Les pleurs d’Amélie Poulain…

… ou « Les mésaventures parisiennes d’une jeune provinciale romantique et naïve ».

 

Regardez, dit une femme, c’est elle ! C’est Amélie Poulain ! Tu te rends compte, Gégé ? Notre plus belle rencontre depuis Jean-Pierre Foucault à Ramatuelle.

 

Nom de Dieu ! t’as raison, Momone, c’est bien elle. En chair et en os ! Et drôlement mignonne avec ça !

 

Amélie Poulain ? Où ça, Amélie Poulain ? demande, pleine d’espoir, une vieille dame porteuse d’un sac Tati.

 

Ben là, assise à la terrasse du bistrot, répond Gégé en désignant une table.

 

En quelques instants, la nouvelle se répand sur la place des Abbesses. Un attroupement se forme.   

 

C’est le plus beau jour de ma vie ! soupire une adolescente à lunettes.

 

Putain, quand je vais raconter ça aux copains ! s’enthousiasme un grand sifflet au visage moucheté d’acné.

 

Surgis d’un car, des japonais clonés immortalisent l’apparition sur leur appareil numérique avec un synchronisme parfait entre deux courbettes.

 

Wunderbar ! s’exclame un touriste allemand. 

 

Wonderful ! confirme une touriste anglaise.

 

Prévenus par la rumeur, des gens surgissent de partout. Bientôt, la place est envahie par une foule d’admirateurs.

 

On t’aime, Amélie ! s’écrie une petite brune, émue aux larmes.

 

J’ai des ennuis, Amélie. Toi seule peux m’aider ! s’exclame un jeune homme pâle au regard désemparé.

 

Amélie Poulain sirote un jus d’orange en souriant. Ses grands yeux noirs brillent d’une infinie bonté mêlée d’espièglerie. D’un geste gracieux, elle lève une main. Le silence se fait : Amélie va parler…  

 

Soudain, une sonnerie stridente retentit. Dans une fulgurance, le son et l’image sont brutalement interrompus : panne de rêve. Emportée par l’agression quotidienne du réveil matin, Amélie Poulain a disparu dans le néant de mon inconscient. Merde, merde, merde, c’était trop beau ! Fait chier, ce connard de réveil ! J’ouvre un œil, puis deux. D’un geste mécanique, ma main droite, encore gauche de sommeil, tâtonne pour faire taire ce maudit Stentor. Bousculé dans le mouvement, mon cher vieux Freddy, l’ours en peluche borgne et manchot de mes jeunes années, tombe sans se plaindre sur le tapis à côté de mes mules à tête de tigre. Enfin le calme revient. Allongée sur le dos, je fixe, à la verticale de mon visage, les fissures du plafond. Un jour c’est le delta de l’Amazone. Un autre jour le delta du Gange. Ou bien encore celui de l’Orénoque. Tout dépend de l’inspiration du moment. Aujourd’hui je ne vois même pas les fissures. Ou plutôt je ne les vois plus. Depuis un mois, j’ai cessé de voyager sur les flots tumultueux de mon plafond. Depuis un mois, toutes les nuits, je rêve. Un rêve merveilleux qui fait de moi une jeune fille séduisante et adulée, toujours prête à répandre le bonheur autour d’elle… Toutes les nuits je suis Amélie Poulain !

 

Tous les jours je redeviens Marinette Ribouillot !

 

Long soupir. Allez Marinette, le devoir t’appelle ; va gagner ta croûte, ma fille ! Je me lève à contrecœur. D’un geste machinal, j’ouvre le rideau. Le ciel est gris. D’ailleurs tout est gris dehors : les façades lépreuses du vieux Belleville, le zinc des toits, les chats de gouttière, la blouse de Samir, l’épicier arabe. « De quoi te plains-tu ? Tu as la chance d’avoir un appart’ en plein Paris ! » m’avait jeté sans aménité ma collègue Julie un jour de blues. J’avais haussé les épaules. Appartement, ce réduit vétuste composé d’une cuisine-salle d’eau-W.C. et d’une salle à manger-chambre-vestibule ? Pas de quoi fanfaronner. D’autant plus que l’exiguïté des lieux m’impose des règles de conduite drastiques, rapport aux chiottes. Même noyées sous la brise marine du Cap Horn en aérosol, il est des fragrances qui épousent mal les fumets culinaires ! En admettant que l’on puisse parler ainsi des boîtes Trucmuche ou des surgelés Machinchose. Pas vraiment le top de la gastronomie. Notez bien, je ne me plains pas, il y a tellement de gens dans mon quartier dont la situation est infiniment plus précaire que la mienne. À commencer par les Maliens du squat voisin. Quand même, j’espérais autre chose lorsque, pleine d’espoir, j’ai quitté Romorantin pour monter faire carrière dans la capitale.

