Mai 68, modeste ou mythique?

Ce texte paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018) et n° 164 (été 2018) est la traduction de la conclusion d’un ouvrage de Michael Seidman, The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968 (« La Révolution imaginaire. Etudiants et ouvriers parisiens en 1968 », non traduit en français ; une version espagnole devrait bientôt paraître chez Alianza Editorial), Berghahn Books, 2004. Michael Seidman enseigne l’histoire à l’université de Caroline du Nord à Wilmington.

 

* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.


 

Après les révoltes de mai et juin [1968], marxistes et anarchistes de toutes nuances ont continué à croire que l’agitation allait persister et que la classe ouvrière était en route vers la révolution (1). Les radicaux, confiants en leur dynamisme et stimulés par la poussée démographique de la jeunesse, mettaient tous leurs espoirs dans l’avenir. Ils avaient l’impression que la raison et l’histoire étaient de leur côté, comme leurs pairs dans le monde. Les artistes révolutionnaires exprimaient ce sentiment dans des affiches telles que « Mai 68 : le début d’une lutte prolongée ». Plusieurs ouvrages publiés fin 1968 portaient en titre Ce n’est qu’un début… Un autre, Vers la guerre civile, prédisait qu’une violente guerre de classes éclaterait en 1970 ou 1972 (2). Pour les dirigeants communistes et les syndicalistes de la CGT, les révoltes de 1968 étaient le début de la crise du « capitalisme monopoliste d’Etat » (3) et représentaient la première confrontation entre la grande masse des travailleurs et les monopoles (4). Certains cadres de la CFDT voyaient Mai comme une renaissance de l’action directe et de l’anarchosyndicalisme (5). Les militants du PSU pensaient que l’idée d’autogestion*, qu’ils considéraient comme l’aspect le plus intéressant du mouvement de grève, allait croître et se développer. Ils prévoyaient que les événements de 1968 allaient initier la lente conquête du pouvoir par les ouvriers, paysans et étudiants (6). Le 24 juin, le leader du PSU, Michel Rocard, déclarait à la radio que « la révolution était possible » (7). Les militants de ce parti espéraient que les chrétiens progressistes étaient prêts à rejoindre les ouvriers pour créer une social-démocratie radicale. Certains démocrates chrétiens pensaient revivre l’époque de 1788 (8). Sans considérer l’exactitude de leurs prédictions révolutionnaires, la participation des chrétiens (catholiques et protestants) au mouvement a montré que le schisme religieux chronique – qui avait séparé cléricaux et anti-cléricaux durant la majeure partie de l’histoire de la république en France – avait largement été dépassée par les évolutions des années 1960.

 

Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).

 

Le déclin de la solidarité de classe a permis aux employeurs d’organiser une contre-offensive. Après la vague de grève, le patronat français soutenu par un Etat fort, reprit rapidement le pouvoir dans les usines. Finalement, la plus importante vague de grèves de l’histoire européenne n’a probablement affecté que marginalement l’autoritarisme régnant dans les usines et les bureaux (12). Par contre, en Italie – où ouvriers et patrons partageaient un même mépris pour un Etat faible et inefficace – les salariés ont poursuivi leurs grèves contre le travail salarié après 1968 (13). De fait, « la forte croissance de la productivité [en France] après Mai est due en grande partie à la profonde restructuration dans les usines, par l’accélération de la mobilité des travailleurs et l’intensification du rythme du travail, ce même processus que les syndicats italiens négociaient et contestaient (14) ». Autrement dit, les contremaîtres français sont redevenus les « chiens de garde » qui tentent d’accroître la vitesse de production – avec des résultats variables (15). Comparativement, en Italie, les ouvriers servaient des syndicats établis ou des comitati (organisations de base indépendantes) pour mener des grèves avec succès contre l’autorité des contremaîtres, contre le salaire aux pièces ou bien encore contre le temps et le lieu de travail. Selon une célèbre figure allégorique représentant le prolétariat non qualifié de l’Italie du Nord en 1969, le bonheur c’est travailler moins et gagner plus (16). Dans les années immédiatement après 1968, les employeurs italiens ne pouvaient ni diminuer la paie de leurs ouvriers indisciplinés, ni les licencier (17).

 

En France, la coalition momentanée qui avait conduit aux accords de Grenelle se décomposait et les patrons dans la période immédiatement après juin agirent rapidement pour limiter l’influence des militants, syndicalistes ou des gauchistes*, restaurant l’autorité du personnel d’encadrement à la fois sur les activistes et sur les militants de base(18). En août 1968, la CFDT faisait état de la démission de dizaines de ses militants (19). Bien que le nombre de jours de grèves aient augmenté en 1969 et 1970, comparativement à 1967 et 1966, le nombre de jours perdus et le nombre de participants aux grèves diminuèrent significativement (20). Les syndicats ont tenté sans succès de rendre les grèves de l’après-Mai relativement moins pénalisantes. Ils ont échoué à obtenir des accords obligeant les employeurs à compenser les ouvriers pour les heures perdues ou à supprimer les bonus récompensant les salariés qui ne participaient pas aux arrêts de travail. Les grèves contre le rythme de travail se sont poursuivies mais les patrons ont combattu efficacement les grèves perlées* (21). Soutenus par l’Etat, ils ont fait la chasse à une pratique de la classe ouvrière, les menus larcins. Par exemple, après un gros vol de la paie dans une usine de banlieue, la police décida de fouiller tous les salariés (22). Elle ne retrouva pas l’argent disparu, mais du petit matériel volé à l’entreprise. Apparemment, le vol était une pratique répandue dans cette usine où 1 000 sangles* disparaissaient chaque année. On attrapa un ouvrier malchanceux auquel on demanda de démissionner, mais une importante grève de solidarité éclata pour le défendre.

