Les témoins du temps long

La Méditerranée orientale vue depuis la palmeraie de Vai, sur le territoire de Paleokastro, à l’est de la Crète. Espèces endémiques, reliques génétiques et ruines anciennes s’entrecroisent sur ces côtes et sous la mer. L’antiquité se mélange aux nouveaux arrivages, tandis qu’au fond des fosses dorment des espèces d’une ancienneté prodigieuse.

ALLAN ERWAN BERGER    Les êtres qui peuplent la Mer Méditerranée ont une origine qui ne peut, selon toute vraisemblance, remonter au-delà de l’extinction messinienne. Celle-ci fut une longue époque au cours de laquelle, le seuil de Gibraltar s’étant refermé, l’ancienne Méditerranée s’évapora presque entièrement, ne laissant au fond de ses bassins que des lacs extrêmement salés où bien peu d’espèces ont dû survivre, et peut-être même aucune.

La fermeture de Gibraltar avait eu lieu il y a six millions d’années. Le seuil ne se rouvrit pour la remise en eau qu’au début du Pliocène ou un petit peu avant ; ce qui signifie que pratiquement nulle espèce vivant aujourd’hui ne peut se prévaloir d’une présence continue en Méditerranée supérieure à 5,5 millions d’années (la question de savoir s’il y eut des survivants à la crise de salinité messinienne n’est toujours pas tranchée).

Au Plaisancien (-3,6Ma — -2,6Ma), le climat étant chaud, toute une faune nouvelle, ibérique, marocaine, africaine, pénétra dans les bassins. Puis vint un refroidissement qui freina l’arrivée des tropicaux et favorisa la colonisation de la mer par les nordiques. De fait, aujourd’hui, la très grande majorité des espèces présentes en Méditerranée vivent aussi, soit en Afrique, soit en Europe du nord.

Les espèces endémiques sont rares : ce sont soit des survivantes qui auraient résisté à la salinisation messinienne, soit des variations locales d’espèces exogènes datant de l’un ou l’autre des épisodes de repeuplement, et devenues espèces elles-mêmes à part entière suite à des mutations heureuses en corrélation avec des modifications écologiques importantes.

Arrivent les glaciations quaternaires, qui font elles aussi le ménage. Bien des populations sont décimées, tandis qu’une nouvelle troupe s’introduit, habituée au froid, et dont l’aire de répartition s’étend aujourd’hui souvent jusqu’à l’Arctique. De petits soubresauts de chaleur invitent ensuite quelques éléments africains, que la glaciation suivante détruit.

Dernièrement, des changements de courants marins ont favorisé la colonisation du bassin tantôt par des espèces tropicales-tempérées, tantôt par des espèces boréales. À l’arrivée des humains, on en est là : un partage entre ces deux grands groupes, le boréal et le tropical.

Et puis soudain c’est le percement du canal de Suez et l’arrivée immédiate des cargos, qui transportent dans leurs ballasts des larves venues de partout. La Méditerranée est maintenant visitée par des organismes originaires de régions extrêmement chaudes ou lointaines. Elle est, comme la France pour les humains, la crique où bat le ressac du monde. Tout y débarque.

Ci-contre, un rhyton trouvé dans le palais de Zakros, en Crète orientale. Datant de -1500 — -1450, il est orné d’algues, d’oursins, d’étoiles de mer, et de tritons Charonia tritonis variegata (Lamarck, 1816). Cette espèce a la particularité d’être amphiatlantique : son aire de répartition correspond à peu près au bassin caraïbe et au nord-est du Brésil, mais il y a une poche de reliquat en Méditerranée orientale. L’existence du hiatus entre les deux populations doit avoir des causes thermiques : l’Atlantique est trop froid, ansi que la Méditerranée occidentale. Il s’agit peut-être ici d’une espèce qui a colonisé la région à la faveur d’un réchauffement, et qui se retrouve coincée. Encore quelques millions d’années d’évolutions distinctes, et ces deux population, la caraïbe et la levantine, formeront deux sous-espèces bien différenciées.

     

À gauche : Charonia tritonis variegata pêchée dans 1m d’eau sur les rochers, dans une crique de la péninsule de Spinalonga, sur le territoire d’Elounda, en Crète centrale. La coquille mesure 230mm. À droite : cet exemplaire a été récolté par 8m de fond, alors qu’il chassait l’holoturie dans les arrachements de murs de la ville antique submergée d’Olous, sur l’isthme qui sépare Elounda de Spinalonga. Il mesure 257mm.

Cerithium scabridum Philippi, 1848

Voici une espèce migrante, dite « lessepsienne » car elle est arrivée en Méditerranée par le canal de Suez. Son ancienne aire de répartition allait du Golfe Persique à la Mer rouge. Le percement du canal lui a offert de nouvelles possibilités. Ce spécimen a été pêché dans une mare entre des rochers, sur la côte d’Agia Napia, sur l’île de CVhypre. Il fait 15mm.

     

Pour l’instant, Cerithium scabridum ne va pas plus loin à l’ouest que le chenal de Sicile, et ne remonte pas en Adriatique. Ces deux spécimens proviennent de Saline Joniche, Reggio Calabria, Italie méridionale. Ils font 14 et 15mm.

Hexaplex pecchiolianus (d’Ancona, 1871)

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Voici un fossile du Pliocène italien et sicilien, qu’on a soudain découvert vivant à la fin du vingtième siècle, confiné dans le golfe d’Iskenderun, en Turquie méridionale (cf. Houart 2001). Ce spécimen a été accroché par un filet, par 20-40m de fond, sur la côte de Yumurtalik.

Cet animal est assez rare. Lourd, massif, avec les épines pointées bizarrement vers l’avant (qui est en bas sur mes images) plutôt que vers l’arrière (ce qui est, disons, la norme dans la famille), Hex. pecchiolianus est activement recherché par les collectionneurs.

Isorropodon perplexum Sturany, 1896

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Voici une vraie de vraie relique. Isorropodon perplexum est enfermé dans les profondeurs du bassin oriental de la Méditerranée, où l’espèce est endémique des volcans de boue de la chaîne Anaximander, au sud de la Turquie, entre 1950m et 2500m de fond. L’exemplaire ci-dessus a été échantillonné sur le volcan Amsterdam (25°20’N – 30°15’E) sous deux kilomètres d’eau. L’épithète perplexus-a-um fait référence à la sculpture toujours brouillée, confuse, de la coquille. Taille : 7mm.

Thyasira striata (Sturany, 1896)

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Voici encore une espèce captive de certaines oasis nutritionnelles des fosses de la Méditerranée orientale. Tout comme Isorropodon perplexum, elle dépend pour sa nourriture de la relation symbiotique qu’elle entretient avec des bactéries oxydant les sulfures produits par les volcans d’Anaximander –  Il faut savoir en effet que le soufre joue un rôle important dans la formation des protéines, des vitamines et des enzymes. La coquille présentée ici mesure 5mm.


Pour en lire plus :

Quarante-quatre coquillages de Méditerranée ELP Éditeur, 2014. Cliquez sur l’image pour accéder à sa fiche.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

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