Lettre ouverte à Carla Bruni

Chère Carla,

Deux ans déjà se sont écoulés depuis ma première lettre. Deux ans riches d’actualité pour vous comme pour moi. Enfin, surtout pour vous. Certes, vous n’avez pas été aussi présente dans les médias que Chouchou, mais rassurez-vous, vos désopilantes apparitions ont été remarquées : d’ailleurs, on en rigole encore, mon épouse et moi ! Des apparitions en tous les cas bien plus remarquées que celles de votre matamore de mari. Et pour cause : on ne les regarde désormais pas plus que les spots publicitaires des lessiviers ou des parfumeurs, ceux-là même que nous mettons à profit pour nos mictions. C’est d’ailleurs ce qu’elles sont, ces apparitions quasi-quotidiennes : des « réclames » propagandistes destinées à vanter les produits de la gamme Sarko : le Sarkoclean® qui nettoie la délinquance, le Sarkophage® qui dévore le chômage et la Sarkothune® qui renforce le pouvoir d’achat.

Entre nous, quel raseur, votre Chouchou ! Et, circonstance aggravante, un raseur omniprésent qui, manifestement, est inconscient de l’ennui qu’il distille sur les ondes radiotélévisées. Pire qu’un documentaire d’Arte consacré à l’Action comparée des engrais potassés et azotés sur la production céréalière du bassin danubien de Valachie. Chouchou avait pourtant annoncé vouloir se montrer plus discret pour prendre de la hauteur dans l’espoir (j’en ris in petto !) de se « re-présidentialiser » ! Et voilà que tous les jours il est chez nous, le plus souvent seul, parfois en votre minaudante compagnie. Grâce à Pujadas – alias Playmobil® –, il s’invite à la table où mon épouse et moi dégustons nos pâtes Barilla® au gruyère râpé Entremont® ou nos rectangles de cabillaud pané Casino® (les mêmes que Findus® mais en moins cher, notez-le à toutes fins utiles). Soyez charitable, Carla, dites à Chouchou qu’à la 1000e apparition – on doit en être à peu près là depuis mai 2007 –, le comique de répétition ne fonctionne plus ; même son alter ego De Funès, lui-même pas avare de tics hilarants, savait cela.

Mais ne perdons pas de temps avec votre Napoléon au petit pied, parlons de vous. De votre expérience cinématographique, par exemple, sous la direction de Woody Allen, dans le Paris nocturne de l’été 2010. Les mauvaises langues, en ricanant sous cape, soulignent que le cinéaste a dû effectuer pas moins de… 35 prises pour tourner votre scène de Midnight in Paris. Laissez donc ces malotrus se gausser, Carla : ces ignares ne se rendent évidemment pas compte à quel point cette scène de la porteuse de pain est essentielle et marquera l’œuvre du réalisateur américain. Tellement importante qu’elle figurera, n’en doutons pas, dans les anthologies du cinéma, et vous-même au panthéon des cinéphiles, à côté de Pauline Carton*, Annette Poivre et Alida Rouffe. On en vient même à regretter que les Oscars ne récompensent que les premiers et seconds rôles. Rien en revanche pour les étoiles éphémères, et c’est bien injuste ! Mais qu’à cela ne tienne : vous gardez toutes vos chances pour un Gérard du cinéma 2011 bien mérité !

N’empêche que cette accession au firmament du 7e Art a bien failli vous passer sous le nez tant Woody Allen a fort peu goûté la prestation de Chouchou, venu superviser votre laborieux tournage, encadré par un fort contingent de flics et de gardes du corps, et probablement après avoir mis en alerte (il faut bien que ces zincs servent à quelque chose !) quelques escadrilles de Rafale pour le cas où des terroristes armés de fers à béton seraient montés de Tarnac. Un Woody Allen qui, nous a rapporté la presse, s’est également montré très agacé par cette obsession de la caméra que vous manifestez en toutes occasions et dont vous n’êtes pas parvenue à vous défaire sur le plateau. Il avait raison, Woody, c’est plus fort que vous : à chacune de vos sorties, vous cherchez systématiquement l’objectif d’un œil oblique. Pour, sitôt la caméra repérée, prendre des poses avantageuses conformes au storytelling élyséen, à mi-chemin entre Geneviève de Fontenay et la Cicciolina, avec un soupçon d’empathie dans les yeux, façon Mère Teresa, et un zeste de Marie-Sac à main pour le port du réticule. Un tantinet ridicule, je vous le dis tout net, en ami sincère et dévoué, soucieux de votre image.

