Les réprouvés

ALLAN ERWAN BERGER   Pour aérer un peu les billets, j’intercalerai ainsi de temps à autre un récit paru ou à paraître. Celui qui vient est tiré de mon tout premier livre, un objet très inégal mais qui recèle cependant quelques bonnes histoires. Voici un tableau.

 

LES RÉPROUVÉS

Assassin, bourreau, vengeur crispé de haine, mercenaire, tortionnaire : la mort, quand elle te happera, où te crachera-t-elle ?

Il était bon, ce petit garçon dont tu as, encore et encore, fracassé la tête, flicaille ? Sais-tu seulement quelle porte son agonie t’a ouverte ? Toi vivant, tu t’y engouffres déjà, ne comprenant rien, sale au-delà du concevable.

Massacrer du civil, ô jouissance ! Lancer une grenade dans un silo à blé plein de villageois ; foncer en moto dans les manifestants, et jouer de la machette ; voir une grand-mère éparpiller ses tripes, une jeune fille ramasser sa joue ; manier la scie égoïne en partant de l’aine de ces demoiselles qu’il faut interroger, la vie est belle ! Là-dessus, une bonne bière, pour faire passer le dernier coup de bite. Profites-en bien, noble guerrier qu’on a enflammé d’un beau discours, ou béni, ou drogué – c’est du pareil au même – car tu ne sais pas de quoi sera faite ta mort, ni ce qui s’ensuivra pour toi.

Ouvre ton inutile livre sacré, lis les bons versets que tu ne veux jamais lire, ne fais pas semblant de croire qu’ils ne sont pas pour toi, ô croyant qui as étouffé ta conscience sous une tonne de prescriptions imbéciles ! Lis « Tu ne tueras point », et va-t’en donc tuer puisqu’on te dit que Dieu veut que tu lui désobéisses. Si j’avais à illustrer ta Bible, ta Torah, ton Coran, voici ce que je trouverais à peindre, en première page : toi, assassin, au milieu de tes complices. Lis ta chute, pourriture, tandis que tes victimes implorent en vain la justice de ce monde-ci, que tu as transformé en enfer ! Ta faute est absolue, parce qu’elle ouvre sur la mort, et qu’il n’y a rien de plus absolu que la mort.

o0o

« Allo ?

― It’s done.

― Tabarak Allah ! Il est mort le chien ! Pas de confusion ?

― Il a confirmé lui-même qui il était.

― Et maintenant ?

― On n’a besoin de rien dire ! Tout le monde croira que c’est la Syrie ! Et ceux qui n’y croiront pas diront que c’est le Mossad, mais on ne les croira pas ! Du coup, des petits malins se diront : « pour réussir à faire croire à ce point qu’il n’y est pour rien, il n’y a que le Mossad ! Donc c’est lui » et on accusera les Juifs ! Alors, ils étaient combien, dans la voiture ?

― Quatre. Lui, le chauffeur, un garde du corps, le secrétaire. Tous, maintenant, ils sont en train de rendre compte à Dieu de leurs vies impies. J’ai un visuel sur le lieu de l’impact ; je vous le transfère… Voilà, vous devriez l’avoir.

― Je l’ouvre… Ouh !

― Joli cratère, n’est-ce pas ?

― Bon travail, vraiment ! Que Dieu te garde, mon ami ! » Il raccrocha.

Ah, si vous l’aviez vu jubiler, tout seul dans son bureau ! Il jeta ses chaussures au diable, puis il exécuta, en chaussettes, un pas de danse sur la moquette. Il fonça vers le bar et se servit un whisky ; il se vautra dans le canapé, et alluma CNN pour ne pas rater les premières images lorsqu’elles tomberaient.

I

Il avait poussé un long cri, et toute son existence s’était effilochée.

Au bout d’un temps incertain, il émit cette question : « Qui suis-je ? » Mais c’était trop tard, il n’y avait plus de réponses fiables : tout s’était estompé à la vitesse d’un train fuyant dans le passé. Ainsi : quel était son sexe ? Quel était son nom ? Quel était son âge ? Ou plutôt : quels avaient été son âge, son nom, son sexe ? Il ou elle se découvrit une paire de mamelles, mais aussi des ailes membraneuses, et ses mains se terminaient maintenant par des griffes. Une femelle ? L’être flottait, paniqué par cette anatomie, ne comprenant rien : « J’ai été un homme, un caïd, de cela je suis sûr ; et pourquoi ne le suis-je plus ? »

Dernier souvenir, prêt à s’éteindre, celui d’un coup de téléphone reçu dans une voiture : nuque du chauffeur, nuque du garde du corps, odeur de machine des pistolets-mitrailleurs. Chaud ! Je me gratte les couilles. Mercedes blindée. Le portable sonne. Dans l’appareil, quelqu’un énonce une phrase, interrogative. Je réponds oui. Il y a un flash noir. À cet instant précis, toute ma vie part en petits éclats, comme un tas de feuilles que le vent disperse au ciel.