 

[Georges] Séguy [secrétaire général de la CGT] admit que les nouveaux adhérents qui avaient rejoint la CGT après Mai « n’avaient que des connaissances très rudimentaires du syndicalisme. (…) Ce fut un énorme travail de les éduquer. (23). » Les syndicats n’avaient pas l’influence, la « puissance », nécessaire pour retenir ces nouveaux encartés (24). Le rajeunissement au sein de la CGT ne pouvait empêcher le long déclin de l’industrie lourde française (y inclus la métallurgie) ni même le futur déclin du PCF. La CFDT persévérait à s’accrocher à l’autogestion*, mais le manque d’intérêt pour le contrôle ouvrier parmi les métallurgistes et autres salariés en 1968 annonçait sa lente dérive idéologique des années 1970-1980. Ce qui motivait largement les grévistes avant et après 1968, c’était le désir d’un meilleur salaire et d’un moindre temps de travail. Bien que certains, comme Mallet, aient souligné l’originalité et la qualité des grèves et des revendications, il existe une continuité fondamentale entre l’avant et l’après-Mai (25). Les idéologies de l’autogestion* ayant le travail pour centralité n’avaient pour fondement que cette idée fausse que les salariés voulaient réellement s’emparer de leur lieu de travail. Ces notions de contrôle ouvrier qui synthétisaient dans le même temps émancipation personnelle et politique a finalement échoué à obtenir l’une et l’autre. Les projets de révolution totale des gauchistes* – trotskystes, maoïstes, castristes, situationnistes – ont eux aussi subi un même déclin inéluctable.

 

Ceux qui avaient parié sur la jeunesse ou les étudiants plutôt que sur les ouvriers furent pareillement déçus. Les jeunes gens avaient du poids démographiquement et étaient physiquement dynamiques, mais la « jeunesse » n’était pas politiquement révolutionnaire (26). Les comités d’action, que les jeunes militants avaient espéré être les soviets de 1968, et qui atteignirent 460 dans Paris et sa région à la fin Mai, ont survécu jusqu’en juin avant qu’on les perde de vue ou bien qu’ils passent sous le strict contrôle des groupuscules* (27). Pendant l’été, les policiers en civil se sentirent suffisamment en confiance pour se permettre d’affronter les jeunes protestaires qui contrôlaient les rues du Quartier latin (28). Les efforts de l’UNEF n’ont pas eu non plus d’effets à long terme. Après une période d’optimisme initiale, durant laquelle les étudiants militants ont cru qu’ils pourraient surmonter la démobilisation saisonnière due aux vacances d’été en inaugurant des cours pour attirer les ouvriers, les « universités populaires » finirent l’été – selon la police – « avec des résultats décourageants »(29) pour les étudiants. Le radicalisme de l’UNEF et son refus de participer aux projets réformistes ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux membres (30). En fait, de 50 000 avant 1968, le nombre d’adhérents à l’UNEF chuta à 30 000 en 1970. Cette chute fournit un exemple supplémentaire de la désintégration des espoirs radicaux des années 1960.

Les cycles de protestations et de répressions sont, assez paradoxalement, souvent accompagnés de tentatives de réformes (31). Le licenciement de Pompidou par de Gaulle en juillet 1968 a montré que leur victoire électorale n’avait pas résolu leurs divergences. Le général continuait à croire que la décision du premier ministre de céder aux étudiants avec la réouverture de la Sorbonne et la libération des accusés avait contribué à répandre la « contagion » aux ouvriers dont les revendications avaient poussé l’économie française « aux limites » (32). Après juin, cependant, le président était plus ouvert aux réformes que son ex-premier ministre, plus proche des conservateurs versaillais* de son propre parti. Le général refusait d’abandonner son rêve social-catholique de participation entre travail et capital (33). Au plus fort de la crise, il semble que de Gaulle ait dit à ses ministres : « Les réformes, oui, le désordre, non. » La mise en place de la participation – « la plus grande réforme du siècle en France »– devait répondre aux « causes profondes » de la crise de Mai (34). Tout de suite après les élections, de Gaulle nomma au ministère de la justice le gaulliste de gauche* René Capitant, critique du libéralisme et de Pompidou. En mai, avant le vote de la motion de censure, Capitant avait démissionné de son poste de député pour protester contre la politique de Pompidou. Le 17 juin, le nouveau ministre de la justice déclarait à la radio que si l’Assemblée nationale ne votait pas la participation* de de Gaulle, le général porterait l’affaire directement devant le peuple sous forme d’un référendum. ­Capitant évoquait un avenir radieux où les travailleurs seraient actionnaires et coopéreraient avec enthousiasme à la gestion des entreprises.

 

Les employeurs réagirent négativement au partage du pouvoir (35). Les patrons pensaient que toute ingérence dans les prérogatives de la direction et tout affaiblissement de la chaîne de commandement allaient ruiner l’économie. « La participation est inséparable de l’efficacité qui doit reposer sur l’autorité de la direction (36). » Même au plus fort de la crise, le 28 mai, immédiatement après que les travailleurs eurent rejeté les accords de Grenelle, les Chambres de commerce condamnaient le projet de loi sur la participation. Selon leur porte-parole, l’autorité de l’encadrement devait être renforcé, non pas mis en question. Léon Gingembre, de la CGPME, déclarait avec amertume que « le bouleversement structurel de M. Capitant ne pouvait que conduire à la ruine de l’économie » (37). Les syndicats eux-mêmes, quoique pour d’autres raisons, rejetaient la participation. La CGT craignait que le plan du gouvernement fasse que les travailleurs « collaborent à leur propre exploitation » (38). La CFDT regrettait que le gouvernement et les employeurs ne fassent pas plus de concessions matérielles. La participation imposée dans les usines fut à l’origine d’un front syndical unitaire du refus. Dans le même temps, elle déclencha une guerre des réformateurs sur deux fronts, qu’ils ne pouvaient gagner, à la fois contre les syndicats et contre le patronat.

 

1969 marqua l’échec total de la participation. Le général voulait en faire le centre du référendum prévu pour avril de cette année-là et promettait de démissionner si les électeurs le rejetait. Mais l’opposition des employeurs et des gaullistes qui leur étaient favorables le décida à ne pas mettre son destin politique en jeu sur la popularité de la participation et il décida d’exclure la question du référendum. Tout comme les gauchistes* et d’autres à gauche, le chef de l’Etat de 78 ans avait parié irrationnellement sur un désir autogestionnaire*, qui ne séduisait que ceux – certains étudiants ou cadres* – qui aimaient ou s’identifiaient à leur travail. Le projet de la participation fut remplacé par un plan de réforme du Sénat et de décentralisation. Les deux propositions, regroupées dans le référendum, furent rejetées par un électorat (52,4 % de non) qui s’intéressait peu à ces questions. Le général démissionna comme promis. Son remplaçant, Georges Pompidou, représentait une « forme plus conventionnelle de conservatisme » qui se manifestait dans son hostilité constante à la démocratie sur le lieu de travail (39).

 

La vitalité de l’économie favorisait le contrôle des conservateurs (40). De 1968 à 1974, l’économie française a vécu l’une de ses phases d’expansion la plus importante. La cause en était largement un climat de confiance dans les affaires après 1968 et une forte croissance de la demande. La Cinquième République, sous les gouvernements de Pompidou et de ses successeurs, est parvenue à promouvoir les atouts du pays. Le revenu disponible moyen des ménages augmenta de 7 % annuellement de 1960 à 1974, pour décliner ensuite à 3 % par an (41). L’achat d’automobiles se répandit à une vitesse phénoménale passant de 4,7 millions en 1960 à 11,9 millions en 1970. En 1967, seuls 27 % de la population utilisaient une voiture pour aller travailler ; en 1974, ils étaient 42 %. Quelque 50 % des ménages de la classe ouvrière étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. Les logements étaient plus grands et presque tous étaient équipés de télévision, de réfrigérateur, d’aspirateur et de machine à laver.

 

La réforme de l’université connut un meilleur sort que la participation grâce à la loi d’orientation d’Edgar Faure qui restructura l’éducation supérieure. Après Mai, Edgar Faure – radical-socialiste qui avait été deux fois président du conseil des ministres sous la Quatrième République – fut nommé ministre de l’éducation. Faure était idéologiquement proche des gaullistes de gauche comme Capitant, mais contrairement à ce dernier il avait adroitement élaboré une loi qui permit à sa réforme de passer devant les deux chambres parlementaires à une large majorité le 7 novembre, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions (42). Sa loi poursuivait plusieurs buts. Elle promouvait la décentralisation et renforçait l’autonomie de chaque université, encourageait l’enseignement pluridisciplinaire avec un socle commun et soutenait la participation. Les départements furent remplacés par de nouvelles unités administratives dénommées Unités d’enseignement et de recherche (UER) dont l’organisation tendait à diluer l’autorité individuelle du professeur (43).

 

La loi établissait des procédures qui permettaient non seulement aux facultés mais aussi aux étudiants et au personnel administratif de participer aux élections de conseils. Avant la promulgation de cette loi de réforme, il y avait déjà eu des élections sur les campus français mais elles étaient dominées par les professeurs les plus âgés. Ils sélectionnaient leurs jeunes collègues appelés à rejoindre leurs rangs et choisissaient le doyen. Les nouveaux promus et les étudiants n’avaient quasiment pas voix au chapitre. La réforme de Faure imposait que chaque groupe – professeurs titulaires, jeunes professeurs, employés administratifs et étudiants – aient chacun ses représentants au parlement de l’université. Un précédent dans la participation estudiantine avait été mis en place immédiatement après la Libération, mais il semble que ce droit fût tombé en désuétude. Un même sort attendait la réforme de Faure sur le long terme bien que certaines mesures progressistes aient survécu (44). Les étudiants avaient gagné la parité*, ce qui, d’une certaine façon, les intégra à la prise de décision dans les universités (45). L’agitation parmi les étudiants d’un grand nombre de disciplines, y inclus les beaux-arts, mena à ce que l’on accorda plus d’importance à un enseignement fondé sur la recherche et l’interdisciplinarité (46). L’université expérimentale de Vincennes n’aurait sans doute jamais pu exister sans le cycle révolutionnaire-réformateur de 1968.

 

A court terme, l’institution d’élections par Faure et leur extension au plus grand nombre plut à l’opinion publique informée (47). Comme aux Etats-Unis, les réformistes étaient majoritaires numériquement même sur les campus radicaux (48). Les listes d’électeurs indiquent que 65 % des étudiants aspiraient à participer à la gestion des universités. Un sondage en septembre 1968 concluait que 54 % des étudiants étaient en faveur d’une réforme de l’université, que 31 % souhaitaient principalement passer leurs examens et que 12 % seulement se prononçaient pour un changement radical de société (49). Compte tenu du fait qu’il y avait 160 000 étudiants à Paris, on peut en classer 19 000 comme révolutionnaires, 50 000 comme indifférents ou apathiques et 86 400 comme réformateurs. Ce sont principalement ces derniers que les événements ont poussés à agir. 52 % (83 200) disaient avoir « participé » au mouvement (50). La participation variaient largement selon les disciplines : 37 % des étudiants ès arts et 67 % de ceux en sciences sociales déclaraient y avoir été ­engagés.

Il n’est pas surprenant, par conséquent, que le sujet des examens à l’automne 1968 fût demeuré source de conflit. La police observa que « dans différentes disciplines, les examens se sont déroulés normalement. Les militants d’extrême gauche, craignant de se voir désavoués par une majorité d’étudiants s’ils appelaient au boycott, n’en ont rien fait » (51). Bien que Geismar, Sauvageot et leurs organisations aient refusé de négocier avec le gouvernement, l’UNEF adopta une position qualifiée de « prudente » par la police, laissant la « base » décider à propos des examens (52). Pour protester contre la sélection, seuls quelques étudiants persévérèrent dans le boycott des examens et exprimèrent le souhait de se délivrer les titres eux-mêmes (53).

