Médias: la liberté, vue de profil

ALLAN ERWAN BERGER    À entendre, à lire tant de personnes – que par ailleurs on a trouvées malhonnêtes et même intellectuellement nuisibles – tomber sur un seul type, on se prend à considérer ce dernier comme un saint. La calomnie fonctionne alors comme une onction ; elle est l’eau lustrale des opprimés. Ne pas perdre de vue cet écueil, qui signale ici le danger de finir borgne.

Médias : la liberté, vue de profil

Tous les points de vue se valent-ils ? À partir du moment où tous reposent sur un socle commun, on peut commencer à comparer les expériences qu’ils procurent, et à en tirer des conséquences. L’exemple du sphinx, en tant que chimère à observer, permet d’illustrer ce propos : de face, on découvre une femme à pattes de félin ; de flanc, on croit voir un fauve au museau allongé, équipé d’ailes et de mamelles ; de derrière, on détecte l’arrière-train d’un lion, que chevaucherait un aigle. Si aucun des observateurs ne sait ce qu’est un sphinx, personne ne pourra nommer l’animal, et tous s’écharperont, indignés que les autres ne voient pas ce qu’eux voient, et ne comprenant pas comment on peut voir autre chose. C’est ici méconnaître l’existence du socle, qui permet pourtant d’apprécier les positions relatives de chacun, et de commencer un travail de synthèse au bout duquel un nom peut être donné : salgue ou gremie, harve, chousât, tout ce qu’on voudra.

Car le socle, quand il est commun, valide les points de vue qui s’appuient dessus, en leur conférant au passage le statut d’outils, tandis qu’une différence dans les assises ôte tout sens et tout intérêt au jeu, comme dans ces débats télévisés où de savants mélanges dans les invités permettent de n’aboutir à rien d’autre qu’à des batailles de socles, vaine tectonique interprétée fallacieusement comme une confrontation d’idées. Éberlué par le spectacle insensé, le public ne peut plus que décider de croire tel ou tel des gueulards au combat, ce qui est le but recherché : faire croire plutôt que donner à savoir, pousser les gens à se donner. Sommeil de la sagacité.

Quel est le socle ? Dans toute affaire humaine, je pense que c’est d’abord un champ lexical, entouré de quelques satellites issus eux aussi du dictionnaire. Le respecter, c’est se respecter et respecter les autres. Voilà ce que ne fait pas la Tétine qui nous abreuve.

La liberté de l’anarque

« La liberté commence où cesse la liberté de la presse. »

Cet aphorisme de Martin “Manuel” Venator, universitaire, serveur à la Casbah dans le roman Eumeswil de Jünger, fixe la relation de presque dépendance qui lie la nature du rebelle à l’existence d’un substrat totalitaire. Car le rebelle n’est jamais aussi à l’aise avec lui-même que sous un tyran ou un despote, tandis qu’une oligarchie tricheuse peut l’éteindre par épuisement.

La rébellion mène d’abord au maquis ; mais aussi, autre possibilité, au camouflage de l’anarque, cet être qui ne reconnaît d’autre autorité que la sienne et qui n’entend exercer pleinement celle-ci que sur lui. Ainsi vit Martin, renommé Manuel par le tyran qui, par ce baptême, aura lui-même posé sur ce rebelle cultivé le masque du serviteur, parachevant ledit camouflage. Car il peut arriver à l’anarque de consentir à s’incliner devant un maître extérieur, voire à donner des ordres, s’il y trouve matière à butin : en effet, l’anarque a ses chasses qui ne sont celles de personne d’autre ; il entend que ses buts soient impénétrables et suit sa voie, insensible aux émois politiques… Voilà, du reste, pourquoi l’on conclut ordinairement qu’il n’y a pas plus éloigné de l’anarque que le militant. Mais je ne vois pas ce qui empêcherait un pur anarque de s’enrôler dans un parti, si cette complaisance lui ouvrait des perspectives de gain. De toute façon, tant que l’esprit est libre de contraintes, il est libre tout court.

La liberté de la presse

« La liberté commence où cesse la liberté de la presse. »

Voici une phrase qui, présentée toute brute, devient bien inquiétante. J’en tire ici une interprétation destinée non plus à l’individu Venator, chasseur qui sait ce qu’il piste, mais aux collectifs, qui certes savent où ils veulent aller, mais tâtonnent dans les ronces qu’on leur projette de tous côtés. L’actualité nous fournira nombre d’exemples tirés de la politique en Amérique latine, à commencer par un article du Monde, en date du 6 septembre, sur les « dérapages antisémites » du candidat Chávez.

