"L’Innocence des musulmans" et les émeutes : mèche courte

« Mèche courte », ricanait James Coburn dans le film de Sergio Leone, “Il était une fois la révolution”, à propos d’un bâton de dynamite venant de pulvériser celui qui l’avait allumé. Les bricoleurs de “L’Innocence des musulmans” n’avaient sans doute pas la prétention de rivaliser avec Leone. Mais le fait est que la situation explosive qu’ils ont créée est en train de péter à la figure de tout le monde.

On ne se demandera pas pour quelles diable raisons a été réalisée cette lamentable pochade, aussi irresponsable que les caricatures de Mahomet publiés en leur temps dans un journal danois et reprises par Charlie Hebdo avec cette solennité pompeuse qu’affichent ceux qui se proclament garants de la “liberté d’expression”.

Comme les Danois et Charlie Hebdo, les auteurs de “L’Innocence des musulmans” se sont trompés de cibles. Plutôt que de s’attaquer aux dingues de l’islamisme obtus et barbu, ils les ont amalgamés à l’ensemble des populations musulmanes. On en voit aujourd’hui le brillant résultat ! Les populations se soulèvent et les barbus exploitent la situation en se frottant les mains de tant d’aubaine.

Deux autres enseignements sont à tirer de l’évènement :

1. Une situation explosive favorable aux extrémismes

Que le film soit des plus stupides, qu’il ait été fait “innocemment” ou par pure provocation importe finalement peu. Il met à nu une situation mondiale proprement explosive. Un rien semble désormais prêt à l’enflammer, que cette œuvrette minable ne saurait seule expliquer. Tout et tous paraissent dramatiquement prêts en réalité pour la grande déflagration. Mèche très très courte.

Les révolutions arabes de 2011 ont été les prémisses révélateurs — stupéfiants pour bien des observateurs — du feu qui couvait. La tournure prise ces derniers jours s’avère beaucoup moins romantique. De Libye au Maroc, en passant par le Yémen, l’Égypte, la Tunisie, le Soudan, le Kenya… ce sont la fureur et le sang qui s’emparent du pavé.

Et personne qui ne soit en mesure de prédire quand et comment sera maîtrisée l’incendie. Ni où reprendront les foyers. Ni dans quel sens souffleront les vents dominants. Encore moins ce qu’il adviendra du tourbillon ainsi déclenché. La raison est rarement maîtresse des ouragans humains et du déchaînement des frustrations.

2. Des réactions occidentales caricaturales

Les réactions des Occidentaux à ces mouvements qui s’en prennent directement à leurs représentants diplomatiques sont à la hauteur de leur ignorance et de leurs préjugés quant aux brûlantes réalités qui leur tombent dessus aussi brutalement.

Sur Benghazi, passé le premier moment de stupeur, on incrimina une attaque préméditée et coordonnée d’Al Quaida. Ça ne mangeait pas de pain. Ça permettait de relativiser le camouflet meurtrier subi par l’ambassade. Et qu’importe si juste auparavant, les mêmes prétendaient qu’Al Quaida avait été terrassé par la mise hors d’état de nuire de son leader Ben Laden.

« Ridicule ! Si la milice de Benghazi, se présentant sous le nom de “Partisans du droit islamique”, était armée d’autre chose que de téléphones portables, alors oui, Al Quaida pourrait être suspecté » (Robert Fisk, correspondant anglais du quotidien anglais The Independent, et grand admirateur de Christopher Stevens, l’ambassadeur martyr).

Mais la tension exacerbe les passions vengeresses. Les commentaires se radicalisent et barricadent toute possibilité de compréhension et de conciliation. L’engrenage de la montée des périls roule son terrible bonhomme de destruction. À la colère de la rue, la puissance impériale américaine bafouée opposa deux destroyers. Et des déclarations hautement pyromanes :

« Il est important que nous ne perdions pas de vue un fait fondamental : l’Amérique doit continuer à montrer la voie au monde. Nous le devons à ces quatre hommes [les victimes de l’ambassade de Benghazi, ndlr] » (Hillary Clinton).

« Duck you, sucker ! » répétait James Coburn au pataud Rod Steiger dans le film de Leone. En version française, ça donnait : « Planque-toi, connard ! » Conseil judicieux.

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