Les réformes de l’après-Mai présentèrent un côté moins démocratique, non électif. Elles stipulaient que le doyen (appelé président d’université après 1971) était maître chez lui. Ce qui signifiait que les services d’aide aux étudiants – tels que dortoirs, restaurants, bibliothèques et installations sportives, tous étant administrés séparément à Paris – seraient soumis dorénavant à l’autorité, par exemple, des dirigeants de Nanterre. L’administration universitaire était unifiée et rationnalisée. En 1967 et 1968, le doyen de Nanterre ne contrôlait pas directement les résidences où les étudiants avaient protesté. C’était un administrateur et son organisme (le CROUS) qui étaient chargés des dortoirs. Plusieurs administrations avaient partagé la responsabilité d’appeler la police sur le campus pour évacuer ou arrêter les protestataires. En 1970, on confia au doyen ou président l’autorité exclusive de maintenir l’ordre sur tout le campus, jusqu’aux résidences, restaurants et installations sportives. Personne d’autre n’était autorisé à appeler la police. Le nouveau président de Nanterre, René Rémond, salua le renforcement des pouvoirs de son administration. Il prétendait être ainsi à l’abri des initiatives irréfléchies des directeurs des résidences ou autres administrateurs, incitant ainsi à une normalisation de l’université.

 

Après l’agitation de mai-juin 1968, l’administration des résidences avait voulu nettoyer le « bazar » de Nanterre par la fermeture de nombreux dortoirs et la limitation des résidents aux athlètes, futurs fonctionnaires* et femmes de moins de vingt et un ans (54). » Pour protester contre cette politique, un groupe d’enragés occupa un des bâtiments le 4 septembre, quoique la décision eût été prise la veille d’élargir les critères [d’admission]. » (55) La protestation des étudiants eut pour effet de garantir une politique plus libérale d’admission à l’université, dans les dortoirs et les restaurants. Même les non-étudiants profitaient de prix réduits sur les repas. Un mémorandum ministériel du 6 novembre 1968 officialisait la liberté de visite, qui existait en pratique depuis le printemps 1968 malgré les souhaits du ministre. Squatter (le locataire en titre logeant une autre personne sans autorisation) coexista avec cette liberté. « La forme la plus dangereuse pour la paix et l’ordre sur le campus » du squatt était l’hébergement de « militants » ayant été expulsés des résidences. Pas plus que les larcins par les ouvriers, le squatt ne put être totalement éradiqué. Ni les dégradations de matériel, quelques jeunes manifestant même leur colère par la destruction de cabines téléphoniques. D’autres attaquèrent des étudiants de droite ou centristes et persévérèrent à dénigrer le doyen, le traitant de « fasciste » (56).

 

Une solution, proposée par certains, était de fermer le département de sociologie et d’exclure des résidences les étudiants les plus anciens, mais les autorités avancèrent qu’elles ne pouvaient pas justifier « cette sorte de discrimination ». De même, il fut impossible d’empêcher les squatts par « une inspection de nuit des chambres individuelles », les étudiants considérant cette procédure « inquisitrice et dictatoriale ». De plus, les agents chargés de ces inspections risquaient l’agression physique. L’administration craignait que ces agressions puissent mener à des interventions contre-productives de la police telles qu’il y en avait déjà eu à Nanterre en 1967 et à Antony en 1965. Les autorités en conclurent que le « libéralisme » des nouveaux directeurs nommés à la tête des résidences d’Antony et de Nanterre était efficace pour apaiser les dortoirs et isoler les enragés les plus violents (57). Le ministre de l’éducation décida de suspendre les restrictions du droit de visite afin d’établir un « dialogue » avec les étudiants. L’administration savait que tout contrôle – soit par des gardiens de nuit soit par des policiers – détruirait cette tentative de gagner la confiance des étudiants. Pour éviter de provoquer des manifestations, elle alla jusqu’à reporter les hausses de loyer.

Parallèlement, les grèves dans les lycées* entraînèrent « un changement réel et durable dans les relations des étudiants avec leurs enseignants », devenus plus tolérants vis-à-vis des débats en matière de pédagogie et de sexualité (58). Ceux qui mettent l’accent sur la « répression » dans l’après-68 négligent l’importance de la montée de la tolérance sur le long terme (59). Tout comme ils ignorent les diverses instances de coopération entre autorités, étudiants et ouvriers protestataires dans les universités, les usines et les rues. Ce type de prêté pour un rendu – dont on a vu qu’il eut lieu même au moment des événements les plus violents de Mai – a sans doute permis de préserver la France de cette forme de terrorisme post-1968 qui a éclaté en Allemagne et en Italie.

 

Les réformes de l’après-Mai ont impulsé une tentative d’autogestion* dans un dortoir (60). On choisit, pour une « expérience » renouvelable tous les trois mois, une résidence de trois cents chambres dans laquelle seraient hébergés des volontaires de tous âges, hommes et femmes. C’étaient les résidents eux-mêmes qui devaient gérer la résidence, en contrôler l’administration et les finances. Les gestionnaires officiels de la résidence et les représentants des étudiants décidaient des admissions. Les squatts étaient strictement interdits, et un conseil des résidents élu démocratiquement fut mis en place qui devait juger des manquements à la discipline ainsi que des expulsions. Dans les trois autres dortoirs traditionnels (non autogérés*), on envisagea des droits de visite sans restrictions. Le directeur des résidences de Nanterre affirmait que les acquis des étudiants dans le domaine de la liberté personnelle étaient « inévitables ». Le ministère de l’éducation résista au moins jusqu’en juillet, mais en août il accordait la libéralisation aux trois dortoirs (61). Les filles mineures dont les parents refusaient la politique de liberté contrôlée furent réparties dans d’autres dortoirs de la région parisienne.

Les sources disponibles ne fournissent pas de renseignement sur cette expérience d’autorégulation mais il est indubitable que les libertés individuelles se sont étendues en France et dans d’autres pays, au cours des années 1960 (62). Les événements de Mai n’ont pas inauguré une nouvelle période historique de rupture mais ont renforcé les tendances culturelles et sociales déjà présentes dans la société française au moins depuis une décennie. Son contrôle de l’Etat fermement assuré, le gouvernement était capable de tolérer les protestations étudiantes et les styles de vie. Le gaullisme au pouvoir peut difficilement être considéré comme un ancien régime inflexible qui aurait cherché à imposer sans relâche un ordre moral désuet. La France n’était pas une société « bloquée » ou « figée » au début de la Cinquième République. La bureaucratie prétendument « bonapartiste », « autoritaire » et « paternaliste » s’est montrée étonnamment souple pendant les périodes de crise.