Je suis désolé de n’avoir que du dictateur gauchiste à vous proposer d’une semaine à l’autre mais, de Libération au Nouvel Observateur, en passant par le Télégramme, tout ce gratin pond régulièrement des commentaires méprisants car, que voulez-vous, c’est la saison, il faut taper sur Chávez l’éruptif, même à coups de racontars, même à coups de copier-collers incroyables provenant de blogs obscurs, et signés ensuite par une grande plume de notre vertueux monde médiatique… Ainsi, régulièrement, on pointera certaines dérives autoritaires de ce gouvernement, accusé de vouloir museler son opposition en empêchant, par exemple, de diffuser des incitations au meurtre, ou en voulant faire passer des lois punissant les journalistes lorsqu’ils s’adonnent à la diffamation. Cette atteinte intolérable à la liberté de la presse suscite immédiatement, et sur tous les continents, d’innombrables réactions indignées de bons démocrates, qui apparemment aimeraient bien pouvoir eux aussi appeler à pendre un président élu selon les règles.


Voici une petite liste des principaux médias du Venezuela, pauvre pays gouverné d’une main de fer par un tyran ennemi de toute liberté quand elle n’est pas sienne :

  • Últimas Noticias : c’est le seul journal d’envergure à ne pas être d’opposition, mais de centre-gauche. Propriété du groupe Cadena Capriles, c’est une espèce de Libération pas trop médisant sur le gouvernement. Cette retenue fait que le journal est considéré par ses lecteurs comme « indépendant ». Apparemment que les autres organes de presse du pays ne sont pas aussi libres.
  • El Mundo : autre propriété du groupe Cadena Capriles, c’est ce journal qui servit de plate-forme de décollage à son fondateur Miguel Angel Capriles, que l’on fit sénateur en échange de sa bienveillance éditoriale en 1968. De nombreux collaborateurs de Capriles devinrent aussi députés à cette occasion. Enfin, pour les élections à venir, c’est aussi un Capriles qui se présente face à Chávez – le groupe média pond des politiciens à pratiquement chaque génération : ce Capriles-ci est gouverneur du Miranda. C’est ainsi dans le monde entier, et depuis le roman de Bel Ami écrit par Maupassant, on sait comment cela fonctionne : la bonne presse fait la bonne opinion, la bonne opinion donne de bons sièges aux élections, et les bons sièges font les bons amis. Voyez sur cette page, en colonne de gauche. Signalons à toutes fins utiles que ce journal, qui n’est pas précisément rouge, s’est développé jusqu’à devenir multiplateformes, et dispose depuis 2011 d’une solide émission télévisée sur la célèbre chaîne putschiste Globovision, centrée sur l’économie, le commerce et la finance. Que voilà un pauvre quotidien muselé par les vilains marxistes.
  • El Universal : ce journal, bien que de centre-droit et donc supposé modéré, a clairement applaudi au coup d’État qui a visé, en 2002, à renverser Hugo Chávez, élu en 2000 avec pourtant 59,5% des voix. Il est toujours vivant et se porte comme un charme, avec 200.000 exemplaires de tirage. On se demande bien à quoi s’emploie la censure.
  • El Nacional : journal profondément anti-Chávez. Malgré ce grave défaut qui devrait lui attirer les foudres de la dictature, il est tiré à 80.000 exemplaires. On le comparera, dans sa ligne éditoriale, au Figaro, à France-Soir.
  • Globovision : la principale chaîne d’opposition accueille tout coup d’État anti-gauchiste en Amérique Centrale comme une avancée démocratique. Explication possible : par “démocratie”, il faut entendre “capitalisme”, tant ces deux mots sont, dans l’esprit des libéraux, à ce point consanguins qu’ils en sont siamois ; pour eux, attaquer l’un c’est faire crier l’autre – voyez, de Vladislav Inozemtsev, Le capitalisme et la démocratie, 2005, dont la source est ici ; vous y noterez l’existence d’un postulat tenu pour une loi, d’où tout découle évidemment.

