Marx, des contradictions aux antagonismes

Préparer par  Michel Peyret,  pour  http://www.les7duquebec.com

 

Marx, des contradictions aux antagonismes

« Il y a donc plusieurs niveaux de contradictions, nous dit Thomas Voltzenlogel, (contradictions entre les classes, contradictions à l’intérieur d’une même classe) et il revient aux militants politiques anticapitalistes de toujours avoir en tête ces niveaux et de les analyser concrètement lorsqu’on veut évaluer les rapports de force entre les classes. Ceci afin de réfléchir tactiquement et stratégiquement à notre manière d’intervenir dans la lutte des classes. Les contradictions arrivent, dans certaines situations et selon de multiples facteurs très différents, à un degré tel que les contradictions deviennent des antagonismes. L’antagonisme entre les classes est une expression particulière des contradictions, de l’opposition des contraires. Les classes en contradiction peuvent coexister dans la société capitaliste sans que cela n’altère le fonctionnement du système. C’est seulement quand cette contradiction atteint un certain stade de son développement qu’elle débouche sur un antagonisme ouvert qui peut permettre d’aboutir à une révolution… »

L’opposition des contraires…

 

Michel Peyret

Lutte de classes –THÉORIE ET PRATIQUE

par THOMAS VOLTZENLOGEL – 2 janvier 2012

Il me semble important de se ré-intéresser à la question des classes sociales et de la lutte des classes dans la théorie de Karl Marx et des marxistes pour trois raisons. La première : il s’agit d’outils pratiques élaborés par Marx et par de nombreux révolutionnaires qui restent la cible d’attaques de la part des « experts » en économie. Ces derniers n’ont pas hésité pendant la récente crise économique à reconnaître que Marx avait raison sur le plan économique et à affirmer en même temps que politiquement les apports de Marx ne valaient pas un clou !

La deuxième raison : parce que les années 1980 et l’émergence du néolibéralisme combinés avec le désastre du stalinisme ont contribué à saccager des concepts clés, des outils théoriques primordiaux pour comprendre le monde, le capitalisme et pour saisir les transformations, les mutations de ce système.

Enfin, parce qu’il demeure un profond malentendu dans la définition des classes sociales et de la lutte des classes. Il y a plusieurs raisons à cela :

  1. de multiples erreurs et/ou un manque de rigueur dans les traductions des œuvres théoriques des principaux marxistes (Marx, Engels, Lénine, Trotski) [1]
  2. le poids de l’orthodoxie marxiste (principalement stalinienne) qui joue encore beaucoup dans l’approche de la dialectique matérialiste : Staline dans Matérialisme dialectique et matérialisme historique a forgé un dogme là où Marx avait développé un outil d’analyse critique dynamique.

Il est à noter, comme le souligne Daniel Bensaïd dans Une lente impatience, que le mouvement communiste officiel n’a absolument rien produit en terme d’analyse ou d’apport théorique majeur dans le marxisme : « la créativité renaît aux marges, chez les outsiders et les dissidents hétérodoxes » [2]. Je propose dans cet article d’exposer les apports critiques historiques de Marx et des marxistes (Engels, Lénine, Trostsky) et de les lier aux productions de ces « dissidents hétérodoxes » (Jacques Rancière, Daniel Bensaïd, Alex Callinicos…).

Il est primordial pour les militants anticapitalistes et révolutionnaires d’avoir une connaissance des concepts marxistes quant à l’organisation sociale de la société capitaliste.

Des classes en luttes

Le terme de classe n’apparait pas avec Marx. Il est déjà couramment utilisé dans le droit public romain qui distingue plusieurs classes censitaires. Au XVIIIesiècle, l’économiste François Quesnay expliquait que la nation était composée de trois classes sociales : la « classe productive », la « classe des propriétaires » et la « classe stérile ». L’un des grands apports de Marx aura été de nous obliger à penser historiquement la structuration de la société en classes et les luttes qui en résultent [3].

Il est important de rentrer dans le détail de ce que Marx appelle « la lutte des classes ». Pour résumer, si la société divisée en classes n’apparaît pas avec le système capitaliste, selon Marx ce dernier a tout de même grandement contribué a simplifier les rapports de classes en en distinguant deux principales : la classe des travailleurs, des exploité-e-s, ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail pour pouvoir vivre, que l’on nomme couramment en France la classe ouvrière [4] ; et la bourgeoisie : la classe des propriétaires des moyens de production, des terres, etc. Cette classe s’enrichit grâce à l’exploitation des travailleurs qui composent la majorité de la population. Les exploiteurs extraient leur profit grâce au « surtravail » effectué par les travailleurs et qui n’est pas rémunéré : la plus-value [5].

L’erreur qui est couramment commise est de dire que la classe ouvrière et la bourgeoisie sont deux pôles antagonistes qui s’affrontent. En réalité, ces classes-là ont été définies par Marx afin de penser la structuration de la société [6], la hiérarchisation liée aux rapports de production et la contradiction de ce système. Une classe se définit par la place qu’elle occupe dans les rapports de productions.

La dialectique matérialiste est un outil que Marx a développé pour penser les deux aspects d’un seul objet [7]. En l’occurrence, à l’intérieur d’une même société, on peut distinguer deux aspects différents : les deux principales classes sociales ont des intérêts contradictoires.

La contradiction ne signifie absolument pas qu’elle peut permettre directement à une classe de remettre en cause l’ensemble de l’organisation sociale. La contradiction instaure un rapport de force entre les classes sociales. De ce rapport de force résultent des réformes ou des contre-réformes : augmentation des salaires, diminution du temps de travail d’un côté, ou privatisation, augmentation du nombre d’années de cotisation pour le calcul des pensions de retraite, etc. Ces changements peuvent s’opérer dans la société capitaliste sans que cela ne renverse les fondements du système.

Ces contradictions sont en partie régulées par des organisations syndicales (des travailleurs et du patronat). Les syndicats de travailleurs luttent pour l’amélioration des conditions de travail ou pour résister aux attaques des syndicats patronaux qui veulent également modifier le système pour accroître les profits, pour cela il faut qu’il puisse continuer à exploiter toujours davantage les travailleurs.

Il peut arriver, dans des situations de crise, lorsque la contradiction a atteint un degré tel que les travailleurs s’inscrivent dans un mouvement radical qui remet en cause et menace la pérennité des fondements du capitalisme, que des syndicats de travailleurs et les syndicats patronaux s’allient temporairement pour maintenir ou rétablir l’ordre capitaliste [8].

On peut dire que la contradiction entre travailleurs et patrons est la contradiction principale dans le système capitaliste. Mais il y a des contradictions secondaires. On les trouve à l’intérieur des classes sociales. Marx n’a jamais pu terminer sa conclusion du Livre III du Capital dans laquelle il revenait sur la question des classes sociales. Il écrivait :

« La question à laquelle nous avons à répondre est la suivante : Qu’est-ce qui constitue une classe ? ou bien : Comment se fait-il que ce soient les ouvriers salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers qui forment les trois grandes classes sociales ?

À première vue on pourrait invoquer l’identité des revenus et de leurs sources, et dire qu’il s’agit de trois grands groupes sociaux, dont les membres vivent respectivement du salaire, du profit et de la rente, c’est-à-dire de la mise en valeur de leur force de travail, de leur capital et de leur propriété foncière.

Mais si tel était le point de départ de la classification, les médecins et les employés, par exemple, formeraient également deux classes, car ils appartiennent à deux groupes sociaux distincts, dont les revenus ont la même source. Et cette subdivision irait à l’infini, en présence des séparations innombrables que la multiplicité des intérêts et la division du travail social créent parmi les ouvriers comme parmi les capitalistes et les propriétaire fonciers, ces derniers devant être groupés, par exemple, en propriétaires de vignobles, de terres labourables, de forêts, de mines, de pêches » [9].

Des contradictions aux antagonismes

On voit donc que pour Marx, si la question des revenus et de leurs sources constitue le point de départ à l’identification des classes on pourra toujours subdiviser les classes à l’infini. Les différences minimes de revenus, de conditions de travail, de types de travail et de rapport à la production, à l’intérieur de la classe des travailleurs fait émerger des contradictions. Il en va de même pour la classe bourgeoise.

Ces subdivisions à l’intérieur d’une même classe sont le fruit de la division sociale et technique du système capitaliste. Celle-ci génère inévitablement des contradictions entre les travailleurs et entre les capitalistes qui correspondent aux multiples intérêts divergents que produit le capitalisme.

Un exemple : on trouve des contradictions à l’intérieur d’un même lieu de travail. Dans une usine, les travailleurs ne sont pas homogènes. Si cela ne se voit pas en temps normal, il en va tout autrement en période de lutte. Le militant marxiste Tony Cliff en donnait un bel exemple :

« Si la classe ouvrière n’avait qu’un seul niveau de conscience il n’y aurait pas besoin de faire la révolution, il n’y aurait jamais besoin de faire grève, il n’y aurait jamais besoin d’établir des piquets de grève. Il y a des piquets de grève parce que les travailleurs agissent différemment. Dans toute révolution il y a des millions de personnes qui sont du côté des révolutionnaires. C’est pourquoi, s’il n’y avait pas différents niveaux de conscience, nous n’aurions pas besoin d’un gouvernement ouvrier ou d’organisations du prolétariat, parce qu’il n’y aurait personne à réprimer. Pour combattre contre des millionnaires il n’y a pas besoin de piquets de grève, parce que la duchesse ne traverse jamais les piquets. Ce sont les travailleurs qui traversent les piquets de grève. Pour combattre les travailleurs réactionnaires en Russie il n’y avait pas besoin de l’Armée Rouge, mais d’un État ouvrier. C’est pourquoi en réalité nous avons besoin de faire la révolution, de faire la grève, d’établir des piquets de grève, et de mettre en place un gouvernement ouvrier – à cause du niveau de conscience inégal » [10].

Lors de luttes entre travailleurs et patrons, les travailleurs se divisent entre ceux qui veulent le changement et ceux qui n’agissent pas ou qui soutiennent ouvertement le patronat. Ces divisions sont le résultat de plusieurs facteurs qui s’enchevêtrent : organisation ou non dans un syndicat, poste occupé dans l’entreprise, position au sein de la hiérarchie, distinction entre travail productif et travail improductif, etc.

Il y a donc plusieurs niveaux de contradictions (contradictions entre les classes, contradictions à l’intérieur d’une même classe) et il revient aux militants politiques anticapitalistes de toujours avoir en tête ces niveaux et de les analyser concrètement lorsqu’on veut évaluer les rapports de force entre les classes. Ceci afin de réfléchir tactiquement et stratégiquement à notre manière d’intervenir dans la lutte des classes.

Les contradictions arrivent, dans certaines situations et selon de multiples facteurs très différents, à un degré tel que les contradictions deviennent des antagonismes. L’antagonisme entre les classes est une expression particulière des contradictions, de l’opposition des contraires. Les classes en contradiction peuvent coexister dans la société capitaliste sans que cela n’altère le fonctionnement du système. C’est seulement quand cette contradiction atteint un certain stade de son développement qu’elle débouche sur un antagonisme ouvert qui peut permettre d’aboutir à une révolution.

Pour Lénine, le système capitaliste ne contient pas d’antagonismes, seulement des contradictions. Il incombe au militant de saisir la différence entre les contradictions inhérentes au système capitaliste et celles qui se manifestent dans la pratique.

« Antagonisme et contradiction ne sont pas du tout une seule et même chose. Sous le socialisme, le premier disparaîtra, la seconde subsistera. Cela signifie que l’antagonisme est une des formes, et non l’unique forme, de la lutte des contraires, et qu’il ne faut pas employer ce terme partout sans discernement. » [11]

En clair, il y a des contradictions antagoniques et des contradictions non-antagoniques. Ces dernières existent et apparaissent lors des luttes économiques, syndicales, ouvriers contre bourgeoisie. Les contradictions antagoniques surgissent lorsque la lutte économique s’est transformée en lutte politique ; c’est-à-dire lorsque de simples résistances à des attaques de la part du patronat, ou lorsque, des luttes pour des revendications, la contradiction devient si intense que c’est la question politique du pouvoir, de la propriété privée qui devient l’aspect principal de la contradiction. À ce moment-là il y a véritablement deux pôles antagoniques qui s’affrontent sur le terrain social et politique.

 

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Révolution et classe révolutionnaire : la question du prolétariat

L’objectif des communistes est de renverser le capitalisme, d’abolir la propriété privée et le salariat, afin d’en finir avec la société de classes. Lénine explique cela ainsi : « Il est clair que pour supprimer entièrement les classes, il faut non seulement renverser les exploiteurs — propriétaires fonciers et capitalistes — non seulement abolir leur propriété ; il faut encore abolir toute propriété privée des moyens de production ; il faut effacer aussi bien la différence entre la ville et la campagne que celle entre les travailleurs manuels et intellectuels. C’est une œuvre de longue haleine. Pour l’accomplir, il faut faire un grand pas en avant dans le développement des forces productives ; il faut vaincre la résistance (souvent passive, singulièrement tenace et singulièrement difficile à briser) des nombreux vestiges de la petite production ; il faut vaincre la force énorme de l’habitude et de la routine, attachée à ces vestiges ». [12]

Dans le langage courant, on confond régulièrement classe ouvrière et prolétariat, comme si ces termes différents désignaient une seule et même réalité. C’est plus complexe que ça.

La tendance positiviste du marxisme désignait le prolétariat comme étant la classe qui se constituait avec la révolution industrielle partout dans le monde. Par conséquent, certains marxistes (ou pseudo-marxistes) considéraient l’histoire comme étant une ligne droite qui progressait et que le déploiement à l’échelle internationale des forces productives dans les industries, dans le mode de production capitaliste était symétrique avec le renforcement de la conscience de classe, que les travailleurs devenaient presque automatiquement, mécaniquement, révolutionnaires. Là encore, Lénine nuançait ce genre de propos :

«  Supposer que tous les « travailleurs » sont également aptes à cette besogne serait une hypothèse absolument vide de sens ou une illusion de socialiste antédiluvien, pré-marxiste. Car cette capacité n’est pas donnée, elle surgit historiquement et uniquement des conditions matérielles de la grande production capitaliste. Au début de la route qui mène du capitalisme au socialisme, seul le prolétariat possède cette capacité. Il est en mesure d’accomplir la tâche grandiose qui lui incombe, premièrement, parce que c’est la classe la plus forte et la plus avancée des sociétés civilisées ; deuxièmement, parce que, dans les pays les plus évolués, il constitue la majorité de la population ; troisièmement, parce que, dans les pays capitalistes arriérés comme la Russie, la majorité de la population est composée de semi-prolétaires, c’est-à-dire de gens qui vivent régulièrement une partie de l’année comme des prolétaires, qui recherchent constamment leur subsistance en effectuant, pour une certaine part, un travail salarié dans les entreprises capitalistes » [13].

Précisément, Marx trouvait la possibilité de l’émancipation dans la formation d’« une classe avec des chaînes radicales, une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, […] une sphère enfin qui ne puisse s’émanciper, sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, qui soit, en un mot, la perte complète de l’homme, et ne puisse donc se reconquérir elle-même que par le regain complet de l’homme. La décomposition de la société en tant que classe particulière, c’est le prolétariat. » [14]

Pour Marx, les conditions qui permettent l’émergence d’une nouvelle classe (le prolétariat) à partir des classes sociales existantes (la classe ouvrière, la bourgeoisie) et sans véritablement en faire partie, sont celles qui se sont développées par l’industrialisation. Les contradictions liées à la division sociale et technique du travail conjuguées à l’industrialisation et aux contradictions que celle-ci apporte [15] permettent la constitution du prolétariat. Marx ajoute :

« Lorsque le prolétariat annonce la dissolution de l’ordre social actuel, il ne fait qu’énoncer le secret de sa propre existence, car il constitue lui-même la dissolution effective de cet ordre social. Lorsque le prolétariat réclame la négation de la propriété privée, il ne fait qu’établir en principe de la société ce que la société a établi en principe du prolétariat, ce que celui-ci, sans qu’il y soit pour rien, personnifie déjà comme résultat négatif de la société » [16].

Pour simplifier : la classe ouvrière (ou des travailleurs) est la classe telle qu’elle est constituée dans la société capitaliste et qui entre en contradiction avec la classe bourgeoise mais n’est pas antagonique. Le prolétariat serait la classe qui n’existe pas véritablement dans la situation mais qui est toujours en train de se constituer (dans les luttes, par l’extension à l’échelle internationale du mode de production capitaliste, des nouvelles technologies de production, etc.) et qui en se constituant dissout toutes les classes. Cela ne peut se produire que dans une période révolutionnaire et ne peut se penser que sur le long terme.

