Mélodie en sous-sol : plongée dans le métro parisien

Tout le monde connaît, au moins de réputation, le métro de la capitale française. Et chacun, fort de son expérience ou de ses lectures, est à même de juger ce prestigieux outil sans lequel Paris perdrait une partie de son identité. Mais qu’en pensent les provinciaux ? Et comment le perçoivent les visiteurs étrangers ? Je n’en avais pas la moindre idée, aussi m’a-t-il paru intéressant de glaner ici et là quelques impressions de voyage. C’est ainsi qu’un matin de mars, dédaignant l’appel du soleil qui vient d’émerger derrière le grand mécano de Beaubourg, je plonge dans le tunnel, à la recherche de mon interlocuteur privilégié : le touriste…

9 h 30. Châtelet. Deux ravissantes blondinettes dont les sacs s’ornent d’une feuille d’érable, cherchent à s’orienter dans la vaste salle des échanges où se croisent les flux de travailleurs. Je mets le cap sur elles. Moyennant un slalom pour éviter les embardées d’un amateur matinal de jaja, puis un groupe de rastas tout émoustillés par le Simmer down des Skatalites déversé par leur ghetto-blaster, je parviens à la hauteur de mes deux Canadiennes. « Le métro ? C’est sale » affirme Jennifer. « Et ça pue ! » ajoute Sharon d’un air pincé. Une opinion hélas partagée par nombre de nos visiteurs, il faut bien en convenir. Ainsi le grisonnant Kjetil : « Dommage qu’une si belle ville présente des aspects aussi négligés », regrette-t-il. « D’autant plus que c’est très malsain, j’ai l’impression d’être plongé dans un bouillon de culture », souligne Hervé, un Palois dont c’est la première visite dans la capitale. Je le rassure aussitôt : s’il survit à une immersion d’une heure, il sera définitivement immunisé.

Tout droit venus de Heidelberg, Hannelore et Hans-Peter s’offusquent, pour leur part, de la présence de trop nombreux clochards. Cela nuit à l’image du réseau, pensent-ils. Un avis que ne partage pas Alex le Genevois : « Ils font partie intégrante du décor. Paris sans eux, ce serait de l’emmenthal sans trous ! » affirme-t-il en souriant avant d’ajouter sur un ton goguenard : « Je les soupçonne même d’être subventionnés par la Mairie de Paris. » De l’humour helvète, sans doute !

Jeux de mains, jeux de vilains

Autre grief, et non des moindres : les agressions sexuelles dont sont trop souvent victimes nos visiteuses, et particulièrement les étrangères que l’isolement linguistique et culturel rend plus vulnérables. À commencer bien entendu par les plus jolies d’entre elles. Ainsi Petra, la jeune Néerlandaise, dont le physique avantageux suscite les appétits des obsédés de tout poil. Il est vrai que son mini short et son T-shirt ajouré, malgré la fraîcheur extérieure, frisent la provocation et expliquent, à défaut d’excuser, les menus attentats dont elle reconnaît être l’objet. Mais qu’elle subit, semble-t-il, avec philosophie.

Si l’on pétrit Petra sans la traumatiser, d’autres en revanche supportent mal – à juste titre – la promiscuité sournoise et agissante des heures de pointe. Donatella, la quarantaine attrayante, s’est même rebiffée, n’obtenant en retour de son agresseur qu’une bordée d’imprécations proférées dans l’indifférence générale. Vigdis, quant à elle, subit en silence mais au prix d’un violent effort sur elle-même. « Il est vrai, observe-t-elle, qu’il n’y a pas de métro à Reykjavik ! »

Qui dit agressions dit coups et blessures, et force est de reconnaître que sur ce plan-là, je fais chou blanc : pas le moindre coquard, pas le plus petit horion à me mettre sous la plume. Et de fait, cela m’est confirmé par un cadre de la RATP : « En moyenne, il est déposé une plainte par… million de voyages. » Impressionnant ! Et bien loin du sentiment d’insécurité entretenu par une presse qui met dans le même sac le métro parisien et quelques lignes chaudes du réseau SNCF de banlieue.

