Peut-on être de gauche et membre du Siècle ?

Si l’on en croit certains internautes, y compris parmi les habitués d’AgoraVox, l’appartenance au Siècle est une tache sur le blason des caciques de gauche, un défaut rédhibitoire qui leur ôte toute légitimité à s’exprimer au nom du peuple. Le Siècle serait-il une sulfureuse confrérie de naufrageurs des droits sociaux ? Une coterie soumise au diktat d’une pensée unique oligarchique résolument tournée vers la quête effrénée de profits et par conséquent hostile aux intérêts des classes populaires ? En réalité, rien de tout cela…

Fondé en 1944 par le journaliste Georges Bérard-Quélin, Le Siècle est un puissant club dont les membres appartiennent tous, à des titres divers, aux élites de la société française. Parmi ses membres figurent, sans coloration politique dominante, des industriels, des hauts fonctionnaires, des journalistes, des dirigeants d’entreprise, des personnalités politiques, des avocats, des syndicalistes, des universitaires et des intellectuels. Au 1er janvier 2011, Le Siècle comptait 751 membres et 159 invités, ces derniers en attente d’être cooptés comme membres à part entière ou remerciés après un temps de probation pouvant demander parfois des années. Le Siècle est actuellement présidé par l’ex-syndicaliste Nicole Notat, celle-là même qui s’était fait éjecter sans douceur des manifestations de 1995 pour avoir soutenu le plan Juppé.

En matière de fonctionnement, Le Siècle réunit dix fois par an membres et invités pour un dîner au sein de l’Automobile Club de France dans les salons du prestigieux Hôtel de Crillon, place de la Concorde. Groupés par tables de huit, les participants échangent sur des thèmes préalablement définis comme cela se pratique lors des rendez-vous évènementiels organisés pour les cadres des grands groupes industriels ou commerciaux. Dès lors, peut-on dire que Le Siècle est un club de réflexion ? Ou, comme le prétendent certains, un think tank ? Sans doute ni l’un ni l’autre car il n’y a rien à attendre de ces dîners. Certes, il peut surgir ici et là des éléments de réflexion pertinents relativement à l’état de la société ou du contexte socioéconomique, mais qu’en faire lorsqu’une table peut réunir des gens aussi divers que Jean-François Copé et Martine Aubry, Ernest-Antoine Sellière (ex-patron du MEDEF) et Jean-Christophe Le Duigou (militant CGT), Lionel Jospin et Jean-Pierre Raffarin, Olivier Dassault et Serge July ?

On le voit, Le Siècle n’a rien d’un think tank, cette appellation désignant une force de proposition agissant en direction d’un parti, à l’image de Terra Nova, think tank du Parti socialiste. Quant à être un club de réflexion, on peut également en douter fortement, Le Siècle ne produisant pas de travaux formalisés dans des documents auxquels on pourrait se référer. On réfléchit donc beaucoup dans les luxueux salons de l’hôtel Crillon, mais de manière… évanescente.

Quel intérêt des personnalités politiques de gauche peuvent-elles trouver à intégrer un tel club ? A priori aucun. Mais a priori seulement car ces gens-là, tout comme leurs homologues de droite, savent à quel point les réseaux peuvent jouer un rôle important, non seulement pour booster leur carrière (c’est humain !), mais également pour donner un coup de pouce à des projets dont ils ont la charge. Le Siècle est en outre le lieu idéal pour percevoir l’évolution de l’état d’esprit des grands dirigeants français dans un contexte planétaire en constante évolution, et cela constitue un atout non négligeable dans l’aide à la prise de décision.

Une chose est sûre : Le Siècle n’est pas, comme cela se dit ici et là, un lieu de complot des oligarques réunis, tous déterminés à relayer les décisions du Groupe Bilderberg au détriment des classes populaires et moyennes. Il y a pourtant bel et bien des membres de Bilderberg au sein de ce club sélect (Alexandre Adler ou Dominique Strauss-Kahn par exemple), mais ils sont avant tout là pour les mêmes raisons que leurs compagnons de club : pour participer à l’un des dîners mondains les plus chics et les plus fermés du pays. Le Siècle n’est, sous ses aspects formels, qu’une sorte de grand pince-fesses, la réunion d’hommes et de femmes qui aspirent tout simplement, en dehors de toute idée de complot oligarchique, à être reconnus au sein de l’élite nationale et à se mouvoir dix fois par an au sein de cette élite.

Le Siècle n’est en définitive rien d’autre qu’un club d’orgueilleux qui ont besoin des lambris dorés et du spectacle des rosettes accrochées au veston ou au tailleur des convives. Je vous l’accorde, c’est pathétique, mais c’est aussi terriblement humain !

2 pensées sur “Peut-on être de gauche et membre du Siècle ?

  • avatar
    13 octobre 2011 à 9 09 50 105010
    Permalink

    @ Fergus

    Le Siècle n’est qu’un lieu où se réunissent les élites ? On jase, mais il ne s’y décide rien

    Vous avez sans doute raison. Pour décider, il y a d’autres réunions, plus discrètes… Mais le Siecle n’est pas rien: c’est une école. C’est là que se définit ce que c’est que d’appartenir à l’élite et qu’on apprend à en être.

    Le Siècle ne fait rien de plus qu’une Loge ou un club de golf. On y apprend à reconnaître les bornes de ce qui est acceptable au clan. Ici, on s’y familiarise avec le trend général qui fait consensus pour orienter la société.

    On le fait simplement mieux qu’ailleurs, parce qu’on le fait au simple contact, en frôlant la France d’en-haut et sans avoir l’air ni même l’intention d’y toucher. On ne va pas à l’école parce qu’on a la rougeole, ni pour avoir la rougeole… mais c’est bien là qu’on l’attrape.

    On l’attrape parce que l’on s’aperçoit qu’il y a, entre ceux qui donnent des ordres, quels que soient ces ordres, une familiarité plus grande qu’entre ceux qui donnent les ordres et ceux qui les reçoivent.

    On voit que l’on a en commun cette appartenance au herrenvolk qui transcende toutes les autres appartenances. Une solidarité de caste, qui est le ciment de la « société dans la société » que sont et veulent toujours être les Gagnants.

    C’est cette solidarité de caste qu’on apprend au Siècle. C’est l' »Union sacrée » des Gagnants, et en être est plus important que la ferveur religieuse ou les convictions politico sociales.

    Car il suffit de dire a un camarade qu’il est un « chef-Camarade » et que ca vaut bien un chef-Patron – puisque c’est « chef » qui importe – pour qu’il pense macroéconomie et oublie le prix du pain. Comme il suffisait de dire à un « propre a rien » dans les rues de Munich qu’il était un « pur Aryen », pour qu’il devienne un héros et marche jusqu’à Stalingrad.

    Il n’y pas de péché à aller au Siècle, bien sûr, mais, on en ressort souvent un complice plus ou moins conscient de l’élite et, sans même le savoir, on retourne alors chez soi comme un espion des Grands en mission chez les Petits.

    Pas de pustules, pas de fièvre… mais on à la rougeole….

    Pierre JC Allard

    Répondre
  • avatar
    13 octobre 2011 à 11 11 38 103810
    Permalink

    Bonjour, Pierre.

    Entièrement d’accord avec votre commentaire. J’aime bien la comparaison avec la rougeole.

    Dommage que des gens de gauche puissent être atteints. On aurait pu les croire immunisés, on se trompait !

    Cordiales salutations.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *