Qui veut la peau des lanceurs d’alerte ?

OLIVIER CABANEL:

D’Hervé Falciani à Bradley Manning, en passant par Julian Assange, Michèle Rivasi, Edward Snowden, Irène Frachon, Edwy Plenel, Hervé Kempf et tant d’autres, on tente en vain de comprendre cette justice qui poursuit ceux qui alertent, plutôt que de traquer ceux qui sont montrés du doigt.

Dès 2008jacques Testart, dans les colonnes du journal « la décroissance » évoquait ces citoyens qui viennent sur la place publique pour alerter les populations du danger qui les menacent : « Ils sont souvent au premier rang de l’innovation (chercheurs, ingénieurs), ou de la production (ouvriers, paysans, …mais parfois témoins par hasard (riverains, consommateurs,…). Leur alarme est systématiquement contrée par les institutions, industriels, commerçants qui estiment leur intérêts menacés et utilisent tous les moyens pour faire taire le gêneur (menaces, harcèlement, mise au placard, licenciement, procès…) et souvent ça marche ! Alors l’alerte s’éteint, chacun peut circuler, il n’y a plus rien à voir ». lien

On pourrait, comme le fait remarquer judicieusement Edwy Plenel, évoquer le travail essentiel des journalistes, dont il déclare : « le journaliste à pour mission d’être un lanceur d’alertes » (lien), mais la presse, à quelques exceptions près, est plus suiveuse, que suivie.

Plenel à démontré, avec l’affaire Cahuzac, qu’il mettait ses actes en cohérence avec ses paroles. lien

C’est l’occasion de rappeler que Cahuzac avait été informé, dès l’été 2010, des activités illicites de labanque HSBC, et que son frère Antoine était à l’époque l’un des responsables de la filiale française de cette banque. lien

Mais revenons à nos lanceurs d’alerte.

Les sujets de s’inquiéter ne manquent pas : nucléaire, grands projets inutiles, (lien) OGM, vaccins tueurs, médicaments dangereux, fraude fiscale, dioxine, amiante, (il aura fallu près d’un siècle pour en confirmer son danger) chemtrails, lasagnes au cheval, saumons d’élevage toxiques (lien) tensio-actifs, (lien) gaz de schiste (lien), esclavage dissimulé (lien), harcèlement au travail, espionnage des populations, réchauffement climatique (lien), pesticides…etc.

Les lanceurs d’alerte le payent souvent cher : souvent licenciés, comme André Cicollela, puni pour avoir dénoncé les dangers des éthers de glycol, privé de moyens de travail comme Carmen de Jong, pour avoir dénoncé l’abus des canons à neige, ou comme Christian Vélot, dénonçant les OGM et du coup privé de tous ses crédits de recherche en 2008lien

Citons aussi le docteur pneumologue Irène Frachon qui s’est battue pendant des années, quasiment seule contre tous en tentant d’alerter l’opinion des dangers du Médiator.

Dès 1990François Brenot, son chef de clinique avait mis en cause un « coupe faim », diffusé parServier, l’Isoméride provoquant une HTAP (l’hypertension artérielle pulmonaire), pouvant déboucher sur la mort du patient.

En 1996, le « New England Journal of Medicine  » confirme le diagnostic du docteur, et l’Isoméride est enfin retiré du marché en 1997.

Or en 2006Irène Frachon découvre dans le journal « Prescrire  » un article qui déplore que le Médiator, proche de l’Isoméride, continue d’être prescrit. lien

Il faudra attendre 3 longues années pour que ce médicament dangereux soit finalement interdit, mais en attendant cette logique décision, près de 2 millions de français l’auront utilisé, et certains l’auront payé de leur vie. lien

Une autre femme courageuse, Michèle Rivasi a réussi à démontrer que la catastrophe de Tchernobylavait bien pollué durablement une bonne partie du territoire français, (lien) alors qu’en haut lieu, Valéry Giscard en tête, on avait affirmé sans scrupules, qu’il n’y avait aucun danger. lien

