Michael Löwy, la question écologique et le marxisme

 

« Les écologistes, juge Michael Löwy, se trompent s’ils pensent pouvoir faire l’économie de la critique marxienne du capitalisme : une écologie qui ne se rend pas compte du rapport entre « productivisme » et logique du profit est vouée à l’échec, ou pire, à la récupération par le système. Les exemples ne manquent pas… L’absence d’une posture anti-capitaliste cohérente a conduit la plupart des partis verts européens – France, Allemagne, Italie, Belgique – à devenir de simples partenaires « éco-réformistes » de la gestion social-libérale du capitalisme par les gouvernements de centre-gauche. D’autre part, la question écologique est, à mon avis, le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au seuil du XXIe siècle. Elle exige des marxistes une révision critique profonde de leur conception traditionnelle des « forces productives », ainsi qu’une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire et avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne… »

Reprenons le texte de Michael Löwy…

Michel Peyret

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 LA BRÈCHE NUMÉRIQUE

 

L’écosocialisme, un marxisme antiproductiviste

Samedi 24 septembre 2016,  par LÖWY Michael

Michael Löwy est directeur de recherche émérite au CNRS. Ses travaux ont plus particulièrement portés sur la philosophie marxiste, le romantisme révolutionnaire et les courants religieux révolutionnaires. Il est l’un des co-fondateurs du réseau écosocialiste international.

IRESMO : Comment définiriez vous l’écosocialisme ?

Michael Löwy : Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du marxisme — tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Pour les écosocialistes la logique du marché et du profit — de même que celle de l’autoritarisme bureaucratique de feu le « socialisme réel » — sont incompatibles avec les exigences de sauvegarde de l’environnement naturel. Tout en critiquant l’idéologie des courants dominants du mouvement ouvrier, ils savent que les travailleurs et leurs organisations sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique.

 

Ce courant est loin d’être politiquement homogène, mais la plupart de ses représentants partagent certains thèmes communs. En rupture avec l’idéologie productiviste du progrès — dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique — et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de production et de consommation destructeur de la nature, il représente une tentative originale d’articuler les idées fondamentales du socialisme avec les acquis de la critique écologique.

James O’Connor définit comme écosocialistes les théories et les mouvements qui aspirent à subordonner la valeur d’échange à la valeur d’usage, en organisant la production en fonction des besoins sociaux et des exigences de la protection de l’environnement. Leur but, un socialisme écologique, serait une société écologiquement rationnelle fondée sur le contrôle démocratique, l’égalité sociale, et la prédominance de la valeur d’usage. J’ajouterais que cette société suppose la propriété collective des moyens de production, une planification démocratique qui permette à la société de définir les buts de la production et les investissements, et une nouvelle structure technologique des forces productives.

Contre le fétichisme de la marchandise et l’autonomisation réifiée de l’économie par le néo-libéralisme, l’enjeu de l’avenir c’est, pour les écosocialistes, la mise en œuvre d’une « économie morale » au sens que donnait E.P. Thompson à ce terme, c’est-à-dire une politique économique fondée sur des critères non-monétaires et extra-économiques : en d’autres termes, la « réintrincation » de l’économique dans l’écologique, le social et le politique.

Une réorganisation d’ensemble du mode de production et de consommation est nécessaire, fondée sur des critères extérieurs au marché capitaliste : les besoins réels de la population (pas nécessairement « solvables ») et la sauvegarde de l’environnement. En d’autres termes, une économie de transition au socialisme, « re-encastrée » (comme dirait Karl Polanyi) dans l’environnement social et naturel, parce que fondée sur le choix démocratique des priorités et des investissements par la population elle-même – et non par les « lois du marché » ou par un politburo omniscient. En d’autres termes, une planification démocratique locale, nationale, et, tôt ou tard, internationale, définissant :

  1. quels produits devront être subventionnés ou même distribués gratuitement ;
  2. quelles options énergétiques devront être poursuivies, même si elles ne sont pas, dans un premier temps, les plus « rentables » ;
  3. comment réorganiser le système des transports, en fonction de critères sociaux et écologiques ;
  4. quelles mesures prendre pour réparer, le plus vite possible, les gigantesques dégâts environnementaux laissés « en héritage » par le capitalisme. Et ainsi de suite…

Cette transition conduirait non seulement à un nouveau mode de production et à une société égalitaire et démocratique, mais aussi à un mode de vie alternatif, à une civilisation nouvelle, écosocialiste, au delà du règne de l’argent, des habitudes de consommation artificiellement induites par la publicité, et de la production à l’infini de marchandises nuisibles à l’environnement.

IRESMO : Le réseau écosocialiste international (Ecosocialist international network, EIN) a été fondé en 2007 à Paris. Quels sont ses objectifs ?