 

L’administration française et celles des autres démocraties d’Europe et d’Amérique ont contribué à l’expansion de la tolérance. Rétrospectivement, les constantes victoires de l’indulgence dans les années 1960 font que certaines mesures disciplinaires prises à Antony et Nanterre paraissent inexplicables. De même aux Etats-Unis quand une étudiante en deuxième année d’université au Barnard College annonça publiquement en 1968 qu’elle vivait avec son petit ami, jeune étudiant au Columbia College, il s’ensuivit un énorme scandale (63). Elle fit l’objet de dizaines d’articles dans les journaux et menacée d’expulsion de Barnard. Cet incident, tout comme les descentes de police dans les dortoirs de la région parisienne, paraît aujourd’hui presque incompréhensible. Cependant, la réaction d’une forte proportion de la population contre la punition de l’étudiante montra que la cohabitation était de mieux en mieux acceptée. Les attaques contre la propriété – non contre la morale – provoquèrent, en France et aux Etats-Unis, des restrictions à la montée de la tolérance beaucoup plus ­importantes.

Les chroniqueurs influents des médias favorables à Mai ont donné des événements une image généralement positive (64). Une explication répandue à cette inclination continue pour 1968 est que les vétérans du mouvement occupent maintenant des postes dirigeants dans les médias et autres bureaucraties. A la manière d’autres groupes d’anciens combattants, ils cherchent à glorifier leur expérience et leurs batailles. Ils tendent à exagérer la puissance du mouvement auquel ils ont participé et à le voir comme une rupture novatrice d’avec le passé. Une « génération » continue à se justifier au regard de sa jeunesse et de ses anciens (65). Ces vétérans de la classe moyenne ont montré qu’ils étaient plus capables de capter l’imaginaire social que les ouvriers ayant pris part à la plus grande vague grève de l’histoire de France. Les soixante-huitards* à l’origine des événements ne cessent de recréer leur propre image. Cette tranche d’âge cherche à ce qu’eux-mêmes et les autres reconnaissent l’importance de leurs activités dans le bouleversement du monde.

 

Toutefois, cette explication de la perception de l’importance de 1968 n’est pas totalement convaincante. S’il est possible que l’autojustification motive quelques journalistes et éditeurs, la fréquence et la popularité des commémorations de Mai indiquent que l’intérêt pour les événements s’étend plus largement au-delà des seuls anciens combattants*. Journaux, magazines, cinéma et télévision nécessitent une audience et les potentats des médias ne pourrait pas vendre éternellement Mai s’ils sentaient que le public ne voulait pas l’acheter. Par ailleurs, la cohésion de générations ou de groupes ne s’acquiert pas par la seule communauté d’expériences mais aussi par l’imaginaire collectif ou la capacité à se servir de l’histoire pour s’inventer une identité collective (66). Une enquête le démontre, révélant que pour ceux qui avaient entre dix-huit et vingt-neuf ans en 1979 Mai représentait le « début d’un nouveau système de valeur », l’événement historique le plus important dans leur vie. Ceux qui avaient entre trente et trente-neuf ans en 1979 considéraient 1968 relativement insignifiant. Autrement dit, une génération moins susceptible d’avoir participé à Mai (les plus jeunes avaient sept ans en 1968) considérait que les événements avaient eu plus de conséquences que leurs frères et sœurs plus âgés. Apparemment, le public continue de croire que 1968 fut « l’événement le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale » (67).

 

Plutôt que les autojustifications des vétérans, qui ont gravi l’échelle carriériste de l’establishment, il paraît plus intéressant, en ce qui concerne la mémoire de Mai, de voir comment Mai n’a cessé d’entretenir des liens avec la jeunesse. L’interprétation de Mai comme une révolte de la jeunesse est historiquement floue surtout si l’on regarde les grèves ouvrières dont les jeunes salariés ont été souvent incorrectement considérés comme les catalyseurs. C’est néanmoins une opinion largement admise. Après Mai, les nouvelles générations sont demeurées fascinées par la forte mixture, bien que finalement fragile, entre hédonisme et altruisme héritée de 1968. Quand il n’y a aucun mouvement social imposant – comme pendant les dixième, vingtième, vingt-cinquième et trentième anniversaires de 1968 – le souvenir de cette année, même aseptisé, sert d’exutoire et de rappel que les soulèvements populaires peuvent surgir sans prévenir comme en 1968 et 1995. Le mélange d’anti-impérialisme et d’anticapitalisme du mouvement antimondialisation d’aujourd’hui trouve ses racines dans les révoltes de 1968.

 

L’intérêt porté aux événements de Mai et à leur héritage rappelle le poids de la tradition révolutionnaire dans l’imaginaire des Français. Les grandioses années de la grande révolution – 1789, 1792, 1794 – ont été considérées comme une rupture radicale d’avec le passé baptisé ancien régime*. Nous savons que l’année 1792 fut estampillée An I du nouveau calendrier. Les changements politique, législatif et social engendrés par la Révolution l’ont poussée à inaugurer une chronologie nouvelle. La « révolution » de 1968 ne fut pas assez forte pour produire une tabula rasa reconnue officiellement, mais de nombreux participants et leurs partisans ont retenu l’idée de commencer par des coups de griffe qui définissent la tradition révolutionnaire. Etant donné que les insurgés de 1968 n’ont jamais été en position de pouvoir s’emparer de l’Etat, leur conception de la rupture n’a jamais pu prendre de forme politique comme en 1789. Ils ont ainsi imaginé l’An I comme un recommencement culturel et personnel. Par conséquent, nombre d’entre eux conçoivent 1968 comme une révolution ayant profondément transformé les destins de chacun (68). Les événements de Mai – quoique politiquement sans conséquences – ont conservé cette ­capacité à avoir changé la vie des individus.