 

En fait de carrière, je n’ai pas progressé d’un poil depuis mon arrivée à Paris quatre ans plus tôt. Officiellement, je suis employée qualifiée administrative de 1ere catégorie dans une grosse boîte d’assurances. Pas de danger que je l’oublie, c’est écrit en toutes lettres sur mes fiches de paie. Pour être franche, le titre m’avait paru plutôt flatteur lors de mon embauche. Jusqu’au moment où je me suis aperçue qu’il y avait belle lurette que les employés non qualifiés avaient été éradiqués de la grille salariale. Quant aux qualifiés de 2e catégorie, qui auraient normalement dû se situer à un rang inférieur au mien et du même coup revaloriser ma propre position, ils n’existaient plus que dans les archives de la direction des Ressources humaines, les derniers représentants de l’espèce ayant disparu l’année de l’effondrement du bloc soviétique. Résultat des courses : je suis tout en bas de l’échelle, à mi-chemin entre rien et pas grand’ chose.

 

En bas de l’échelle et pas prête d’y monter, vu les erreurs que je commets régulièrement malgré le caractère basique de mon job. À cet égard, je confesse que ma tendance à la rêverie est un sérieux handicap : la moindre évasion, aussi brève soit-elle, se traduit illico par une anomalie de saisie dans le contrat d’un client. Comme si ce handicap ne suffisait pas, je dois également faire face aux e-mails de mes collègues. Depuis que la direction a décidé de mettre en place la politique du zéro papier, la plupart des envois de dossiers se fait via la messagerie Intranet. Forcément, il me faut ouvrir les pièces jointes. Et là, une fois sur dix, je me prends en pleine tronche une image porno en gros plan. Forcément, je deviens rouge comme une pivoine et tout le monde se marre à mes dépens, vu que je cohabite avec mes bourreaux au sein d’un bureau paysage aussi vaste qu’un tarmac d’aéroport.

 

Un jour pourtant, lasse d’être exposée quotidiennement à des scènes de fellation ou de partouze, je me suis rebellée. Dressée sur ma chaise à roulettes, j’ai gueulé à la cantonade : « J’en ai plein le cul de vos bites, bande d’obsédés ! » Évidemment, la formule a fait un tabac. Tout le monde se marrait, y compris les nanas, encore plus acharnées que les mecs à se payer ma fiole. Y’en a qu’une qui ne se marrait pas : la mère Vigouroux, ma salope de chef, une vieille peau acariâtre toujours prête à se venger sur les plus faibles de son manque d’autorité sur les forts. En un clin d’œil, elle a été là, plantée devant moi à m’agonir de reproches et à secouer mon siège comme un cocotier, ravie de pouvoir déverser sa bile sur un bouc émissaire bien commode. En l’occurrence une pauvre chèvre déboussolée. Déstabilisée au moral comme au physique par cette connasse, je me suis cassée la gueule sur le bureau avant de basculer en vrac sur la moquette. Ça m’a valu une luxation de l’épaule et trois semaines d’arrêt de travail. Depuis, je ne reçois plus de courrier porno. Je ne peux pas dire pour autant que les moqueries à mon égard ont cessé. Quand on est, comme moi, moche, maladroite et mal fagotée, il faut s’attendre à subir des vannes. Mais bon, je m’y suis faite. N’empêche, ça n’arriverait pas à Amélie Poulain… 

 

