Nucléaire, l’énergie du désespoir

OLIVIER CABANEL:

Quand l’on sait que le césium 137 relâché a une période (ou demi-vie) de 30 ans, ce qui signifie qu’il ne perd que la moitié de sa virulence au bout de 30 ans, (lien) cette décision gouvernementale parait peu responsable, condamnant à terme les habitants du secteur interdit à d’évidents graves problèmes de santé.

On se souvient que, quelques jours après la catastrophe, près de 100 000 japonais avaient fui la zone irradiée, laquelle avait été déclarée interdite dans un rayon de 20 km autour du site.

Mais, dans la zone se situant entre les 20 et 30 km140 000 japonais étaient confinés, alors que la pollution nucléaire, mesurée par la CRIIRAD, dépassait souvent les normes autorisées, ce qui a suscité à l’époque la colère de Bella Belbéoch, qui le 21 mars 2011 évoquait le scandale de cette population abandonnée à son sort. lien

En effet, la pollution ne se déplace pas de façon régulière : portée par les vents, elle s’était étalée jusqu’à60 km, et c’est pour cette raison que 300 000 japonais vivant dans cette zone avaient réclamé leur évacuation, constatant que le taux de radioactivité du sol avait atteint parfois les 46 000 Bq/kilo, ce qui n’a pas ému les autorités, même si une centaine de foyers de la ville de Date furent finalement étés évacués. lien

Or récemment, les autorités japonaises ont discrètement décidé que les habitants pouvaient retourner dans la zone interdite…à leurs risques et périls.

La terminologie des lieux a été changée, et la zone interdite devient « zone de retour indéterminée  » zone dans laquelle des allers retour sont, depuis le 28 mai 2013, autorisés sur des durées courtes et contrôlées.

Quant à la « zone évacuée », elle devient une « zone de préparation à l’annulation de la directive d’évacuation », avec finalement, un « retour à la normale » d’ici 2 ans.

Sauf que, quelle que soit la terminologie utilisée, le danger reste le même.

Dès que le taux de radioactivité, se situant actuellement entre 20 et 50 milli sieverts/an, se stabilisera à moins de 20 milli sieverts/an, les anciens évacués pourront retourner vivre dans leurs habitations.

De plus, depuis l’évacuation, des délinquants se sont introduits dans les propriétés, pillant tout ce qu’ils pouvaient, allant jusqu’à vider les réservoirs d’essence, ou embarquer les télévisions…déplaçant ainsi sans peut-être le savoir, beaucoup de radioactivité dans des zones encore préservées.

Depuis 2 ans, la nature a repris ses droits, et les plantes, les animaux, ont envahi les maisons.

Rats et souris y prolifèrent et des sangliers s’y promènent.

Les eaux sont contaminées…et les saumons dans les rivières ont le ventre à l’air.

Interviewée dans « Rue89 », une japonaise, madame Kowata, déclare : « là ou j’habite, la radioactivité s’est fortement accrue en 2 ans, le taux est passé de 100 à 200 micro sieverts par heure, pour atteindre 300 micro sieverts en mars dernier  ».

Elle ajoute : « on nous dit qu’on pourra rentrer, mais même dans 50 ans, personne ne le pourra. C’est bien pire qu’à Tchernobyl ! Et si on nous laissait là, sans jamais nous apporter de solution ? Comment allons-nous finir ? Notre vie, désormais, c’est de creuser notre tombe ». lien

Dans ces conditions, comment peut-on imaginer une seule seconde le retour des populations ?

C’est pourtant bien ce qui a été décidé.

Arte a proposé, il y a peu un documentaire de moins de 30 minutes, traitant justement des terres contaminées, des solutions possibles pour y remédier, et on peut le découvrir sur ce lien.

Ce film réalisé par Marie Monique Robin, Roland Théron et Françoise Boulègue raconte la vie de ces paysans qui ont décidé de rester dans la ferme de leurs ancêtres, et de tenter de « nettoyer le sol » de la radioactivité.

L’un d’entre eux, Seiju Sugeno, a fait appel aux services d’un scientifique, le professeur MasanoriNonaka, et les résultats sont encourageants.

L’une des méthodes est l’utilisation de la zéolite, une roche qui absorbe les particules radioactives, sauf qu’ensuite, il faudra gérer ces zéolites, qui ont accumulé d’énormes doses de césium. lien

Une autre solution passe par l’utilisation du colza : en le plantant dans une zone contaminée, on peut absorber une partie de la pollution, mais ce n’est pas totalement suffisant.

Mais une partie de la solution passe peut-être par la culture de semences biologiques, puisqu’il a été constaté que le riz bio fixe 2 fois moins de particules radioactives que le riz conventionnel.

Ils ont ainsi découvert que les sols nourris avec de la matière organique fixaient mieux le césium, et que ce dernier était moins présent dans les plantes cultivées.

D’autres agriculteurs, à 15 km de la centrale dévastée, ont décidé de planter du riz, après, disent-ils avoir décontaminé les rizières, assurant que, grâce à l’engrais contenant du potassium qu’ils utilisent, pour empêcher le césium radioactif de contaminer les plants de riz, le danger serait écarté, ou du moins moindre, ajoutant que le riz récolté sera bien sur contrôlé avant d’être vendu. lien

Pourtant, il reste une cruelle réalité, car dans la zone contaminée, pour toucher des compensations, les agriculteurs sont obligés de continuer à cultiver, et lorsque les légumes produits dépassent la norme, ils doivent les stocker en attente de solution.

Du coté de la centrale dévastée, on n’en finit pas d’accumuler l’eau contaminée, à part celle qui a été déversée plus ou moins légalement dans l’océan, il y a à ce jour 940 énormes réservoirs, ce qui représente plus de 290 000 tonnes d’eau radioactive, sans compter les 94 500 tonnes qui restent à l’intérieur des sous sols des bâtiments des réacteurs, et des autres installation.

Le site étant à court d’espace de stockage, Tepco est à la recherche de solutions pour la suite des évènements, puisque tant que les piscines de stockage n’ont pas été vidées des dangereux chargements d’assemblages nucléaires, il faut continuer inlassablement le refroidissement, afin d’éviter une catastrophe qui serait encore plus grave que celle du 11 mars 2011.

De plus, le système de décontamination manque à l’évidence d’efficacité, puisque si certaines substances radioactives sont en partie décontaminées, il reste toujours le tritium.

Sa valeur mesurée est du niveau de 1 à 5 millions de becquerels par litre, alors que la limite légale ne permet pas de dépasser les 60 000 Bq.

Tepco n’aurait que la solution de rejeter cette eau contaminée dans l’Océan, afin de la diluer, mais assure ne le faire éventuellement qu’avec l’accord des pêcheurs locaux.

En outre, l’entreprise nucléaire a creusé 12 puits de décharges afin d’empêcher les eaux souterraines polluées de s’infiltrer dans les sous-sols, sauf que les puits ne peuvent pomper que 100 des 400 tonnesqui s’infiltrent dans les bâtiments chaque jour.

C’est ce que l’on apprend grâce à l’enquête minutieuse menée par next-up organisationlien

En attendant, la facture commence à être salée, et d’après le quotidien Nikkei, elle atteindrait déjà 30 milliards d’euros, ce qui devrait faire réfléchir ceux qui affirment que le nucléaire est une énergie bon marché.

De plus l’entreprise nucléaire doit faire face à d’énormes demandes d’indemnisation, puisque à ce jour, ce sont 160 000 personnes qui ont fui leur domicile par crainte des radiations, et sans aide de l’état, ce serait la faillite pour Tepcolien

Du coté français, Delphine Batho annonce de nouvelles règles qui obligeraient bientôt l’exploitant nucléaire à revoir à la hausse le plafond de responsabilité civile nucléaire en cas d’accident, passant de91,5 à 700 millions d’euros, mais si l’on en juge par la situation japonaise, ça resterait de toute façon largement insuffisant, (lien) surtout si l’on tient compte des dernières estimations données par l’IRSN(institut de radio protection et de sûreté nucléaire) évaluant jusqu’à 430 milliards le coût d’un accident nucléaire majeur. lien

En attendant, l’ONU, par la plume d’Anand Grover, rapporteur spécial du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies vient de rendre un rapport accablant sur la situation japonaise, constatant que la quantité de césium relâchées est de 168 fois celle d’Hiroshima, ajoutant que l’on ne peut plus contester que l’exposition durable aux faibles doses radioactives accompagne le développement des cancers, remarquant l’absence de distribution de plaquettes d’iode, remettant en question la protection sanitaire des travailleurs de Fukushima, déplorant que l’accès aux examens médicaux ne soit pas systématique,(les sous traitants, qui sont la majorité du personnel, n’y ont pas accès), critiquant l’implication de la population pour des opérations de décontamination, alors qu’elles ne sont pas équipées pour le faire.et finalement il demande que le seuil acceptable soit ramené à 1mSv/an, au lieu des 20 mSvactuels. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « avec une seule fève, on ne peut pas préparer la soupe ».

L’image illustrant l’article vient de : « lyonroyal.over-blog.com »

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel

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