Au chapitre des femmes qui alertent, comment faire l’impasse sur ces Femens, qui en arborant leur poitrine, viennent dénoncer soit le despotisme d’un Poutine, (vidéo) ou soutenir leur sœur tunisienne, et qui en payent le prix fort ? lien

Et quid de José Bové qui, avec quelques autres, s’est illustré en fauchant les parcelles plantées enOGM ? lien

Personne n’a oublié Hervé Falciani, qui, découvrant que les contestables pratiques de sa banque, (HSBC) s’en était ouvert à ses supérieurs, lesquels n’en avaient pas tenu compte.

Du coup, il quitta sa banque, mais en emmenant avec lui les preuves des délits : 130 000 comptes clients, parmi lesquels, 8993 exilés fiscaux français, qui y avaient déposé leur pécule afin d’échapper à l’impôt.

On sait aujourd’hui qu’Eric Woerth, ministre du budget à l’époque, ayant eu communication de cette liste, avait modestement obtenu la « régularisation » de 20 fautifs, ce qui avait permis tout de même à l’Etat de récupérer 500 000 euros (lien) alors que la somme récupérable est de l’ordre de 50 milliards d’euros, que les paradis fiscaux recèlent près de 10 000 milliards d’actifs financiers (lien) et que les 21 paradis fiscaux liés à l’Europe provoquent plus de 100 milliards annuels de perte de recettes fiscales. lien

En attendant, Falciani qui aurait pu au moins espérer un remerciement, a d’abord été arrêté en Espagne, s’est retrouvé en prison, et il est toujours recherché par la Suisse qui le menace de 7 ans et demi de prisonlien

Il a été libéré depuis, et devrait revenir sous peu en France, sous haute protection, pour travailler avec le fisc (lien) puisqu’une loi française le protège dorénavant, grâce à un amendement écologiste voté par l’assemblée nationale le 11 juin dernier. lien

Par contre Bradley Manning est en prison, et il semble bien que ce soit pour longtemps, menacé par la justice américaine de 20 années de détention pour avoir communiqué les fameux 250 000 câbles diplomatiques, et les 500 000 rapports militaires américains, documents transmis au site WIKILeaks, que Julian Assange a pu exploiter avec succès.

Quid du calvaire subi par Manning ? Détenu depuis plus de 1000 jours, tenu au secret, dévêtu, privé d’intimité, contraint de dormir sans obscurité, le rapporteur spécial des Nations Unies évoque à son sujet un traitement inhumain et dégradant. lien

Julian Assange, depuis le 16 aout 2012, est toujours dans sa prison dorée de l’ambassade d’Equateur, pour avoir mis sur la place publique les documents de Manninglien

Officiellement sous le coup d’une demande d’extradition portée par la Suède pour un viol qui n’en était pas un, d’autant que les 2 « plaignantes » ont retiré leur plainte.

L’accusation est appelée « sexe par surprise », ce qui est en Suède la qualification du refus de mettre un préservatif, (lien) alors que d’après Assange, le rapport sexuel était consentant. lien

Finalement, on a appris qu’aucune des 2 jeunes femmes impliquées dans cette affaire n’avait porté plainte, et que la procureure suédoise avait en fin de compte laissé tomber la plainte pour « viol » ne conservant que celle « d’attentat à la pudeur ». lien

Toujours est-il que Julian Assange est encore menacé, conscient que derrière la justice suédoise, c’est le gouvernement américain qui tente de le mettre en prison.

Aujourd’hui, c’est Edward Snowden qui est menacé (lien), pourtant, son geste citoyen aurait dû être récompensé, puisque c’est lui qui à révélé le scandaleux programme PRISM, mis en place par le gouvernement américain, lequel programme espionne, dans la pure tradition du roman deGeorges Orwell, les populations, en surveillant les mails, les messages skype, les publicationsfacebook, et les appels téléphoniques en toute illégalité.