Mais cette théorie apporte plusieurs problèmes :

  1. celui de considérer le prolétariat uniquement d’un point de vue idéaliste, qui ne partirait pas des réalités concrètes, de la situation concrète des travailleurs ayant une activité salariée ou non ;
  2. le risque inverse de lier tellement le prolétariat avec la classe ouvrière que cela puisse occulter ou nier la remise en question de la division sociale du travail, de la séparation du travail manuel et du travail intellectuel, donc de conforter la classe ouvrière dans son identité dans la société capitaliste.

La lutte révolutionnaire est une lutte qui traverse et qui brise les classes sociales de la société capitaliste. Dans la lutte révolutionnaire du prolétariat contre les capitalistes, on trouve dans le prolétariat une fraction (majoritaire) de la classe ouvrière et dans une certaine mesure une fraction de la bourgeoisie qui aura renoncé à ses intérêts capitalistes. De même que du côté des capitalistes on trouvera des travailleurs alliés aux bourgeois et qui lutteront pour le maintien de la société capitaliste.

Une lutte de dé-classification : unité et division

Le prolétariat peut donc être considéré comme une classe qui est perpétuellement en construction et qui se construit par la dissolution de toutes les classes. Là encore, il ne faut pas voir cette construction comme un processus révolutionnaire linéaire qui aboutira mécaniquement au communisme ; mais il faut l’envisager comme un processus qui s’inscrit dans des mouvements d’afflux et de reflux de luttes sociales et politiques.

Pour le philosophe Jacques Rancière [17], la lutte des classes peut être vue d’un point de vue révolutionnaire comme « une lutte de déclassification » : parce que « ce qui est requis, ce n’est pas une classe, même moderne, c’est une non-classe. Toute classe est en soi une caste, une survivance du passé esclavagiste et féodal. Le prolétariat sera une classe « révolutionnaire », dans la seule mesure où il sera la dissolution de toutes les classes et d’abord de la « jeune » classe ouvrière elle-même. […] Libre donc aux nostalgiques de célébrer encore, vers la fin du siècle vingtième, la « fusion » de la « théorie marxiste » et du « mouvement ouvrier ». Marx et Engels, pour leur part, ont dû comprendre, avant la fin de 1847, qu’il s’agissait d’une autre tâche : l’union de la constitution d’une classe et de sa dissolution. » [18]

L’enjeu stratégique pour les militants anticapitalistes est de penser l’articulation entre unité et division. Si l’on s’en tient à la dialectique : toute unité qui se constitue se fait sur une division, et inversement toute division est la constitution de nouvelles unités. Pour les communistes, unir les exploité-e-s autour d’une orientation commune ne peut se penser sans la division de la classe des travailleurs. Bien entendu, pour une lutte révolutionnaire victorieuse, il faut travailler à ce que la fraction la plus large (majoritaire) de la classe des travailleurs rejoigne le camp du prolétariat. De même que l’unité qui s’est constituée lors du mouvement contre la réforme des retraites en automne 2010 en France, était une unité temporaire qui appelait à une division si le mouvement avait débouché sur une grève générale, sur la mise en place de structures d’auto-organistation des travailleurs, etc. Tout simplement parce que les contradictions entre les différentes organisations politiques de la classe des travailleurs (PG, PCF, GU, NPA…) auraient atteint un degré plus élevé et seraient devenus un aspect principal de la lutte des classes [19]. Même si la direction du PG appelait à un « référendum » concernant la réforme, et même si Jean-Luc Mélenchon n’a jamais caché son hostilité à l’égard de la grève générale, la situation sociale et politique dans laquelle nous étions n’appelait pas à une division sur ces points-là (quand bien même ces derniers sont fortement problématiques). La prématurité d’une telle division aurait très certainement conduit plus rapidement la mobilisation à une défaite.

