L’État contre la république

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ALLAN ERWAN BERGER   Si le vingtième siècle a vu l’introduction du mal absolu dans l’humanité occidentale, le vingt-et-unième semble devoir commencer par l’introduction de toute l’humanité occidentale dans le mal absolu. On peut envisager que cela tienne à la déréliction de notre monde, où le christianisme a séché sur pied après avoir tué lui-même tous ses bourgeons – ce qui laisse l’être humain seul dans un monde insensé –, et où l’islam est en train de s’épuiser dans une flambée de violence d’où il pourrait bien ne sortir qu’en se maudissant lui-même ; ce qui signerait la faillite absolue des monothéismes récents. L’antique judaïsme ayant pour sa part l’indéniable avantage d’avoir su ne pas anathématiser toute tentative de mutation, il offre encore la possibilité d’apporter un efficace appui aux gens qui s’y réfèrent.

Mais pour les foules, dont je fais partie, qui, n’ayant aucune espèce de croyance en quelque dieu créateur, tournoient dans la nuit, deux options restent ouvertes : celle, d’abord, de se laisser consumer par la terreur des ténèbres, qui force les esprits à ne s’inquiéter plus que d’amasser de la survie, et celle de tenir bon à protéger corps et âme l’étincelle de l’éthique, que l’on revivifie par exemple en refusant de refuser de regarder le mal en soi.

La première option propulse ses victimes dans la mort avant la mort. Pour peu qu’elles aient de la puissance financière, elles deviennent les vecteurs par lesquels le chaos s’abat : les fortunes ne sont plus colossales mais astronomiques, et la puissance qui en découle est d’échelle divine. Satan est sorti des cœurs et a pris corps ; les médias sont sa bouche et, par une singulière abdication de leur être, des centaines de milliers d’humains lui donnent toutes leurs forces : soldats et policiers, dont la population se partage entre ceux qui sont fanatiquement heureux de pouvoir nuire, ceux qui s’engourdissent pour ne pas exploser de honte, et ceux qui explosent en se faisant sauter le caisson – il est presque impossible aujourd’hui de rester digne sous un uniforme, quoi qu’on ait bien pu croire intégrer en s’engageant…

Häftling, KaPo, Lagerkommandant, tous les grades sont appelés à se soumettre à la règle du chaos, autre nom de l’ordolibéralisme. J’emploie ici des mots européens car, dans le combat des ténèbres contre l’éthique, l’Europe me semble être aujourd’hui à l’avant-garde. Après avoir, vers le premier tiers du vingtième siècle, fait allégeance, comme une grande partie de l’Asie, à « l’injustice, la tyrannie, le mensonge, l’esclavage et l’oppression des consciences » (Jung) en focalisant son agressivité sur des groupes humains déterminés, l’Europe passe aujourd’hui à la vitesse supérieure et tend à s’abattre, totalitaire, sur tous ses peuples en leur entier : voici le moment où l’esclavage et les tribulations commencent à concerner tout le monde, et non plus seulement des minorités stigmatisées. Les voleurs et les tricheurs sont partout aux commandes, et les honnêtes gens sont piétinés. La course au moins exigeant est lancée : seul le plus petit salaire aura le droit de travailler. Les autres, démunis de tout, devront se débrouiller aux marges de la légalité, sous l’œil implacable des services de répression. C’est-à-dire que va venir le règne du flicage global et de la pénurie organisée – deux traits caractéristiques du Lager. Tout se passe comme si le mal voulait ici se reproduire de manière industrielle, à une échelle encore jamais vue jusqu’à présent. Sa statue domine déjà les alentours de l’Europäische Zentralbank, et c’est la statue de l’avatar €uro, qu’on vénère en ces lieux comme on vénéra jadis Moloch. Le Lager est en train de se répandre aujourd’hui à l’échelle du continent. Les règles du Lager dominent déjà dans les zones qui ont été avalées, comme la Grèce, et l’Europe des fraudeurs cherche à les imposer, dans les espaces qu’elle convoite, par des moyens de moins en moins moraux à mesure que la résistance s’organise pour la contrer.

En ce qui concerne la France, nous voyons que cette résistance vient toujours du même petit cercle de gens à principes : celles et ceux qui ont choisi, en réponse au froid glacial des ténèbres sans plus de dieux apparents, la seconde option, complètement athée et sans espoir vain : c’est l’option qui nous fait dire que puisque la vie pourrait bien n’être qu’une petite étincelle entre deux océans de néant, dorlotons-nous les uns les autres.

Il est normal que l’État français, corrompu par les institutions ordolibérales mises en place en Europe, se dresse contre ses propres fondamentaux, jusqu’à en venir à s’attaquer ouvertement à ce qui constitue pourtant son socle : la devise de la République. Et c’est ce que montre avec tant de simplicité la fresque grenobloise de GoIn : l’État qui tue ce qui l’a nourri. Le meurtre de la mère, carrément.

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Dessin de Drer trouvé sur Twitter.

Il est normal aussi que l’État s’indigne de cette fresque : toujours les clercs ont maudit les prophètes, ou les artistes (c’est synonyme). Et moi, en ces temps où frémit l’histoire, je cherche sur les trottoirs et sur les murs les signes des prophéties pour le temps présent : les œuvres de nos artistes de rue. Elles sont sans appel : la guerre est là.

Ci-dessus : La République amochée ne se rend pas, par Prisme, avril 2016. Placard installé à Rennes, près de l’accès à la Passerelle de l’œil à Jean-François Martin. L’œuvre a été arrachée depuis par la municipalité socialiste.

Pour mémoire, je remets ici un lien vers une vidéo prophétique (tant qu’à faire) : Le plan de bataille des financiers par François Ruffin du journal Fakir.

Et si vous pensez que j’exagère en écrivant qu’en Grèce l’ambiance rapelle celle d’un camp d’internement, voici deux tweets piochés aujourd’hui dans la masse des nouvelles malcommodes qui nous arrivzent de là-bas…

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

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