Et merde, encore un incident technique dans le métro ! Résultat : des rames bondées. En jouant des coudes, je parviens quand même à entrer dans la caque, au milieu des harengs. Non loin de moi, le visage d’une blondinette s’empourpre. Sûr que la nana se fait tripoter les miches dans la mêlée. Tiens, sans vouloir récriminer, même ça je n’y ai pas droit : jamais une main baladeuse ne s’est égarée sur mon anatomie. C’est dire à quel point je suis moche ! Bref, une fois encore j’arrive à destination avec ma pudeur intacte. Comme d’habitude, la fille de l’accueil se garde bien de me saluer, cette poufiasse réserve ses salamalecs aux cadres supérieurs de la boîte. Probable qu’elle regrette qu’il n’existe pas une entrée de service pour les moucherons de mon espèce. Un de ces quatre, je vais lui claquer le beignet à cette pimbêche. Enfin si j’en ai le temps, vu que celle qui l’a précédée n’est restée que quatre mois à l’accueil avant de décrocher un poste sous le bureau du directeur juridique.  

 

Re-merde ! Après les dysfonctionnements du métro, voilà que l’ascenseur n°1 est en rade. Du coup, le n°2 est réquisitionné, sous le contrôle musclé des vigiles maison, pour les porteurs de badges verts (les visiteurs) et les titulaires de badges mauves (les cadres). Quant à l’ascenseur n°3, inutile de compter dessus : il est strictement réservé aux porteurs de badges bleus, autrement dit au cercle très fermé des PD (entendez par là personnels de direction). Les titulaires de badges orange et jaunes, couleurs respectivement affectées au menu fretin de la maîtrise et à la piétaille des opérateurs, sont canalisés vers les escaliers, sans distinction d’âge ou de sexe. 

 

Cinq étages plus haut et quelques vannes plus tard, je m’efforce de bosser, le nez vissé sur l’écran de mon ordinateur. Mais rien ne va. J’ai beau faire, je multiplie les conneries. Moche et incompétente, voilà ce que je suis. Deux boules de pétanque me montent dans la gorge. Mon regard se brouille sur la police d’assurances multirisques de Monsieur Théodore Michon. Soudain Amélie Poulain est là, devant moi. Elle occupe tout l’écran de veille de mon PC, avec son sourire malicieux, ses yeux pétillants et sa petite cuillère. La véritable Amélie Poulain, la bonne fée des Abbesses. Je fonds en larmes…

 

Y’a un roulis d’enfer sur le boulevard des Capucines. Pire que sur l’Abeille Bourbon un jour de tempête dans le rail d’Ouessant. Je me demande comment les immeubles tiennent encore debout. Il s’en faut d’un poil que j’me prenne le Café de la Paix sur la tronche. Il avait raison le loufiat du bar à vins : fallait pas prendre ce cognac après la bouteille de sauvignon. Hé, t’as jamais été déprimé, Ducon ! Nom de Dieu, la déferlante. J’échappe de justesse à l’effondrement de l’Olympia. Par miracle, je réussis à m’agripper à un banc qui dérive sur le boulevard. J’ai la calebasse comme une cougourde. Je ferme les yeux un instant. Aussi sec, le monde chavire. Ma tête chavire. Mon estomac chavire. Je suis ballottée comme une vieille paire de chaussettes dans une essoreuse. Reprends-toi, Marinette, un peu de dignité, que diable ! J’ouvre les yeux pour affronter mon agonie. La houle s’apaise un peu. Après un triple salto, nous rétablissons tant bien que mal notre assiette, le banc et moi. C’est qui, ce mec ? Assis à mes côtés, un type beau comme un chippendale regarde en souriant dans ma direction. Doit y avoir un top-model derrière moi. Au prix d’un gros effort, je tourne la tête : personne. À croire que ce mec fait du charme à la colonne Morris. Malgré la houle, je parviens à le recadrer. Putain, qu’il est mignon ! Et ce sourire ! Nom de Dieu, c’est pas possible qu’il s’intéresse à moi, le chippendale. Y’a un truc. Ça doit être pour une de ces conneries de caméra cachée. J’ai beau scruter entre deux vagues, je ne vois rien. Mais où est-elle, cette putain de caméra ? Mes yeux s’embuent. Une grosse larme coule sur ma joue.

 

— Vous avez l’air d’en avoir gros sur la patate, me susurre le chippendale d’une voix suave.

 

— J’ai trop pi… picolé, voilà tout.

 

— On ne boit pas sans raison, surtout en solo et à votre âge. Confiez-vous donc à Frankie, ça vous soulagera.

