Les Qataris et le haricot magique

 

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FERGUS :

 

À de menus détails près, cette anecdote est véridique. Elle a eu pour cadre un simple théâtre de marionnettes. Et pour acteurs principaux des spectateurs venus de très loin…

Un dimanche ordinaire en région parisienne. Ce jour-là, mon épouse et moi avions emmené nos petits-enfants – deux garçons de 6 et 3 ans – au bois de Vincennes. Au menu de cet après-midi dominical : une promenade à vélo pour les petits, des jeux sur un espace aménagé, puis, très attendu après le goûter, un spectacle de marionnettes dans le cadre du petit théâtre situé en bordure du bois, à la limite de la commune de Saint-Mandé.

Peu après 16 heures, tous les enfants et leurs accompagnateurs avaient pris place dans la salle après avoir acquitté le droit d’entrée. Au programme du jour, ni Guignol ni Gnafron, ni même l’imprudent petit chaperon rouge, mais un paysan, un ogre et des graines de haricots magiques capables de s’élever haut, très haut dans le ciel, et même jusque dans les nuages si l’on en croyait les rumeurs. Assis sur des petits bancs de bois, les enfants étaient impatients de découvrir cette nouvelle et passionnante aventure.

La porte du théâtre refermée, le gestionnaire du théâtre disparut dans la coulisse. Soudain, les lumières de la salle s’éteignirent tandis que la scène s’illuminait. Les trois coups retentirent et, précédé d’une musique entraînante, le paysan apparut dans un décor champêtre. Suivit une phase de saluts entre le personnage et les enfants, de plus en plus excités par les interpellations du marionnettiste. Enfin, le spectacle commença.

C’est alors que des coups vigoureux furent portés sur la porte métallique du théâtre. Après un instant de silence, le marionnettiste reprit le spectacle, persuadé qu’il s’agissait là d’une crétinerie d’adolescent, plus bête que méchante. Erreur d’appréciation : les coups reprirent, avec plus d’insistance. Le paysan disparut de la scène et, tandis que les enfants restaient muets de stupeur, le marionnettiste sortit de la coulisse pour aller chasser le mauvais plaisant. Il ouvrit la porte…

Face à lui, nul adolescent, mais un groupe de 5 personnes emmené par une femme énergique portant une abaya et la tête coiffée d’un hijab. La femme, parlant français, exigeait d’assister au spectacle avec ses compagnons et ses deux enfants. Forte de son assurance, elle pénétra dans la salle en agitant des billets de banque pour payer les places, persuadée que l’on ferait droit à sa demande bien que le spectacle ait déjà débuté, et sans se soucier un instant qu’il ait été brusquement interrompu par son caprice. Derrière elle, les gamins étaient muets, de même qu’une deuxième femme voilée à l’attitude modeste – probablement une servante – et un homme vêtu à l’européenne, manifestement ennuyé par cette tentative d’irruption.

Le marionnettiste eut beau refuser l’entrée au motif que le spectacle était déjà commencé, la femme ne voulait rien savoir et haussait le ton en brandissant son statut de qatarienne comme un évident sésame. Interloqués, les jeunes spectateurs assis sur les bancs tournaient vers leurs parents des regards d’incompréhension. Ces derniers commencèrent eux aussi à donner de la voix. Les qualificatifs « scandaleux », « inadmissible », « intolérable » furent lancés à l’encontre de l’intruse. Un ou deux petits se mirent à pleurer.

Dès lors, le patron du théâtre durcit le ton en exigeant de la famille qatarienne qu’elle quitte la salle sur-le-champ, avant d’ajouter devant le refus de la femme « Je préfère annuler le spectacle et rembourser les personnes présentes que céder à votre chantage ». Face à cette détermination, soutenue de manière unanime par la salle, les Qataris durent se rendre à l’évidence : la pièce se jouerait sans eux.

Et cela fut le cas, pour la plus grande joie des enfants, émerveillés par cet extraordinaire haricot qui, effectivement, montait jusque dans les nuages, et même au-dessus, en ridiculisant les arrogants gratte-ciels des Émirats du Golfe persique.

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