L’une des tâches du NPA n’est-elle pas de rassembler les anticapitalistes tout en divisant « la gauche » sur la question de la cogestion du système avec le Parti Socialiste et la possibilité de le réformer (même radicalement au sens « social-démocrate ») ? Et qu’on le veuille ou non, ce clivage-là s’effectue dans la classe des travailleurs. L’enjeu pour le NPA serait à la fois de travailler au renforcement de la classe des travailleurs contre le patronat, le gouvernement Sarkozy-Fillon et l’extrême-droite (en construisant les syndicats, en travaillant dans divers collectifs unitaires…) et de faire en sorte d’être majoritaire dans notre camp social (ce qui passe par la division de notre classe, en convaincant des militants d’autres organisations, ou non, de nous rejoindre).

Le concept de classe : un outil dynamique et stratégique

Daniel Bensaïd a souvent insisté sur l’importance pour les marxistes de ne pas avoir une approche sociologique des classes sociales. Il n’y a pas dans l’œuvre de Marx des « définitions formelles et des catégories classificatoires », « pas de rangements ni de classements « socio-professionnel », mais une théorie critique des rapports sociaux » [20].

Le concept de classe est un outil ­dynamique : si la classe des travailleurs et la bourgeoisie sont les deux pôles principaux de la société capitaliste, il faut toutefois penser que les rapports de classes ne se jouent pas exclusivement entre ces deux là. Ainsi à l’intérieur de la classe des travailleurs, s’établissent des rapports hiérarchiques entre les différents postes occupés dans l’organisation sociale de la production. Ces rapports jouent un rôle dans les luttes : rapports inégaux entre hommes et femmes, entre cadre et agent d’entretien, entre chef d’atelier et travailleurs à la chaîne, entre salariés et chômeurs… Qu’on le veuille ou non, nous ne pouvons faire l’impasse sur la composition complexe des classes, sur les recompositions qui sont perpétuellement à l’œuvre [21].

De fait, le concept de classe devient un outil stratégique : il nous oblige à repenser notre intervention dans la lutte des classes, à saisir tous les rapports de force qui existent, entre les classes et à l’intérieur de ces classes. Une crise et une division à l’intérieur de la bourgeoisie peut profiter aux travailleurs mobilisés.

La tâche des anticapitalistes et des révolutionnaires n’est pas d’unifier la classe des travailleurs sur le modèle de la société capitaliste, mais de convaincre la majorité de cette classe de la nécessité d’en finir avec la société de classes et donc aussi avec la classe ouvrière telle qu’elle est dans la société capitaliste. « Il reste alors nombre de médiations à parcourir pour aller du simple producteur, organe malgré lui du capital, à la classe conçue comme « classe politique » [22] » : le prolétariat.

Notes

[1] Le projet de la GEME (Grande Édition Marx et Engels) et de proposer aux lecteurs français de nouvelles traductions de textes de Marx et d’Engels qui sont accompagnés de réflexions critiques. Leurs traductions se distinguent des traductions de Maximilien Rubel (qui a dirigé l’édition des «  œuvres complètes  » incomplètes à La Pléiade). Cf. GARO, Isabelle, «  Une grande édition de Marx & Engels en français  » (http://www.marxau21.fr/ index.php  ?option=com_content&view=article& id=43:projetgeme&catid=32:presentation-de-la- geme&Itemid=90).

[2] Bensaïd, Daniel, Une lente impatience, Paris, Éditions Stock, coll. Un ordre d’idées, 2004, p. 427.

[3] «  L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.  » Marx, Karl et Engels Friedrich, Manifeste du Parti Communiste, 1847, (http://www.marxists.org/ francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm).

[4] «  La classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l’image qu’on s’en fait, à savoir les travailleurs d’usine  ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d’existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d’un employeur qui cherche à extorquer d’eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe des travailleurs n’est pas le travail qu’ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production.  » Callinicos, Alex, Les Idées révolutionnaires de Marx, trad. J. Marie-Guerlain, Paris, Éditions Syllespe, coll. «  Mille Marxismes  », 2008, p. 229.

[5] Lire Marx, Karl, Salaire, prix et profit, 1865, (http://www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626.htm).

[6] «  On appelle classes, de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail, donc, par les modes d’obtention et l’importance de la part de richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d’hommes dont l’un peut s’approprier le travail de l’autre, à cause de la place différente qu’il occupe dans une structure déterminée, l’économie sociale  ». Lénine, «  La grande initiative (1919)  », Œuvres complètes, tome 29, (http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/06/vil19190628.htm).

