Quand Israéliens et Palestiniens jouent à l’unisson

 

FERGUS :

Fondé en 1999, le West-Eastern Divan Orchestra s’est donné pour mission de faire jouer conjointement et fraternellement des Israéliens et des Arabes, principalement palestiniens. Malgré les combats qui opposent Tsahal au Hamas, cet orchestre de l’espoir a entrepris sa tournée mondiale annuelle d’été. N’en déplaise aux faucons et aux intégristes, le Divan démontre que la cohabitation est possible…

En cette année 2014, le West-Eastern Divan Orchestra fête ses 15 ans d’existence. C’est à l’initiative conjointe de l’un des plus grands noms du piano et de la direction d’orchestre, l’Israélo-argentin Daniel Barenboim, et de l’un des plus importants écrivains et intellectuels du Proche Orient, le Palestinien Edward Saïd, que cette formation originale est née en 1999. À l’origine, un seul concert était prévu, à l’occasion des 250 ans de la naissance du poète allemand Goethe. Mais devant l’engouement suscité par cette belle idée, ses deux promoteurs ont très vite décidé de pérenniser l’expérience, avec un succès qui ne s’est jamais démenti au fil du temps.

Depuis 1999, le West-Eastern Divan Orchestra se produit chaque été sur des scènes internationales. Son objectif : permettre à 80 musiciens venus d’Israël et des pays arabes voisins, y compris la Palestine*, de se perfectionner ensemble sur le plan musical, de partager des valeurs d’humanité et de respect mutuel, de montrer au monde que l’entente est possible, en dépit de tous les discours et de toutes les initiatives géopolitiques visant à cliver les peuples dans une région ô combien soumise aux haines politiques ou religieuses.

En cette année 2014, c’est toujours sous la responsabilité de Daniel Barenboim, resté profondément attaché à cette belle idée humaniste et artistique, que le West-Eastern Divan Orchestra continue de se produire sur les scènes de la planète pour promouvoir la fraternité israélo-arabe par le biais d’un langage universel : la musique. Au côté du célèbre chef d’orchestre, Edward Saïd, décédé en 2003 d’un cancer, a été remplacé par son épouse, Mariam Saïd, tout aussi déterminée que son mari à faire vivre cette formation œcuménique, si chère au cœur du défunt.

Un œcuménisme mis à mal par la tragique actualité du Proche Orient où le conflit israélo-palestinien, caractérisé par une terrible disproportion des forces, a d’ores et déjà fait près de 1 800 morts** dont une écrasante majorité de résidents de la Bande de Gaza, presque tous des civils innocents, y compris les dizaines d’enfants massacrés par les obus de Tsahal. C’est évidemment avec un regard consterné que les membres du West-Eastern Divan Orchestra observent l’évolution de ces évènements. Mais loin de décourager leur expérience, ce conflit renforce au contraire leur détermination à montrer au monde qu’il existe d’autres voies que celle du conflit armé.

C’est ce qu’ont tenu à exprimer Daniel Barenboim et Mariam Said dans un communiqué commun : « Nous sommes profondément attristés et impliqués par les nouvelles en provenance d’Israël et de Palestine, et nous partageons l’inquiétude de nos membres. En ces temps difficiles, nous devons souligner l’importance de l’Art de l’écoute. Ces capacités d’écoute, nous les avons apprises et perfectionnées en jouant dans l’orchestre. Nous devons nous rappeler combien il est important d’appliquer, de la même manière, ce que nous avons appris sur scène aux autres aspects de nos vies. Pour citer Schopenhauer, Rien ne nous ramènera sur la voie de la Justice plus rapidement que la représentation mentale des difficultés, de la douleur et des gémissements du perdant.” Or, dans ce conflit, les deux camps sont perdants. Le West-Eastern Divan Orchestra est une communauté qui est construite sur la confiance, le respect, l’empathie, et une culture d’écoute et de compréhension. Ces valeurs constituent le cœur de notre travail ensemble. C’est pour cette raison que le Divan est une lueur d’espoir pour tous ! »

Quelle influence peut avoir le West-Eastern Divan Orchestra sur l’évolution du conflit ? Aucune, sans aucun doute, dans le contexte du moment, entre, d’une part, la frustration des Palestiniens spoliés par l’État hébreu et massacrés par une armée surpuissante, d’autre part la fuite en avant criminelle d’un exécutif israélien de plus en plus fascisant. Et ce n’est pas l’immense lâcheté des grandes puissances politiques, États-Unis et Union européenne en tête, relativement aux violations répétées du droit international depuis des décennies par Israël, qui peut inciter à l’optimisme. On peut néanmoins penser que l’émergence, ici et là, de nouvelles initiatives venant s’ajouter à l’expérience du Divan, pourra contribuer à faire parler d’une autre manière du problème israélo-palestinien en démontrant que la solidarité des deux peuples n’est pas une vue de l’esprit, mais une légitime attente des populations. Une attente battue en brèche par une minorité de gouvernants détraqués ou veules au service de puissants lobbies.

Mais place à la musique. Après avoir été reçu une dizaine de jours en résidence au Teatro Colón de Buenos-Aires, l’orchestre se produira le 3 août dans la capitale argentine lors du concert d’ouverture de la tournée 2014. Ce concert comportera notamment au programme le 1er concerto pour piano en ut majeur de Beethoven interprété au clavier par la grande artiste argentine Martha Argerich. Après deux autres concerts à Buenos-Aires, le West-Eastern Divan Orchestra se produira dans des cadres prestigieux : au Festival de Lucerne le 18 août, aux BBC Proms dans la superbe enceinte du Royal Albert Hall de Londres le 20 août, au Festival de Salzbourg le 21 août, et pour terminer en apothéose, sur la grande scène en plein air du Waldbühne de Berlin le 24 août. Au programme de ce concert de clôture : du Mozart avec le concerto pour piano n° 27 en si bémol majeur, et du Ravel avec la Rhapsodie espagnole, l’aubade Alborada del gracioso, l’envoûtante Pavane pour une infante défunte, et le célèbre Boléro. Nul doute qu’en chacune de ces occasions, le public aura à cœur de montrer sa solidarité avec l’idéal de ces musiciens.

Quel avenir pour le peuple palestinien ? Nul ne le sait, tant la folie semble avoir pris le pas sur la raison et l’humanité. Mais une chose est sûre : Daniel Barenboim, Mariam Saïd et les membres du West-Eastern Divan Orchestra ne se laisseront pas décourager. D’ores et déjà, et en dépit des nouvelles provenant de Gaza, ils rêvent d’un nouveau concert en territoire palestinien. Le Divan s’était en effet déjà produit en 2005 à Ramallah pour un concert Mozart-Beethoven symbolique et fortement chargé d’émotion. Désormais, c’est à un concert de paix définitive qu’ils aspirent. Par les temps qui courent, cela ressemble fort à une chimère. Hélas !

* Pour des raisons d’équilibre technique, quelques instrumentistes allemands et espagnols complètent l’effectif.

** Au 3 août, on comptait 66 morts israéliens, tous militaires, contre 1 730 morts palestiniens, presque tous des civils innocents. 

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