Revenons à Globovision. Lors du putsch de 2002, la chaîne de télévision réussit le tour de force d’ignorer les manifestations massives qui exigeaient la libération de Chávez, et raconta, entre deux dessins animés, que ce dernier avait fui à Cuba – autant dire en enfer. Par contre, sa couverture de l’intronisation du putschiste, Pedro Carmona, président du MEDEF local, fut un tel morceau de bassesse que le gouvernement chaviste, en 2008, se prévalant d’un droit d’antenne, décida de rediffuser ce chef d’œuvre d’art journalistique sans y rajouter un seul commentaire. On y voit Carmona prêter serment, sous le regard intéressé des hauts dignitaires de l’Église, des chefs du syndicat jaune CTV, et de quelques grosses huiles de l’armée (une archive retravaillée est disponible par ici). Aujourd’hui, Pedro Carmona, alias Pepe-le-Bref (car il régna moins de deux jours), s’est réfugié en Colombie, belle démocratie au goût des États-Unis, où il enseigne sans se cacher. Voyez ici un vieux communiqué de Voice of America, datant de l’époque de la fuite.

Dernièrement, Globovision a remis le couvert en applaudissant au coup d’État de 2009 au Honduras, qui vit la destitution du président démocratiquement élu. En France, à cette occasion, les quotidiens Libération et Le Monde se distinguèrent eux aussi par leur enthousiasme. Ils n’ont depuis pas songé à rendre justice au président déchu, et ne produisent que quelques murmures polis lorsque l’armée, au Honduras, enfonce le pays dans la dictature – mais c’est une dictature tellement démocratique, puisque c’est la dictature du capital.

La presse, organe de répression de la liberté :

Le journalisme traditionnel, qu’il soit imprimé sur du papier ou qu’il soit télévisé, est d’abord sur cette planète l’instrument de propagande des puissances exploitantes ; il est là pour calomnier et pour mentir. En Équateur, en Bolivie, au Honduras, au Venezuela, partout où les populations ont voté pour leur émancipation, la presse attaque, elle mord, elle déchire, souille, et pousse des cris de victime qu’on ébouillante dès qu’un gouvernement ose riposter. Voyez à ce sujet les communiqués de RSF.

La presse ment. Elle accusera Chávez – puisqu’on le tient, continuons avec lui, c’est un vrai paratonnerre – de fournir des missiles aux FARC en Colombie ; et quand il sera bien prouvé que ces missiles avaient été volés dans un port longtemps avant l’accession au pouvoir du vilain monstre, la presse restera muette. Elle triche.

La liberté de soi

Songeons, en cette fin de billet, après avoir lu bien des saloperies, que Hugo Chávez a été qualifié, par manière d’ironie, de « grand démocrate » par Alain Duhamel, grand journaliste. Voilà malheureusement quelles sont nos nourritures. Alors : « La liberté commence où cesse la liberté de la presse… » Cette phrase ne semble plus du tout aussi affreuse qu’elle paraissait l’être au début. Et c’est bien cela le plus terrible : constater que c’est presque souhaitable !

Que l’on soit militant ou bien anarque, notre liberté reste un objectif que l’on n’atteint pas sans un grand travail qui, dans les deux cas, sera d’abord personnel et engagera notre intelligence. La résistance passe par ces deux voies. Soyez chasseurs d’informations, ne consommez plus les produits toxiques de la Tétine.  Lien vidéo : « La liberté d’expression ne doit pas être la liberté de pression. »


Et tant que j’y pense… Le joli coup d’État au Paraguay, lancé le 22 juin 2012, juste au moment où le président élu Fernando Lugo avait dans l’idée de faire établir un cadastre avant de lancer la nécessaire réforme agraire… Peut-on espérer lire un jour une espèce de protestation ou de condamnation de la part d’un journal « de gauche raisonnable » ? Quand même : une oligarchie liée au narcotrafic, assassinant, détruisant, expropriant, censurant, destitue un président élu démocratiquement : ça passe, ça ne vous indigne pas, il n’y aura pas d’éditorial pour dénoncer ça ? Non ? Vraiment rien ? Non.

Alain Duhamel, grand journaliste, ne trouvez-vous pas que le putschiste nommé Federico Franco qui a remplacé Lugo est un « grand démocrate » lui aussi ? Pourquoi ne crachez-vous pas dessus, vous qui reprochez à Mélenchon d’aller passer des vacances dans un pays où les forces républicaines ont à mener un combat sans relâche contre, encore une fois, les grands propriétaires terriens qui, tout comme en Chine, tuent, exproprient, corrompent, achètent tout, saccagent tout et trouvent encore mille moyens de se faire élire à des postes qui leur permettent de déposséder encore mieux ? Comment faites-vous pour n’avoir jamais honte de votre ignominie ?

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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