Et les mots s’enfuirent.

D’autres arrivèrent, en masse, nouveau langage fait de cliquetis, de grincements, de claquements de bec. L’être roula des yeux autour de lui, et vit qu’il n’y avait rien que du jaune pâle, en haut, en bas, à gauche, à droite, partout. Partout que du jaune à l’infini, et lui qui flottait dedans.

o0o

Un subtil déplacement d’air attira son attention. Il semblait qu’on s’était mis à bouger. Pourtant, lui n’avait rien fait. « Quelque chose me pousse ou m’attire lentement »… Inquiet, il déploya ses ailes. En les agitant, il sentit qu’il progressait par secousses. Mais pour aller où, puisqu’il n’y avait rien à voir ? Aussi, il les replia, et se tint en attente, épiant tout.

Cependant, le sentiment qu’une petite brise s’était levée devint de plus en plus net. Des minuscules picotements de froid sur sa peau lui suggérèrent qu’il était dans un banc de brouillard, et que ce banc dérivait autour de lui.

Alors, il voulut savoir ce qu’il en était, et imagina une expérience : il rapprocha ses mains de son visage, et vit, entre lui et elles, passer des gouttelettes. « Je suis en train de reculer ! » réalisa-t-il. Cette fois-ci, il s’alarma pour de bon. Il voulut se retourner pour voir où il allait. Il se retrouva à gigoter, sans réelle prise sur la brume, qui était bien trop fluide pour offrir une résistance efficace à ses brassements désordonnés de novice.

II

Elle avait encore, dans la bouche, le goût du soda qu’elle venait tout juste de boire. Dans ses yeux s’estompa la vision d’une ville en fin de journée, dorée de lumière, avec, au loin, le port et ses incendies. Sous ses mains, elle sentait encore la chaleur de son fusil de précision qu’elle s’apprêtait à démonter, sa mission terminée. Puis un hélico avait bondi d’une rue, et droit devant elle avait brillé un éclat qui… Roquettes ! Elle ouvrit les yeux, et ne vit rien que du jaune.

« Putain je suis morte ! » se dit-elle, désespérée, et tous les mots de sa vie s’éparpillèrent comme un chapelet qui se défait sur le carrelage. Elle-même devint amorphe, atone, abolie, absente à tout pendant un temps inquantifiable. Son existence entière se détricota.

De cet effondrement germèrent un autre moi, une autre langue, et aussi d’autres façons d’entendre le silence. L’être neuf poussa un cri sans consistance dans le néant ouaté jaune pisseux qui l’entourait, et ce fut là tout ce qui signala sa naissance.

o0o

Il y avait un petit courant d’air. Elle ou il tourna la tête vers ce qui devait être l’amont de ce courant, mais il n’y avait que le vide.

Pendant longtemps, il n’y eut comme ça rien à voir que les gouttelettes de brouillard qui passaient. Puis au loin se devina soudain une forme imprécise, floue, légèrement plus sombre que la brume, et qui se rapprochait, agitant des membres dans tous les sens. En même temps, le courant d’air se fit plus vif ; l’intrus se fit plus net ; il grossit, grossit, grossit encore, et les deux êtres se tombèrent dessus, brouf !

Quatre bras, quatre jambes, quatre ailes et huit appendices griffus tentèrent de se désentrelacer, cependant que les deux têtes cornues cliquetaient furieusement. Les queues fouettèrent l’air, giflant les corps. Des sons parfaitement discordants crissèrent et graillonnèrent, borborygmes de dépit, menaces éraflées aux consonnes en crochets, points d’exclamation comme des aiguilles fines, stridulations ultrasoniques, rots.

Puis, d’un coup, la luminosité sembla baisser. Les deux êtres cessèrent de se chamailler, et, méfiants, inspectèrent les alentours : des formes innombrables, grisâtres, comme une neige hideuse, lentement dérivaient, convergeant de tous les points du ciel sur eux deux exactement. Elles s’abattirent en une interminable avalanche.