Les groupes de défense des libertés numériques se multiplient, et sous la bannière de l’EFF (ElectronicFrontier Foundation), avec l’aide de Tor, un logiciel qui permet de surfer anonymement (lien), la résistance s’organise afin de maitriser des technologies, refusant l’autorité, voire contestant les conventions sociales.lien

Stéphane Hessel n’avait-il pas affirmé : « …et donc quand il y a des valeurs légitimes et qui ne sont pas appliquées légalement, il faut savoir désobéir ». lien

Désobéir, c’est donc entrer en résistance.

D’autres parades à l’espionnage gouvernemental existent : le site « wikistrike  » en propose quelques-unes : Eviter les smartphones, préférer comme boite mail certains services de messagerie à d’autres, idem pour les moteurs de recherche, certains, comme le Réseau Privé Virtuel (VPN) permettent de se connecter anonymement. lien

Le détail des conseils est sur ce lien, ou celui là  :

La meilleure nouvelle est peut-être pour les héritiers de Georges Orwell, puisque son livre, 1984, retrouve un regain de popularité, et sur les sites de vente en ligne, dès le lundi 10 juin, les ventes étaient en augmentation de 126%. lien

Comme dit mon vieil ami africain : « celui qui t’enseigne vaut mieux que celui qui te donne ».

L’image illustrant l’article vient de « devismutuelle.com ».

Merci aux internautes de leur aide précieuse

Olivier Cabanel


2 pensées sur “Qui veut la peau des lanceurs d’alerte ?

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    24 juin 2013 à 14 02 08 06086
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    Bon article. In ne faut pas oublier les lanceurs d’alerte au Canada comme les scientifiques qui ont dénoncé Monsento et leur tentative de les acheter pour rendre légal la Bovine Growth Hormone. Ces scientifiques ont perdu leur emploie congédiés par le gouvernement du Canada mais c’est grâce à eux que nous ne buvons pas du lait contamine par cet hormone. Aux États-Unis, si seulement on avait écouté Frank Casey dans l’affaire Madoff…

    Mais aucun article ne peut donner la vraie perspective d’être un lanceur d’alerte et comment on est attaqué. Je suis un lanceur d’alerte dans l’industrie de l’assurance où je dénonce les pratiques commerciales des assureurs. Malheureusement les assureurs sont protégés par des gens au gouvernement; bureaucrates haut placés. Leur dernière attaque est sournoise. Ils utilisent Revenu Québec. J’ai reçu une facture d’impot de $15,000 pour l’année 2010. Petit problème pourtant car je n’étais pas résident du Québec et j’étais resident de la Nouvelle Écosse où j’ai payé mes impôts. Mais le but est de détruire ma réputation financière avant que j’aie le temps de prendre les mesures judiciaires pour me défendre…

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    29 juin 2013 à 3 03 30 06306
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    Merci monsieur Cabanel pour cet excellent article, comme vous avez l’habitude de les concocter ; pour celui-ci, en accord avec vous…enfin presque. Considérer les femen comme des lanceuses d’alerte est pour le moins faire injure aux authentiques lanceurs comme Snowden et les autres. Rien qui ressemble à la lutte des féministes avec ces dames ; elles ne sont que l’image des femmes-objet, ce contre quoi se battent les vraies féministes. D’ailleurs pour qui roulent-elles exactement ? Ca ressemble fort aux révolutions « orange » à une époque où il était nécessaire de faire tomber certains pays de l’est, avec l’aide bénie des Etatsuniens, Sorros et consorts…au profit d’une soi disant nécessaire démocratie, cachant un véritable impérialisme « humanitaire ».
    Lisez l’excellent article d’Ahmed Halfaoui dans le quotidien « Les débats » – Au nom d’une culture de l’humanité supérieure – Vous constaterez que le féminisme, à fortiori dans les pays musulmans, ça n’est pas cela.
    Mais régalez-nous encore avec vos écrits que je me permets de reprendre
    sur mon blog de lectures.
    Cordialement.
    marissé

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