 

Ce désir de rupture se reflète dans la popularité de Reprise. Ce film de la fin des années 1990, devenu plus tard un livre à l’occasion du trentième anniversaire de Mai, montre le réalisateur Hervé Le Roux chercher à retrouver la femme qui avait fait l’objet d’un petit documentaire (neuf minutes) en 1968, La Reprise du travail aux usines Wonder (69). En juin de cette année-là, une salariée, connue seulement sous le prénom de Jocelyne, avait été filmée alors qu’elle refusait obstinément, la grève une fois terminée, de reprendre le travail dans son usine de piles. L’engouement pour les idéologies anti-travail a rapidement transformé la jeune femme en héroïne rebelle de la révolte de Mai. Son refus du travail (ne pas perdre sa vie à la gagner* comme on disait alors) exprimait vigoureusement la synthèse spécifique aux années 1960 entre préoccupations personnelles, sociales et politiques. D’être une femme et une ouvrière accrut d’autant son statut de symbole d’une idéologie formulée largement par des intellectuels hommes. Sa complète disparition du spectacle médiatique renforça son mythe. Finalement, ni elle, ni aucun individu ou groupe ne pouvaient résoudre le problème du travail salarié. Par conséquent, ces idéologues des années 1960 proposèrent des solutions contradictoires allant de l’abolition du travail jusqu’à son intégration sur le lieu de travail démocratique.

 

Les faiseurs d’opinion et l’opinion elle-même considèrent fréquemment que les événements de mois de mai ont marqué l’époque autant qu’ils ont été bénéfiques. Il est certain que les actions de ce mois-là sont plus faciles à célébrer que d’autres événements majeurs de l’histoire française de l’après-seconde-guerre-mondiale : l’Indochine et l’Algérie furent d’importantes défaites et le deuxième conflit a quasiment mené à une guerre civile. Le seul concurrent contemporain en célébration est le débarquement de Normandie dont le cinquantième anniversaire en 1994 a pour l’occasion donné lieu à une couverture médiatique comparable à celle du trentième anniversaire de Mai (70). Une comparaison entre ces deux événements est instructive. L’assaut en Normandie fut la plus importante opération amphibie de l’histoire et un pas essentiel dans la défaite de l’Allemagne nazie. Ce fut un « événement historique » autant qu’un événement puisse l’être. Mai 1968, bien que lié à la vague internationale d’agitation des années 1960, fut essentiellement une péripétie française aux conséquences modestes. La publicité qui en faite révèle la carence en occasions dignes d’être célébrées dans l’histoire de France récente. Les opportunités de s’apitoyer sont plus nombreuses.
Mai 1968 comble un vide dans la conscience sociale française mais n’a sans doute pas l’importance qu’on lui accorde. Les événements n’ont pas marqué une rupture mais montré plutôt une continuité dans les tendances sociales et politiques. Aucune crise de civilisation n’a éclaté subitement, aucune tentative significative de contrôle ouvrier n’est apparue. Au contraire, les événements de mai-juin ont fait la preuve du pouvoir de l’Etat centralisé et de l’attrait de la société de consommation qui ont affaibli de fait la révolution par assimilation de l’hédonisme.

 

Michael Seidman
(traduit de l’anglais par J.-P. V.)

 


NOTES

 

(1) Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante, Seuil, 1969, p. 10-12.

(2) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, Vers la guerre civile, Editions et publications premières, 1969, p. 16.

(3) Toutes les citations ont été retraduites de l’anglais faute de temps [NdT].
(4) Danielle Tartakowski, « Le PCF en mai-juin 1968 », in 1968, exploration du mai français : actes du colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, L’Harmattan, 1992 ; Maurice Cohen (sous la direction de), « Le Bilan social de l’année 1968 » in Revue pratique de droit social, 1969, p. 368 ; Roger Martelli, Mai 68, Messidor-Editions sociales, 1988, p.  207.
(5) « Histoire et leçons d’une grève », Esprit n° 373 (août-septembre 1968), p. 118-119.
(6) Gilles Martinet, La Conquête des pouvoirs, Seuil, 1968, p. 149.
(7) Cité in Jean-Raymond Tournoux, Le Mois de mai du général, Plon, 1969, p. 298.