Élaboré pour mieux rouler dans la farine ces gogos de Français en montrant un couple énamouré et une épouse aux petits soins pour son président de mari, ce storytelling élyséen peut d’ailleurs confiner au grotesque. Tel a justement été le cas le 7 janvier au marché de Fort-de-France où, en compagnie de Chouchou, vous en avez fait des tonnes. Jusqu’à éponger amoureusement la nuque de votre conjoint à talonnettes en prenant bien soin d’être dans le champ des objectifs de la télévision. Ma femme et moi étions morts de rire ! D’autant plus qu’à cette désopilante prestation vous en avez ajouté une autre, tout aussi hilarante : celle d’une dégustation de fruit, suivie d’un mouvement de main accompagnant un « Huummmmm » révélateur d’une grande jouissance. Un orgasme gustatif en quelque sorte. Du grand art, Carla, mais un peu dépassé : même Shirley et Dino n’osent plus ce genre de gag !

Votre influence sur Chouchou a quand même des côtés très positifs, et notamment sur le plan culturel. Grâce à vous, notre erreur de casting du 6 mai 2007 a, sur le plan littéraire, dépassé le stade de la bande dessinée et, sur le plan cinématographique, renoncé à La grande vadrouille ou Bienvenue chez les Chtis, pour se plonger dans les trésors du 7e Art. C’est ainsi que le 24 janvier, à l’issue de sa conférence de presse consacrée à la préparation du G8 et du G20, il s’est lâché devant des journalistes atterrés par cette pathétique rechute. Sur le ton de la fausse confidence, Chouchou s’est cru obligé de démontrer l’étendue de son immense culture en jouant les Monsieur Cinéma, inconditionnel, entre autres, du génial Casablanca mais aussi du Jeanne d’Arc de Dreyer, un ovni cinématographique réalisé pour le parlant mais diffusé en muet ! Là, il faut reconnaître que Chouchou a franchi un sacré cap, peut-être à cause de l’actrice Falconetti qu’il aura prise pour une fille d’avionneur, allez savoir ! Mais bon, grâce à vous, Carla, il est sur la bonne voie. Encore un petit effort de mise à niveau, et il pourra aborder L’entrée en gare de La Ciotat des frères Lumière. Mais attention, évitez-lui L’arroseur arrosé, il pourrait y voir une allusion à l’échec cinglant de sa campagne sécuritaire contre les Roms. Préférez plutôt L’homme-orchestre de Méliès, nul doute qu’il s’identifiera sans peine au héros !

J’en viens, ma chère Carla, au point qui me touche le plus dans nos relations : votre appartenance politique. Comme des millions de mes concitoyens, j’ai découvert avec stupéfaction que votre cœur ne bat plus à gauche, et j’en suis terriblement peiné. Moi qui avait fait de vous une icône de la lutte des classes, une Rosa Luxemburg des temps modernes, une Louise Michel de la villa Montmorency, une passionaria mélenchoniste faisant de l’entrisme en sarkozye pour mieux abattre le suppôt du grand capital, voilà que je tombe des nues, foudroyé dans mes convictions, anéanti dans mes espérances. J’attendais dans votre prochain album des chansons engagées style La butte rouge, La Varsovienne ou Parachutiste, et voilà que vous enregistrez d’une voix indigente une Dolce Francia sans saveur, à l’image il est vrai de votre habituelle et insipide production. Reprenez-vous, Carla, il est encore temps de montrer que cet abandon prétendu des valeurs de gauche n’est qu’une manipulation médiatique, un complot ourdi par les forces réactionnaires, une cabale montée par les caciques UMP Copé et Jacob (alias Rantanplan) pour saper votre engagement sincère et constant au profit des classes populaires, des chômeurs, des sans-logis, des sans-papiers. Croyez-moi, Carla, laissez tomber Trenet et recyclez dare-dare des textes engagés de Vian, Ferré ou Renaud, vous en sortirez grandie dans la France renaissante de 2012, lorsque Chouchou aura été définitivement renvoyé à ses querelles de cour d’école et à sa collection de timbres.

Mais je bavarde, et le temps passe inexorablement. Je vous abandonne à vos obligations, Chère Carla. Á regrets, mais avec l’intime conviction que nous reprendrons contact dans un avenir proche.

Fergus

* Pour le plaisir, voici un lien sur Les palétuviers roses. De quoi inspirer peut-être l’évolution de votre répertoire…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *