Ma dépense est votre revenu, comme ma dette est votre excédent !

MICHEL SANTI :

Les mesures d’austérité et autres réductions des dépenses publiques sont d’emblée vouées à l’échec en périodes où l’économie a désespérément besoin d’oxygène. L’activité économique est donc condamnée à régresser, avec une aggravation supplémentaire des déficits publics, en l’absence de crédits consentis en quantités suffisantes par le système financier aux acteurs économiques, et dans un contexte où la puissance publique réduit ses dépenses ou alourdit sa fiscalité. C’est ainsi que les 25 milliards d’euros d’impôts prélevés en France sur 2012 auxquels s’ajouteront environ 40 milliards en 2013, tout comme le dernier plan d’austérité espagnol (pour ne citer que ce pays) consistant en de nouveaux efforts de 65 milliards d’euros, se traduiront inévitablement et logiquement en une contraction économique, tout en s’avérant en définitive totalement contre-productifs.

La France en particulier – qui s’est engagée à « trouver » 100 milliards d’euros afin d’équilibrer son budget en 2017 – devra rapidement choisir son camp. Elle qui est incontestablement à mi-chemin entre le noyau dur et la périphérie européens, qui se plaît à afficher une fiscalité « nordique », risque de se retrouver à très court terme dans une posture intenable où sa compétitivité s’effondrera davantage à cause d’une monnaie surévaluée. En fait, à force de vouloir prétendre à tout prix faire partie du noyau dur européen (au même titre que l’Allemagne), la France sera fatalement écartée – et rejetée – vers la périphérie.

La France ne décroche-t-elle pas en effet le deuxième prix européen en termes de taxation du capital ? Ne s’efforce-t-elle pas de décourager toute forme d’investissement du haut de son taux implicite de taxation (du capital) qui se situe (selon des statistiques de 2010) à 37.2%, soit juste après celui en vigueur au Danemark qui est de 39% ? En 2013, la taxation de la rémunération du capital au sein de l’entreprise, l’accroissement de l’impôt sur les bénéfices, la majoration de l’impôt sur les ménages, la France devrait donc pour le coup se retrouver en tête de ce classement. Sachant qu’elle est déjà en seconde position européenne – et donc mondiale ! – pour ce qui est de la taxation du patrimoine, tout juste derrière la Grande-Bretagne.

Prises dans un étau entre leurs engagements européens et les exigences des marchés, nos nations européennes nous installent donc dans un cercle terrifiant où les prélèvements – alourdis dans le but de tenter de respecter leurs engagements en termes de limitation des déficits – freinent davantage l’activité économique. Non seulement il nous est demandé de subir le prix du ralentissement de l’activité, mais notre incitation à consommer et à investir est définitivement ébranlée par la réduction de nos revenus. Alors que, du fait de la décroissance que subira en 2012 la zone euro, ce sont au contraire des mesures déterminées de soutien public à son activité qu’il faudrait mettre en place dans un contexte général où les moteurs de l’investissement, de la consommation et du commerce mondial sont en panne.

L’austérité imposée aux nations fragilisées et en contraction économique se révèle donc nocive à l’extrême. Sachant que, par ailleurs, cette même austérité devient totalement inutile dès lors que le secteur financier se rétablit et qu’il recommence donc à assumer sa fonction de prêteur. En conséquence, les déficits publics et leurs ratios (ramenés aux P.I.B.) sont un mal nécessaire et incontournable jusqu’au rétablissement du système financier. En réalité, ces déficits publics constituent le seul moteur encore à disposition de l’activité économique, la seule bouée de sauvetage de la croissance. Ils seront naturellement amenés à reculer, voire à être complètement résorbés, dès que le secteur privé prendra la relève de l’action et des fonds publics.

Ne lésinons donc pas sur les dépenses sociales en période de crise car ce ne sont pas ces économies qui réduiront nos déficits, tandis qu’elles fragiliseront et appauvriront davantage le citoyen. Les coupes des dépenses publiques, les tassements des allocations chômage et des salaires minima comme la réduction du train de vie de l’État n’auront que fort peu d’incidence significative à long terme sur nos comptes publics pendant qu’elles achèveront de couler l’économie sur le court terme. Avec bien entendu une accentuation de ces déficits du fait de l’effondrement supplémentaire des recettes fiscales de l’État. Comprenons-le bien : ce ne sont pas les dettes qui nuisent à la croissance. Cette relation de cause à effet devrait plutôt être inversée : les déficits sont mécaniquement créés par le recul de la croissance, et heureusement, devrait-on dire, car l’on ne peut que se féliciter que l’État soit là pour injecter ses liquidités qui éviteront la paralysie à notre économie.

Il est vital de se rendre compte de cette causalité inversée et d’admettre que les crises économiques ne sont pas induites par les déficits publics afin de ne plus adopter les mauvaises mesures qui ne feront qu’aggraver la situation. C’est pourquoi les réponses appropriées dans le cadre d’une récession initialement causée par une fragilisation extrême des banques et du circuit financier – censés irriguer l’économie – consistent en davantage de dépenses publiques, combinées à des allègements d’impôts afin de ressusciter l’activité. La reprise, qui sera forcément au rendez-vous, ramènera alors la croissance qui autorisera à son tour la diminution, voire la disparition, des déficits publics. Ce sont donc, pour paraphraser Keynes, les périodes fastueuses qui sont le moment idéal pour pratiquer l’austérité et non les périodes de crise économique. La dépense de l’un étant le revenu de l’autre, ce sont les recettes de l’ensemble des consommateurs, des intervenants et des entrepreneurs qui sont ainsi condamnées à s’effondrer s’ils réduisent tous leurs dépenses en même temps dans le but de rembourser leurs dettes.

Ce faisant, la problématique de la dette ne fait qu’empirer car « plus les débiteurs paient et plus ils doivent », disait Fisher en décrivant cette calamité qu’est la « déflation par la dette ».

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