Les loubards absents, restent les tire-laine, les coupe-bourses et autres vide-goussets. Bref, les pickpockets. Pratiquant avec civisme l’étalement des vacances, ils ne partiront qu’à l’automne, lorsque les touristes se feront plus rares. En attendant, ils marquent une nette prédilection pour nos visiteurs japonais, pourtant mis en garde par leurs guides mais peu habitués à ce type de délinquance, rarissime il est vrai dans les transports nippons. Et comment soupçonner la petite brunette de 12 ans avec sa veste de laine posée sur l’avant-bras dans une attitude d’absolu détachement ou son petit frère de 10 ans au regard candide ?

Autre présence jugée importune, celle des solliciteurs de toutes sortes, en quête d’une pièce ou d’un ticket-restaurant. « J’ai horreur que l’on cherche à me culpabiliser, je me sens prise en otage dans la rame », me confie Annie, la mère de famille d’Arras en transit pour Disneyland Paris avec ses deux gamins. Adrien, l’Aveyronnais de Bozouls, se plaint, quant à lui, de l’agressivité de certains quémandeurs, heureusement peu nombreux. Les chanteurs embarqués (devenus rares depuis que la RATP leur a interdit l’accès des rames) ne suscitent eux-mêmes qu’un intérêt des plus mitigés, à l’exception des Roumains de la ligne 10 dont Eileen, la brune Américaine, apprécie les airs tziganes.

Un musée de la matraque

Cela dit, les touristes satisfaits existent, je les ai rencontrés. Satisfaits du réseau, tel ce couple de Danois stupéfaits de sa densité. Ou bien encore ce quinquagénaire londonien, ravi de pouvoir accéder sans difficulté et pour un coût dérisoire à tous les quartiers de la capitale. Satisfaits de l’accueil, tels Rinus le Flamand et Karen, la blonde Suédoise, seule Ida, la jolie Nancéenne, se montrant quelque peu critique envers le personnel. Satisfaits enfin de la décoration des stations comme cette vieille dame grenobloise émerveillée par la station Louvre : «  Ce serait formidable si elles étaient toutes aussi belles, chacune symbolisant le quartier qu’elle dessert ! » Et comment ! Métro-musée, métro-vitrine, voilà une idée choc à laquelle la Régie a déjà pensé, chère madame : voyez Arts-et-Métiers, Bastille ou Cluny, pour ne citer que celles-là. Cela étant, il faut bien avouer qu’un musée de la matraque et du pavé habillerait joliment la station Censier-Daubenton*. Quant à Pigalle, un ou deux sex-shops y offriraient sur les quais un spectacle assez croquignolet et de nature à accroître la clientèle.

17 heures. Concorde. J’en ai plein les bottes. Un dernier touriste et je remonte à l’air libre. À quelques pas de moi, un Japonais photographie le tunnel, les bras tendus et l’œil rivé sur l’écran LCD de son Pentax. Je m’approche de lui et tente d’engager le dialogue. Peine perdue, le fils du Soleil levant ne parle pas français et baragouine avec difficulté quelques mots qui peuvent passer pour de l’anglais. Je préfère abandonner. Sayonara, Sir !

« J’peux répondre à sa place », dit une voix dans mon dos. Je me retourne. Assis sur une banquette de faïence, l’homme qui m’interpelle est un SDF. Sympathique, mais je ne m’intéresse qu’aux touristes, de préférence étrangers. Il balaie l’objection : « Justement, je suis un touriste de la vie. Quant à être étranger, je suis breton et fier de l’être. Je m’appelle Fanch, François si tu préfères. Si tu veux, je te chante Me zo ganet e kreiz ar Mor**. » Inutile, je rends les armes : « Que pensez-vous du métro ? » Fanch s’humecte la gargamelle d’une gorgée de Kro avant de répondre : « C’est une invention géniale, question chaleur. Y’a qu’un défaut, le raffut des rames m’empêche de pioncer. Si tu vois les gros bonnets, demande-leur d’en faire des moins bruyantes. » Je promets. « Alors, tout va bien. Kenavo***, mon gars ! »

* Station emblématique des évènements de Mai 1968

** Je suis né au milieu de la mer (poème du poète breton Jean-Pierre Calloc’h)

*** Au revoir

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