[7] Voir l’article de Sylvestre Jaffard, «  Qu’est-ce que la dialectique  ? la revue Que Faire  ?, n°5, novembre-décembre 2010.

[8] Des alliances entre syndicats de travailleurs et syndicats patronaux surviennent ces dernières années alors que nous ne sommes véritablement pas dans une situation de crise majeure.

[9] Marx, Karl, Le Capital. Livre III, 1867, (http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_51.htm).

[10] Cliff, Tony, «  Parti et classe. Entretien avec Tony Cliff  », 1970 (http://www.marxists.org/francais/cliff/1970/00/cliff_entretien.htm).

[11] Lénine, «  Remarques sur le livre de N. I. Boukharine : L’Économie de la période transitoire  », Œuvres Complètes, tome 32.

[12] Lénine, «  La grande initiative  », (http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/06/vil19190628.htm).

[13] Ibid.

[14] Marx, Karl, «  Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel  » (http://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.htm).

[15] Il nous suffit de penser au fait que la production industrielle permet la production massive de divers produits. Alors que celle-ci permettrait à la fois de produire massivement pour satisfaire les besoins de l’ensemble de la population en demandant toujours moins d’efforts en moins de temps, dans la société capitaliste les lois du profits et de la propriété privée instaurent l’augmentation du temps de travail pour certains et l’impossibilité d’accéder à un emploi pour d’autres, entraînent la raréfaction momentanée de certaines denrées afin de permettre la spéculation sur des produits de première nécessité (ce qui a conduit, ne l’oublions pas, à une crise alimentaire en 2007-2008 dont les principales victimes de la famine étaient les pays d’Afrique et d’Asie).

[16] Marx, Karl, «  Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel  », op. cit.

[17] Jacques Rancière, né en 1940 à Alger, ancien élève de Louis Althusser, il participe à la rédaction deLire le Capital (avec L. Althusser, P. Macherey, E. Balibar et R. Establet), anime un temps la revue Les Révoltes Logiques, travaillle sur l’émancipation ouvrière au XIXe siècle et sur l’émancipation intellectuelle selon Joseph Jacotot. Lire La Nuit des prolétaires (Hachette), Le Maître Ignorant (10/18), Aux bords du politique (Gallimard, Folio)…

[18] Rancière, Jacques, Le Philosophe et ses pauvres (1983), Paris, Flammarion, coll. Champs, 2007, pp. 129-130.

[19] Staline affirmait qu’un «  parti est une fraction de classe  ». Trotsky répondit : «  Comme si les classes étaient homogènes  ! Comme si les frontières étaient nettement délimitées une fois pour toutes  ! Comme si la conscience d’une classe correspondait exactement à sa place dans la société  ! La pensée marxiste n’est plus ici qu’une parodie. Le dynamisme de la conscience sociale est exclu de l’histoire dans l’intérêt de l’ordre administratif. À la vérité, les classes sont hétérogènes, déchirées par des antagonismes intérieurs, et n’arrivent à leurs fins communes que par la lutte des tendances, des groupements et des partis. On peut reconnaître avec quelques restrictions qu’un parti est une «  fraction de classe  ». Mais comme une classe est faite de nombres de fractions – les unes regardant en avant et les autres en arrière –, la même classe peut former plusieurs partis. Pour la même raison, un parti peut s’appuyer sur des fractions de plusieurs classes. On ne trouvera pas dans toute l’histoire politique un seul parti représentant une classe unique si, bien entendu, on ne consent pas à prendre une fiction policière pour la réalité.  » Trostky, Léon, La Révolution trahie (1936), Paris, Les Éditions de Minuit, coll. «  Arguments  », 1963/1973, pp. 177-178.

[20] Bensaïd, Daniel, ibid., pp. 438-439.

[21] «  Concevoir les classes comme de grands sujets mythiques, ce serait retomber dans les illusions fétichistes et «  la fiction de la société-personne  ». Raillant ceux qui, «  avec un mot, font une chose  », Marx rejette aussi bien la préexistence abstraite des classes aux individus qui les composent, qu’un individualisme méthodologique qui extrait l’individu du rapport social constitutif de sa singularité. Personne n’est donc moins sociologue et moins statisticien que lui. Le Capital dans son ensemble est bel et bien l’exposé non sociologique des rapports de classes et de leur lutte. .

[22] Ibid.

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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