Quand Van Meegeren peignait des Vermeer

L’actualité française des derniers jours nous a appris qu’un tableau acheté 130 euros par un amateur d’art lyonnais lors d’une vente aux enchères pourrait être un authentique Rembrandt. C’est ce que semblent croire les experts de Christie’s, sollicités par l’acheteur, avant le test infrarouge qui doit être effectué prochainement par l’Institut Royal de Belgique. Vrai ou faux, l’avenir nous dira si ce tableau est une œuvre du grand maître hollandais. Ou ne le dira pas avec certitude, car les experts se sont souvent trompés. L’histoire de Han Van Meegeren, le plus génial faussaire du 20e siècle est là pour le montrer. Retour sur le cas de cet artiste atypique…

Né en 1889, Han Van Meegeren était parti étudier l’architecture à Delft lorsqu’il se découvrit, dans la ville du génial Vermeer, une passion pour la peinture. Délaissant la règle et le compas pour les brosses et les pinceaux, le jeune Hollandais se mit à peindre sans grand succès commercial. Jusqu’au jour où quelques-unes de ses toiles remportèrent des distinctions dans des expositions. Dès lors, la cote de Van Meegeren se mit à monter et le peintre put largement vivre de son art, notamment en réalisant des portraits de personnalités de la grande bourgeoisie et de la noblesse désireuses d’ajouter, sur les murs de leurs hôtels particuliers, leur faciès altier à la galerie des ancêtres.

Dans le même temps, Van Meegeren comprit qu’en peinture la qualité d’un travail personnel rapporte nettement moins que l’alignement sur la mode en vogue chez les clients fortunés, et surtout nettement moins que la signature apposée au bas de la toile. Un constat qui fut indiscutablement à l’origine de l’orientation très particulière que prit sa vie après que l’un de ses amis peintres lui eût montré la copie d’un Rembrandt réalisée par lui-même mais pourtant certifiée authentique par un expert.

Lors de son procès, Van Meegeren prétendit qu’en exécutant son premier vrai-faux Vermeer, il avait voulu confondre les snobs ignares et les critiques d’art incompétents qui dictaient leur loi sur le marché au détriment du vrai talent. Et de fait, il avait déjà violemment attaqué les critiques dans le magazine De Kemphaan. Mais si Van Meegeren avait été réellement sincère, sans doute eût-il procédé comme l’avaient fait Dorgelès et ses amis dans l’affaire Boronali (cf. Lolo roi du pinceau) en faisant authentifier l’œuvre et son auteur par un huissier en vue de ridiculiser plus tard des experts imbus de leurs certitudes. Mais le goût de l’argent fut plus fort et Van Meegeren se fit indiscutablement faussaire par esprit de lucre.

C’est dans une maison de la Riviera française, à Roquebrune, que le Hollandais commença, dès 1936, à peindre des Vermeer, mais aussi, pour varier, des Pieter de Hooch ou des Frans Hals. Commercialisés par les soins d’un intermédiaire, prétendument pour le compte d’une riche famille italienne en difficulté financière mais désireuse de garder l’anonymat pour ne pas attirer l’attention sur sa décrépitude, les tableaux prirent discrètement le chemin de collections privées. Et c’est ainsi que l’on découvrit en 1937 dans l’appartement parisien d’un homme d’affaires hollandais subitement décédé un Vermeer inconnu, Le souper d’Emmaüs, qui fut authentifié par un expert international monégasque.

Confondu par la défaite des nazis

Devenu riche, Van Meegeren retourna en 1939 s’installer à Amsterdam où il fit l’acquisition, au cœur de la ville, d’un superbe hôtel particulier du 18e siècle. Sans doute eût-il vécu des jours heureux jusqu’à la fin de son existence si la défaite allemande n’avait mis en lumière dans l’inventaire des œuvres « pillées » par Goering un Vermeer inconnu : Le Christ et la femme adultère. Ce tableau attira tout naturellement la curiosité des experts par sa facture étonnamment médiocre comparée à celle des authentiques Vermeer ainsi qu’à la plupart des faux de Van Meegeren comme cela sera démontré ultérieurement. Peut-être faut-il voir là une preuve supplémentaire de l’appétit du faussaire pour l’argent facile. Car ce tableau, peint en 1942, avait été discrètement vendu 1 600 000 florins par l’intermédiaire d’un banquier allemand dénommé Miedl au « gros Hermann » dont il était de notoriété publique dans les milieux artistiques que son goût pour l’art se caractérisait plus par une boulimie de collectionneur que par de réelles capacités d’expertise.

Confondu par des versements d’argent reçus de Miedl puis par des résultats de perquisition, Van Meegeren fut incarcéré avant d’être jugé en 1947 dans une salle d’audience transformée pour la circonstance en galerie d’art. Motif des poursuites : avoir vendu à l’occupant une œuvre appartenant au patrimoine national. Un crime dans le contexte de l’époque. Les autorités judiciaires néerlandaises croyaient en effet dur comme fer qu’il s’agissait bien d’un Vermeer authentique. Exposé de ce fait à une lourde peine, Van Meegeren choisit de dévoiler la supercherie, préférant être accusé d’escroquerie aux dépens de Goering et de quelques autres collectionneurs, plutôt que de dilapidation du patrimoine.

Encore fallait-il prouver qu’il était l’auteur du tableau. C’est alors que Van Meegeren, toujours détenu, exécuta sous le regard stupéfait des enquêteurs et des experts judiciaires un nouveau faux Vermeer : Jésus-Christ enseignant dans le temple. Condamné à un an de prison par les juges, Van Meegeren n’indiqua jamais combien de faux Vermeer ou de faux De Hooch il avait exécuté. Une dizaine d’entre eux, dont la superbe Femme jouant de la musique furent retrouvés dans des collections privées ou des musées, mais sans doute en subsiste-t-il encore ici ou là dont les propriétaires ne se sont jamais fait connaître par crainte du ridicule.

Le Rembrandt de Lyon est-il authentique ? Peut-être ne le saura-t-on jamais avec certitude pour peu que le tableau, s’il est faux, ait été réalisé sur une toile du 17e siècle et avec des pigments d’époque avant d’être habilement cuit et patiné comme savent le faire quelques rares professionnels expérimentés. 130 euros dans un cas, des millions dans l’autre, le marché de l’art est décidément très étonnant !

Mais revenons à Han Van Meegeren. Les lois sont ainsi faites qu’il arrive parfois que le génie aille croupir en prison. Et même y mourir, à l’image de notre faussaire hollandais qui, en novembre 1947, s’éteignit d’une crise cardiaque quelques semaines après sa condamnation. Ses Vermeer avaient été salués par des critiques d’art enthousiastes et dûment authentifiés par les experts. Cela donne définitivement raison à Van Meegeren : ce n’est pas la qualité d’une œuvre qui en fait le prix, mais la signature qu’elle porte, tel ce célèbre « R » qui figure en bas du Rembrandt de Lyon et pourrait faire la fortune de son heureux propriétaire. Mais rien n’est encore gagné car, comme dans les séries policières américaines, les experts ont, la technologie aidant, accompli d’énormes progrès dans l’art de déceler l’insignifiante particule qui brisera le rêve.

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