III

Il y eut bientôt toute une grappe de ces êtres distordus et grinçants, scandalisés d’être ainsi collés ensemble, vilain grumeau en plein milieu du grand vide qui, de jaune, prenait peu à peu une teinte orangée. Le vacarme était phénoménal.

Toujours de nouveaux arrivants tombaient, qui venaient rajouter une couche de viande hargneuse à ce qui devenait, le temps passant, une bizarre pelote hérissée de bras et d’épines.

Au cœur de cette boule, on ne pouvait absolument plus bouger. Yeux griffes naseaux doigts oreilles côtes queues canines pieds fesses et sourcils se mélangeaient là-dedans sans répit ni décence. Une masse de chairs ennemies les unes des autres, toujours plus lourde, toujours plus grosse, roulait, insensée.

Apparut au large un nouvel amas, semblable au précédent, et presque aussi vaste. Irrésistiblement, les deux groupes inclinèrent leurs trajectoires et s’écrasèrent l’un sur l’autre. La violence de la collision souleva d’innombrables cris. Pendant quelque temps, il sembla que les deux assemblages allaient s’apparier sans se défaire, puis la gravitation finit par l’emporter. Le nouveau centre de masse du système, attirant à lui les divers individus qui constituaient, il y a peu encore, deux populations distinctes, défit les sphères, qui fondirent l’une contre l’autre et ne formèrent bientôt plus qu’un seul gros patatoïde de douleurs intriquées.

Dans les profondeurs, il devint absolument impossible de conserver même un fragment d’espace vital. Les ailes étaient brisées, les queues s’arrachaient, des cornes rentraient dans des ventres, la souffrance croissait toujours, inexorable… « L’enfer, c’est les autres ! » c’est bien connu. Surtout quand on méprise son prochain. Dans la volonté de tous de marcher sur la tête des voisins pour progresser vers le haut, il s’établit un grouillement général d’impossibles entr’escalades, de pédalages immobiles, assez semblables aux concurrences vaines qui déchirent la Terre des vivants. En surface, des cris de détresse saluèrent l’arrivée d’un troisième agrégat, un vrai géant contre lequel on ne tarda pas à s’écraser. Il y eut beaucoup de dislocations.

Enfin, bien longtemps après que les effets de cette dernière collision eussent été absorbés, il chut un seul être, qui battait des ailes désespérément, et ne ralentissait pas. L’impact fit résonner dans les profondeurs de la grande masse buissonnante une longue plainte lugubre qui s’éteignit lentement, comme l’appel d’un de ces lourds bourdons qui grondaient jadis aux sommets des cathédrales.

Le brouillard, d’orange se fit rouge, puis rouge assombri, aux couleurs du crépuscule. Dans la multitude entassée, la pression montait toujours, et la douleur avec elle. Dehors, le ciel vira au sang, au framboise, à l’indigo de la nuit qui vient. Puis, tandis qu’encore et encore pleuvaient des êtres, et que des chocs de plus en plus immenses écrasaient les chairs, la lumière ne fut plus.

Finalement, à la vingt-cinquième heure, Dieu craqua une allumette et mit le feu à cette boule d’iniquité. Aucune torture terrestre n’aurait pu soulever les effroyables hurlements qu’on entendit alors s’échapper de cette tombe perdue dans le néant, tandis que, cherchant à fuir l’atroce incendie qui rugissait en surface, creusaient les uns dans les autres tous les réprouvés, morts assassins d’une seule journée de fureur ordinaire sur Terre, planète des combats.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

2 pensées sur “Les réprouvés

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    28 février 2014 à 16 04 57 02572
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    Le ou les deux gagas qui prétendent agir aux noms de Demian West et Serge Charbonneau sont en train de pourrir tout le site en trollant sur tous les billets, faisant toutes sortes de victimes chez les lecteurs avec leur comportement digne de la cour de récré, reniflée du côté des pissotières. En conséquence je ferme le fil des commentaires le temps que ce ou ces taré(s) se lassent. Crétin(s) immature(s) !

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      28 février 2014 à 18 06 55 02552
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      Merci Allan,

      Je l’avais déjà fait, enfin pour quelques-uns. Je vous remercie d’y voir, le temps que nous puissions sortir de cette crise.

      Carolle Anne Dessureault

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