisme » latent d’une partie importante du mouvement régionaliste et nationaliste breton masque en fait une absence de radicalisme, une « mollesse » de type sociale-démocrate. Car en réalité, le noyau dure du mouvement et le fond idéologique du mouvement est authentiquement fasciste, d’une manière ou d’une autre, même dans sa forme « anti raciste », il est un socialisme de type national.
Certaines personnes, notamment des membres de l’Union Démocratique Bretonne, liée plus ou moins directement au Parti Socialiste, tentent même régulièrement le tour de force, pour justifier le fait qu’ils défendent le Gwen ha Du, de dire que Maurice Marchal était « de gauche ».
On est là dans la pure filiation des socialistes et des anarchistes français qui se croient faire partie du mouvement révolutionnaire progressiste en se référant à Proudhon, ou plus récemment encore au penseur réactionnaire Jean-Claude Michéa.
Le drapeau Gwen ha Du est une bannière anti-jacobine correspondant parfaitement, dans sa substance, à toutes les composantes du mouvement régionaliste et nationaliste breton. C’est un drapeau qui a une origine réactionnaire pour un mouvement qui est resté largement réactionnaire dans sa démarche, dans sa dynamique de fond.
Le matérialisme historique permet de comprendre la nature de ce symbole. Le Gwen ha Du n’est pas une bannière populaire, ce qu’il représente est étranger à la culture populaire authentique en Bretagne. Il est aujourd’hui l’emblème d’un capitalisme des terroirs français (lié à l’agro-industrie et au tourisme) et d’un milieu universitaire petit-bourgeois qui a fait mettre des panneaux en breton « unifié » à l’entrée de villes où personnes n’a jamais parlé breton… comme à Nantes ou à Rennes.
Le Gwen ha Du, c’est un symbole d’un romantisme national inventé par l’extrême-droite.
Mots clés:
Bretagne
Les grandes questions:
De l’antifascisme
Rubriques:
matérialisme historique

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