 

Durant quelques secondes, je reste muette, emportée par un tourbillon soudain. Un bus touristique à étage, complètement désemparé, évite de justesse notre radeau, enfin notre banc. Le courant l’emporte vers la Madeleine. Qu’est-ce qu’il a dit, le chippendale ? Ah oui, se confier. Ouaille note ? Sans réfléchir, je me lâche :

 

— J’en ai marre de… de cette vie à la con ! D’a… d’abord, je suis trop… trop moche.

 

Frankie ouvre les deux bras comme pour prendre la terre entière à témoin.

 

— Mais la vie est magnifique, au contraire, me répond-il sur un ton enthousiaste. Et vous avez tout ce qu’il faut pour en être l’une des reines.

 

? Vous rigolez. A… avec la tronche que j’ai ! Je sais bien que… que je suis immonde.

 

— Mais non voyons, vous n’êtes pas immonde. Enfin, pas franchement. Et il se trouve que c’est votre jour de chance : moi, Frankie, j’ai les moyens de vous transformer, je peux vous apporter la beauté, faire de vous une demoiselle séduisante et admirée des hommes. De tous les hommes…

 

Je jette un œil en coin vers le chippendale. Putain, qu’il est beau ! La beauté du Diable… Nom de Dieu, le Diable ! Je comprends subitement que ce tentateur n’est autre que le Diable, ou du moins l’un de ses proches collaborateurs, envoyé sur terre pour embobiner les nunuches dans mon genre.

 

— …Votre problème, poursuit le séducteur, c’est que vous êtes restée à l’état de chrysalide. Laissez-moi vous aider à déployer les ailes du papillon qui est en vous. Un superbe papillon…

 

J’écarquille les yeux. D’habitude on me compare plutôt à une grosse loche.

 

— Moi, un pape… un papillon ?

 

Le chippendale ou le Diable, je ne sais plus, me décoche un sourire ravageur.    

 

— Un magnifique papillon, vous dis-je. Et cette métamorphose ne tient qu’à vous. Une petite signature en bas de ce parchemin, et votre vie deviendra un véritable enchantement.

 

Frankie me tend un contrat rédigé en lettres gothiques rouges et noires. Un vertige me saisit dont la houle cette fois n’est pas responsable. Ce beau gosse aux yeux bleus et à la bouche terriblement sensuelle, j’en suis maintenant certaine, est un envoyé de Lucifer. Tout le prouve : son charme, son discours, son assurance, jusqu’aux plis de son pantalon et à ses pompes, impeccables dans la tempête. Et voilà qu’il me refait le coup du Docteur Faust. J’en suis toute chavirée… Et merde, qu’est-ce que je risque ? Mon enfer, je le vis tous les jours sur terre. Ras le bol d’être une grosse loche. Ras le bol qu’on chante « Tiens voilà du boudin ! » sur mon passage… Oui, mais là, c’est ton âme qui est en jeu, ma petite ! Et alors ? Perdre son âme, la belle affaire ! J’en ai marre d’être le défouloir des cons, l’exutoire des petites vacheries quotidiennes. Je veux être jolie. Je veux plaire. Je veux apporter du bonheur autour de moi. Je veux être Amélie Poulain ! Une onde d’exaltation me fait vibrer le corps tout entier. Je vais signer. Je signe… Raté : une série de déferlantes s’abat soudain sur moi. Je m’accroche comme je peux au radeau, ballottée par les flots en furie. Je me sens blackboulée comme une boule de loto. Ma tête part en vrille. Mon estomac aussi. Brusquement, je sens monter l’éruption. Cassée en deux, je lâche la sauce sur le futal de Belzébuth.

 

— Putain, c’est pas vrai, elle est trop con, cette poule ! s’exclame une voix tandis que j’agonise sur le mobilier urbain.

 

Lorsque je ressuscite, il n’y a plus personne sur le banc : le Diable est soluble dans le dégueulis. Le Diable, mais pas le contrat. Il gît sur le sol, partiellement noyé sous les vomissures au sauvignon. Quelques mots émergent pourtant de la bouillie : Institut Aphrodite… abonnement… soins corporels… premières séances gratuites…

 

Mes yeux s’embuent. Sans doute les embruns.

 

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