ML : Le réseau s’est constitué en 2007 à partir du Manifeste Ecosocialiste International de 2001, avec l’objectif de créer des liens entre les écosocialistes de différents pays et de prendre des initiatives communes. En 2009 le réseau a publié une déclaration sur le changement climatique, signée par des centaines de personnes originaires de dizaines de pays, qui fut imprimée en portugais et anglais et distribuée aux délégués du Forum Social Mondial de Belém. A cette occasion a eu lieu la deuxième conférence du réseau, toujours à Belém, avec une importante participation brésilienne et latino-américaine. D’autres documents du réseau ont été distribués lors des protestations à Copenhague et à Cancun, face aux conférences internationales des gouvernements sur le climat. Le réseau est une initiative modeste, mais il joue un rôle indispensable dans l’internationalisation de la pensée et de l’action écosocialistes.

IRESMO : S’il peut être établi que le système de production capitaliste est structurellement responsable de la dégradation de l’environnement et si la simultanéité des deux types de désastres, social et écologique, n’est pas fortuite, la question de la rencontre de la critique marxiste du capitalisme et de la critique du productivisme par les écologistes se pose néanmoins. Pensez-vous qu’il soit possible de croiser deux critiques en apparence aussi différentes (je fais référence notamment à la dénonciation par les écologistes du gâchis accompli dans les pays dits « socialistes », et plus généralement, à leur opposition au productivisme) ?

ML : Les écologistes se trompent s’ils pensent pouvoir faire l’économie de la critique marxienne du capitalisme : une écologie qui ne se rend pas compte du rapport entre « productivisme » et logique du profit est vouée à l’échec, ou pire, à la récupération par le système. Les exemples ne manquent pas… L’absence d’une posture anti-capitaliste cohérente a conduit la plupart des partis verts européens – France, Allemagne, Italie, Belgique – à devenir de simples partenaires « éco-réformistes » de la gestion social-libérale du capitalisme par les gouvernements de centre-gauche. D’autre part, la question écologique est, à mon avis, le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au seuil du XXIesiècle. Elle exige des marxistes une révision critique profonde de leur conception traditionnelle des « forces productives », ainsi qu’une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire et avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne. Une des raisons du spectaculaire échec du prétendu « socialisme réel » a été l’imitation servile de ce paradigme.

IRESMO : Une partie des écologistes semble considérer que la préoccupation environnementale n’est pas incompatible avec le capitalisme, notamment via l’application des principes du développement durable. Comment l’écosocialisme répond-il à cela ?

ML : Les réformes partielles, compatibles avec le système, sont totalement insuffisantes : il faut remplacer la micro-rationalité capitaliste du profit par une macro-rationalité sociale et écologique, ce qui exige un véritable changement de civilisation. Cela est impossible sans une profonde réorientation technologique, visant au remplacement des sources actuelles d’énergie par d’autres, non-polluantes et renouvelables, telles que l’énergie éolienne ou solaire. La première question qui se pose est donc celle du contrôle des moyens de production, et surtout des décisions d’investissement et de mutation technologique, qui doit être arraché aux banques et entreprises capitalistes pour devenir un bien commun de la société. Certes, le changement radical concerne non seulement la production, mais aussi la consommation. Cependant, le problème de la civilisation bourgeoise/industrielle n’est pas – comme le prétendent souvent les écologistes – « la consommation excessive » de la population et la solution n’est pas une « limitation » générale de la consommation, notamment dans les pays capitalistes avancés. C’est le type de consommation actuel, fondé sur l’ostentation, le gaspillage, l’aliénation marchande, l’obsession accumulatrice, qui doit être mis en question.

Le prétendu capitalisme vert n’est qu’une manœuvre publicitaire, une étiquette visant à vendre une marchandise, ou, dans le meilleur des cas, une initiative locale équivalente à une goutte d’eau sur le sol aride du désert capitaliste. Et le prétendu « développement durable » est devenu un terme vide, qui sert aussi bien aux écologistes de tendance social-libérale qu’aux économistes de la Banque Mondiale pour occulter leur adhésion à l’ordre économique et social établi.

La rationalité bornée du marché capitaliste, avec son calcul immédiatiste des pertes et des profits, est intrinsèquement contradictoire avec une rationalité écologique, qui prend en compte la temporalité longue des cycles naturels. Il ne s’agit pas d’opposer les « mauvais » capitalistes écocides aux « bons » capitalistes verts : c’est le système lui-même, fondé sur l’impitoyable compétition, les exigences de rentabilité, la course au profit rapide qui est destructeur des équilibres naturels.

IRESMO : L’écosocialisme suppose-t-il la décroissance ou est-il compatible avec la poursuite de la croissance économique et son extension aux pays du Sud ?

ML : L’écosocialisme s’oppose catégoriquement à l’obsession capitaliste de la « croissance », mais il nous semble que le concept de « décroissance » reste à un niveau purement quantitatif : « moins » plutôt que « plus ». Je pense qu’il existe une troisième posture qui me semble plus appropriée : une véritable transformation qualitative du développement. Cela implique de mettre un terme au gaspillage monstrueux des ressources que provoque le capitalisme, lequel est fondé sur la production à grande échelle de produits inutiles et/ou nuisibles. L’industrie de l’armement est un bon exemple, de même que tous ces « produits » fabriqués dans le système capitaliste – avec leur obsolescence programmée – qui n’ont d’autre utilité que de créer des bénéfices pour les grandes entreprises. La question n’est pas la « consommation excessive » dans l’abstrait, mais plutôt le type de consommation dominant dont les caractéristiques principales sont : la propriété ostensible, le gaspillage massif, l’accumulation obsessive des biens et l’acquisition compulsive de pseudo nouveautés imposées par la « mode ». Le premier pas pour une redéfinition démocratique des besoins par la société elle-même c’est la suppression totale et définitive de la publicité. Une nouvelle société orienterait la production vers la satisfaction des besoins authentiques, à commencer par ceux qu’on pourrait qualifier de « bibliques » – l’eau, la nourriture, les vêtements et le logement – mais en incluant les services essentiels : la santé, l’éducation, la culture et le transport. Cela vaut notamment pour les pays du Sud.

IRESMO : Selon certains écologistes, notamment en Amérique du Nord, pour envisager le rapport à la nature autrement que comme un rapport de sauvegarde des ressources (ce changement de perspective est indispensable si on souhaite préserver des espèces jugées inutiles), il est nécessaire de fonder le rapport à la nature sur une éthique. Or cela pose problème au marxisme car, d’une part la morale est toujours suspecte d’être instrumentalisée par la classe dominante et de faire partie de la « superstructure idéologique », d’autre part le marxisme est souvent envisagé comme une « science de l’histoire » dans la mesure où l’analyse des contradictions internes du capitalisme amènent inéluctablement à son abandon, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un impératif moral. Comment concilier ces deux points de vue ? L’écosocialisme ne peut il envisager son rapport à la nature que dans une perspective de sauvegarde des ressources ou peut il aller plus loin et envisager le rapport de l’homme à la nature dans une perspective morale ?

ML : On peut facilement montrer que la critique du capitalisme chez Marx était inspirée par des critères éthiques. Les lectures scientistes et positivistes du marxisme sont unilatérales et étriquées. L’écosocialisme est certainement porteur de valeurs éthiques : l’égalité, la solidarité, la liberté, le « bien commun » et la responsabilité envers la survie humaine sur la planète (Hans Jonas). Il s’agit d’une éthique à la fois humaniste et écocentrique, dans le sens où le respect de la nature et des équilibres écologiques est la condition même pour la vie des sociétés humaines. Je ne pense pas que les arbres de la forêt amazonienne soient des « sujets éthiques », mais leur destruction par l’agro-négoce capitaliste est une infamie et un crime non seulement contre les populations locales, mais contre l’humanité toute entière, qui dépend des forêts tropicales pour limiter le processus de changement climatique.

IRESMO : Vous êtes un spécialiste entre autres du courant chaud du marxisme (ou utopiste) et des courants révolutionnaires millénaristes. Etablissez-vous un lien entre ces différents courants et l’écologie politique du point de vue de leur rapport à l’avenir ?

ML : Pour paraphraser Ernst Bloch je dirais que l’écosocialisme doit utiliser à la fois le courant froid du marxisme — l’analyse critique impitoyable des perversions du capitalisme — et le courant chaud, c’est-à-dire l’espérance agissante, l’utopie d’un autre monde possible, écologique et socialiste. Les deux sont indispensables, mais, comme l’écrivait Bloch, le courant froid est au service du courant chaud…

Écosocialisme  par Boris Séméniako

SOURCE

IREMSO (Institut de recherches et d’études sur le syndicalisme et les mouvements sociaux), septembre 2011. URL :http://iresmo.jimdo.com/2011/09/04/l-%C3%A9cosocialisme-un-marxisme-antiproductiviste/

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Michel Peyret

Instituteur, militant communiste en Gironde où il est né, conseiller municipal de Bègles, de Mérignac et de Bordeaux, député de la Gironde en 1986 où il fait partie de la Commission de la Défense l'Assemblée nationale, il participe en 2007 à la rédaction d'un texte-manifeste « Pour les assises du communisme » inspiré des principes de Marx afin de donner le premier rôle aux travailleurs et aux peuples. Il a publié des éditoriaux consacrés aux questions internationales dans le journal ROUGE-MIDI sur Internet.

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