(8) Robert Davezies (sous la direction de), Mai 68 : La rue dans l’église, EPI, 1968, p. 137. Voir Nicolas Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien, pour l’histoire d’un comité d’action parisien de l’après-1968, Londreys, 1988.
(9) Jean-Daniel Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la technologie et l’histoire », Revue française de science politique (1972-1973), p. 533.
(10) John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer et Jennifer Platt, The Affluent Worker : Political Attitudes and Behaviour, Cambridge University Press, 1968, p. 76. Trad. fr. L’Ouvrier de l’abondance, Editions du Seuil, 1972.
(11) Voir François Dubet, « Comment devient-on ouvrier », et Jean-Paul Molinari, « De la ferme à l’usine, de l’usine à la fac », in Guy-Patrick Azémar (sous la direction de), Ouvriers, ouvrières : Un continent morcelé et silencieux, Autrement n° 126, 1992, p. 114 et 141.
(12) Projet d’histoire orale d’Henri Simon, entretiens avec des travailleurs, 1994.
(13) Robert Lumley, States of Emergency : Cultures of Revolt in Italy from 1968 to 1978, ed. Verso, 1990, p. 10, 182-183 et 250 ; Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy : Society and Politics 1943-1988, Penguin, 1990, p. 314-319 ; Nanni Balestrini, Queremos todo, ed. Traficantes de Sueño [traduction espagnole de Vogliamo tutto, Feltrinelli, 1971] de Herman Mario Cueva, 1974, p. 76, 116 et 126.
(14) Michele Salvati, « May 1968 and the Hot Autumn of 1969 : The Response of Two Ruling Classes », in Suzanne Berger (sous la direction de), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge Studies, 1981,
p. 351.
(15) Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : Des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (sous la direction de), Les Années 68 : le temps de la contestation, éd. Complexe, 2000, p. 358-361.
(16) Balestrini, Queremos todo, p. 165.
(17) Martin Clark, Modern Italy, 1871-1995, Pearson, 1996, p. 378 ; Lumley, States of Emergency, p. 251- 252.
(18) Georges Carrot, Le Maintien de l’ordre en France au xxe siècle, Veyrier, 1990, p. 336 ; cf. Chris Howell, Regulating Labor : The State and Industrial Relations Reform in Postwar France, Princeton UP, 1992, p. 72, qui affirme que les industriels des grandes industries modernes craignaient peu les syndicats et cherchaient à coopérer avec eux. Voir aussi Alfred Willener, Catherine Gajdos et Georges Benguigui, Les Cadres en mouvement, Epi, 1969, p. 110 ; « Histoire et leçons d’une grève », p. 109.
(19) Syndicalisme, 8 août 1968 ; Jacques Capdevielle et René Mouriaux, Mai 68 : L’Entre-deux de la modernité, Histoire de trente ans, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1988, p. 233.
(20) Jeff Bridgford, « The Events of May : Consequences for Industrial Relations in France », in D. L. Hanley et A. P. Kerr (sous la direction de), May 68 : Coming of Age, Reading University, 1989, p. 107. On trouvera des statistiques contrastées in Michael Rose, Servants of Post-Industrial Power ? Sociologie du Travail in Modern France, Palgrave Macmillan, 1979, p. 148.
(21) Notre arme c’est la grève, Maspero, 1968, p. 73-74 et 89.
(22) La Cellophane à Mantes, 29 octobre 1968, ministère d’Etat chargé des affaires sociales, Conflits du travail, ministère du travail, Archives nationales 760122.
(23) Cité in Philippe Bauchard et Maurice Bruzek, Le Syndicalisme à l’épreuve, Robert Laffont, 1968, p. 307.
(24) Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : Le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social n° 169 (octobre-décembre 1994), p. 135.
(25) Serge Mallet, Essays on the New Working Class [voir La Nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963], traduction de Dick Howard et Dean Savage, 1975, p. 87-106.
Cf. S. Erbès-Seguin, C. Casassus et O. Kourchid, Les Conditions de développement du conflit industriel, CNRS Groupe de sociologie du travail, 1977 ; Bridgford, « The Events », in Hanley, May 68, p. 116 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa-USA, C.H. Beck Verlag, 2001, p. 86.
(26) Voir Jacques Ellul, « La jeunesse force révolutionnaire ? », La Table ronde n° 251-252 (décembre-janvier 1968-1969), p. 158.
(27) Jean-Claude et Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Jean Maitron (sous la direction de), La Sorbonne par elle-même, numéro spécial de la revue Le Mouvement social, n° 164 (juillet-septembre 1968), p. 12-13 ; 14 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; juillet 1968, AN, ibid.
(28) 4 août 1968, Fa 275, archives de la Préfecture de police.
(29) 24 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; septembre 1968, AN, ibid.
(30) Alain Monchablon, « L’UNEF et mai 1968 », contribution au colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, p. 11.
(31) Sidney Tarrow, Struggle, Politics and Reform : Collective Action, Social Movements, and Cycles of Protest, Cambridge University Press, 1991, p. 92.
(32) Cité in Tournoux, Le Mois de mai du général, p. 318.
(33) Jean Lacouture, De Gaulle : The Ruler, 1945-1970 [voir De Gaulle, 3 volumes, Seuil : Le Rebelle 1890-1944 (1984), Le Politique, 1944-1959 (1985), Le Souverain, 1959-1970 (1986)], traduction de Alan Sheridan, 1992, p. 561.
(34) De Gaulle cité in Jean Touchard, Le Gaullisme, 1940-1969, Seuil, 1978, p. 286-287.
(35) Bauchard et Bruzek, Syndicalisme, p. 134.
(36) Cité in Christian Charrière, Le Printemps des enragés, Fayard, 1968, p. 411.
(37) Cité in Guy Caire, « La situation sociale », Droit social (juillet-août 1968), p. 465.
(38) CGT in Le Peuple n° 819 (1-15 avril 1969), cité in Howell, Regulating Labor, p. 78.
(39) Daniel Singer, Prelude to Revolution : France in May 1968, Hill and Wang, 1970, p. IX.
(40) Salvati, « Mai 1968 », p. 329 ; Serge Bernstein et Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion : L’Apogée Pompidou, 1969-1974, Le Seuil, 1995, p. 133-134.
(41) Ce qui suit provient de Michel Forsé, Jean-Pierre Jaslin, Yannick Lemel, Henri Mendras, Denis Stoclet, Jean-Hugues Déchaux Recent Social Trends in France (1960-1990) McGill-Queen’s Press [voir La Société française en tendances, Presses universitaires de France, 1990], traduction de Liam Gavin, 1993. Le pouvoir d’achat s’est accru en moyenne jusqu’en 1982.
(42) Sidney Tarrow, « Social Protest and Policy Reform : Mai 1968 and the Loi d’orientation in France », Comparative Political Studies, vol. 5, n° 4 (janvier 1993), p. 593.
(43) « Comments by Philip E. Moseley », in Stephen D. Kertesz (sous la direction de), The Task of Universities in a Changing World, University of Notre-Dame (Indiana), 1971, p. 303.
(44) Tarrow, « Social Protest and Policy Reform », p. 599 : « Si les universités nées de la réforme de Faure étaient moins autonomes, moins pluridisciplinaires et moins participatives que les réformateurs l’avaient espéré, elles marquaient tout de même une avancée par rapport à la situation antérieure. »
« La Sorbonne occupée : Entretien avec Madeleine Rebérioux », in Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau (sous la direction de), Mai 68 : Les Mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC, 1988, p. 156. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université : Entre réforme et révolution (1964-1976) », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, Complexe, p. 291.
(45) Legois, « Le Mouvement étudiant », p. 291.
(46) « L’Atelier des Arts-décoratifs : entretien avec François Miehe et Gérard Paris-Clavel », in Dreyfus-Armand et Gervereau, Mai 68, p. 194.
(47) René Rémond, La Règle et le Consentement, Fayard, 1979, p. 365 ; Louise Weiss,
« Télémaque 1969 », Guerres et Paix n° 14-15 (1969-1970), p. 55.
(48) David Caute, The Year of the Barricades : A Journey through 1968, Harper & Row, 1988, p. 170-173 ; Seymour Martin Lipset, « Introduction », in Seymour Martin Lipset et Philip G. Altbach (sous la direction de), Students in Revolt, Beacon Press, 1970, p. XVII.
(49) 3 % n’ont pas répondu. Voir Adrien Dansette, Mai 68, Plon, 1971, p. 190.
(50) La police avançait le nombre de 50 000 dans son Bulletin mensuel, août 1968, Archives nationales 820599/89.
(51) Direction générale de la police nationale, renseignements généraux, Bulletin quotidien, 4 septembre 1968, Archives nationales 820599/41.
(52) 6 et 7 juin 1968, AN, ibid. ; 4 septembre 1968, AN, ibid.
(53) Contre, mars (1969 ?) ; 1208W, art. 256, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(54) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(55) Ibid.
(56) Lettre du professeur B., 25-27 septembre 1968, 1208W, art. 180, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(57) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(58) Louis Astre, de la Fédération de l’éducation nationale, in Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 20 (juillet-septembre 1990), p. 51 ; Mai 68 par eux-mêmes : Le mouvement de Floréal, an 176, Editions du Monde libertaire, 1989, p. 41.
(59) Maurice Rajsfus, Mai 68 : Sous les pavés, la répression (mai 1968-mars 1974), Le Cherche-Midi, 1998 ; Kristin Ross, May ’68 and Its Afterlives, University of Chicago Press, 2002 (Mai 68 et ses vies ultérieures, coéd. Complexe-Le Monde diplomatique, traduit par Anne-Laure Vignaux, 2005). Pour un aperçu intelligent de cette question, Arthur Marwick, « La révolution de 68 », in Peter Wende (sous la direction de), Grosse Revolutionen der Geschichte, C.H. Beck Verlag, 2000, p. 330 et Arthur Marwick, « Introduction : Locating Key Texts and the Distinctive Landscape of the Sixties », in Anthony Aldgate, James Chapman et Arthur Marwick (sous la direction de), Windows on the Sixties, I.B. Taurus, 2000, p. XIII.
(60) CROUS, 26 septembre 1968 et Projet, sans date, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(61) Procès-verbal, 5 juillet 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts- de-Seine. ; CROUS, 26 septembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(62) Caute, The Year, p. 108 ; Lumley, States of Emergency, p. 91 ; Detlef Siegfried, « Vom Teenager zur Pop-Revolution. Politisierungtendenzen in der Westdeutschen Jugendkultur 1959 bis 1968 », in Axel Schildt, Detlef Siegfried et Karl Christian Lammers (sous la direction de), Dynamische Zeiten : Die 6Oer Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Hans Christians Verlag, 2000, p. 615.
(63) Charles Kaiser, 1968 in America : Music, Politics, Chaos, Counterculture and the Shaping of a Generation, Grove Press Books, 1988, p. 255.
(64) On trouvera une preuve de cette affirmation en consultant rapidement les sites Web du Monde et de Libération pour le trentième anniversaire de 1968.
(65) Sur la formation d’une « génération », voir Pierre Nora, « Generation », in Pierre Nora (sous la direction de), The Realms of Memory [Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 1986 et 1992], traduction d’Arthur Goldhammer, Columbia University Press, 3 vol., 1996, vol. 1, p. 499-531.
(66) Marie-Claire Lavabre, « Génération et mémoire », exposé devant une réunion de l’Association française de science politique,
22-24 octobre 1981, p. 9.
(67) Michelle Zancarini-Fournel, « Introduction », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, p. 21.
(68) Mai 68 par eux-mêmes ; Cercle Barbara Salutati, Longtemps je me suis souvenu de Mai 68, Le Castor astral, 2002.
(69) Hervé Le Roux, Reprise (film), DVD aux Editions Montparnasse, Reprise : Récit, Calmann-Lévy, 1998 ; Ross, May 68, p. 139.
(70) Voir « Spécial Débarquement », supplément au n° 15 487 du Figaro, 6 juin 1994. Cependant, les éditions internationales de L’Express du 1er avril 1993 et du 1er-30 juin 1994 accordent plus de publicité au vingt-cinquième anniversaire de Mai qu’au cinquantenaire du débarquement en Normandie.

 

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

Une pensée sur “Mai 68, modeste ou mythique?

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    14 juin 2018 à 14 02 32 06326
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    Très bon texte de la revue ÉCHANGES QUE JE REMERÇIE

    l’AUTEUR ÉCRIT ENTRE AUTRE CECI : « Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).  »

    Un compendium de la pensée petite bourgeoise sur le concept de révolution sociale et particulièrement de révolution prolétarienne

    La pensée petite-bourgeoise est fondamentalement IDÉALISTE. En d’autres termes le bourgeois croit que la pensée – l’idée – précède la matière – précède l’événement – précède et construit l’histoire. Bref, la réalité sociale est une construction morale ISSUE DE LA PENSÉE DE L’ÊTRE HUMAIN. De cette conception IDÉALISTE du monde de la réalité, de la matière, des sociétés et de l’histoire il découle selon le bourgeois que le prolétaire doit – devra – être CONVERTIE – CONVAINCU – en faveur de la RÉVOLUTION SOCIALE ce qui est la MISSION de l’avant-garde (petite bourgeoise) qui par ses capacités intellectuelles comprend plus rapidement le sens de l’histoire et la destinée humaine qui est de créer un monde meilleur – plus parfait – idéal (d’où l’appellation de IDÉALISTE que je leur confère)

    Or tout cela n’est que sophisme et mystique – religieuse, même de religiosité laic. Le premier principe du matérialisme pose le postulat que la matière crée l’esprit – la pensée – qui permet de s’en faire une représentation acceptable – adéquate – validable par nos sens – PAS PAR LA PENSÉE MAIS PAR NOS SENS – LA matière précède l’esprit – le cerveau est antérieur à la pensée et il en est la condition sine quanon.

    Alors il est normal que les ouvriers avec leur expérience aspire à ce que leurs enfants accèdent aux études supérieures et que leur pouvoir d’achat leur permette d’acquérir les biens usuels à une société donnée… (l’Europe n’est pas l’Afrique). Pourquoi le prolétaire aurait-il aspirer à la révolution ? Quelle révolution en fait ? Qu’est-ce que la RÉVOLUTION ? Pour aller où vers qu’elle autre société au juste ? Vers la société « socialiste » – vers le capitalisme social d’État ? Non merci aurait-il dit !

    Nous y reviendrons Robert Bibeau http://www.les7duquebec.com

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