Salon de l’Agriculture

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FERGUS :

Le Salon International de l’Agriculture a ouvert ses portes le samedi 27 février 2016 pour les fermer le dimanche 6 mars. Comme chaque année, toutes sortes d’animaux et une grande variété de produits des terroirs de France sont mis à l’honneur durant cette manifestation très attendue des Franciliens. Dans le climat de lutte engagée par les exploitants agricoles, ce 53e Salon « bien sous tous rapports » apparaît pourtant comme un séduisant trompe l’œil…

Ils sont tous là, quelque part sur les 220 000 m² d’exposition du salon pour être admirés par les 700 000 visiteurs attendus porte de Versailles : chevaux et juments, taureaux et vaches, moutons et brebis, boucs et chèvres, porcs et truies, sans oublier les nombreux représentants de la basse-cour ou des clapiers. Sont également présents pour l’évènement les compagnons à quatre pattes : les chats, impeccablement peignés pour se produire en public, et les chiens, souvent moins cabots que leurs maîtres.

Pas de vieilles haridelles, de vaches efflanquées, de brebis pelées ou de coqs anémiés : les 3 850 animaux exposés sont magnifiques, sélectionnés pour leur port altier, leur pelage soigneusement lustré, leur plumage irréprochable, et la qualité de leur rendement. Ces bêtes au pedigree remarquable sont toutes inscrites au registre généalogique de leur espèce et appelées à concourir lors du prestigieux Concours général agricole qui, chaque année, désigne les champions et les championnes du Salon dans chaque catégorie.

Parmi elles, Cerise, une superbe vache « bazadaise » : drapée dans sa robe grise, cette fille d’un certain Ugolin et d’une dénommée Sylvie subit sans broncher le mitraillage des photographes désireux de garder une image de la « mascotte » du 53e Salon. Il est vrai qu’elle est bien jolie, Cerise, grâce à un étonnant produit de beauté : du liquide lave-vaisselle, un vieux truc des éleveurs pour lustrer le poil de leurs bêtes à concours.

Être primé à Paris ne concerne pas les seuls animaux, cela vaut également pour les produits du terroir : vins, bières, apéritifs, charcuteries, fromages, produits laitiers, conserves de fruits et légumes ou plats cuisinés. Mais la concurrence est rude : nombreux sont en effet les producteurs et les artisans qui concourent dans l’espoir de décrocher une médaille d’or, d’argent ou de bronze, comme aux Jeux Olympiques ! Et pour cause : une telle récompense est synonyme d’une augmentation significative des ventes dans les circuits de distribution et sur le web.

Car c’est un fait avéré, le médaillon du Concours général agricole de Paris agit comme un aimant sur les consommateurs, ce label étant à leurs yeux le meilleur gage de qualité, loin devant les labels fantaisistes qui prolifèrent sur les rayonnages de la grande distribution. La réalité est pourtant plus nuancée comme l’ont montré les enquêteurs du magazine 60 millions de consommateurs dans leur dernier numéro. Non que les produits exposés sur les stands alimentaires du Salon et médaillés par les jurys soient médiocres, loin s’en faut, mais il en est d’aussi remarquables parmi les absents.

Au-delà des Concours généraux dont ils ne maîtrisent pas les codes, ce que les visiteurs viennent avant tout chercher au Salon de l’Agriculture, c’est une immersion dans un monde agricole fantasmé. Un lien souvent plus ou moins conscient avec un vécu lointain ou les récits de parents ou grands-parents ayant naguère, comme tant d’autres Français, déserté le monde rural pour le monde urbain. Les organisateurs ne s’y trompent pas : tout est fait, dans les différents halls d’exposition, pour donner corps à cette image d’Épinal propre à ravir petits et grands et assurer le succès commercial de l’évènement. Et cela avec l’aide des médias grand public dont les journalistes se montrent peu avares en clichés élogieux, voire dithyrambiques, sur « la plus grande ferme de France ».

Des supplétifs de l’industrie agroalimentaire

Or, le monde agricole contemporain ressemble très rarement à ce qui est présenté sur les stands de la porte de Versailles. L’agriculture moderne en France est en effet très largement dominée par un modèle productiviste destructeur de sols du fait de l’emploi massif d’engrais, de pesticides ou de fongicides, générateurs ici et là de graves pollutions des rivières, des rivages ou des nappes phréatiques. Ne nous y trompons pas : les paysans respectueux de la nature ne sont qu’une petite minorité au sein d’une profession largement engagée dans une voie irresponsable par la FNSEA.

Même constat pour les éleveurs : bien peu nombreux sont ceux qui disposent d’un cheptel élevé dans un milieu naturel et nourri sans recours à des compléments industriels n’ayant plus grand-chose à voir avec l’alimentation saine des générations animales d’antan. Très majoritairement élevés en batteries concentrationnaires, les animaux ont perdu leur statut d’êtres vivants dignes de respect. Désormais, ils ne sont plus que des machines à viande, à lait ou à œufs entre les mains d’exploitants passés de l’état de paysans à celui de supplétifs de l’industrie agroalimentaire. Ce faisant, ils sont devenus les complices d’une maltraitance imposée par les cahiers des charges drastiques qui régissent leur activité.

Là encore cela se fait sur la base de choix dictés à leurs adhérents par une FNSEA aux liens incestueux avec l’industrie, dominée par des dirigeants souvent porteurs eux-mêmes d’une double casquette à l’image de Xavier Beulin. Car non content d’être l’actuel président de la FNSEA, l’homme est également à la tête du très puissant groupe industriel Avril – 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires ! –, propriétaire de marques comme Lesieur, Puget, Fruit d’Or, mais également leader européen du biodiesel sous la marque Diester. Rappelons que Xavier Beulin émarge en outre au Conseil d’Administration du Crédit Agricole, cette banque si douce aux gros producteurs et si dure envers les plus modestes.

Qui peut sérieusement croire que la FNSEA est au service des petits paysans qui, au fil des décennies, ont façonné nos paysages et enrichi notre patrimoine culturel ? Il ne faut pas rêver, ces exploitants-là sont condamnés à disparaître s’ils ont suivi les consignes du syndicat majoritaire en se ralliant à une agriculture productiviste mortifère pour les petites exploitations. Comment pourrait-il en aller autrement alors que ces exploitations n’ont aucun poids dans les négociations avec la distribution et sont les premières victimes de la suppression des quotas voulue par la FNSEA et mise en place dans le cadre de la PAC par les autorités européennes.

Par chance, tous les exploitants agricoles n’ont pas commis l’erreur de s’engager dans cette voie productiviste déshumanisée et suicidaire pour les « petits ». C’est notamment le cas des tenants d’une agriculture véritablement raisonnée, des exploitants bio, ainsi que des éleveurs qui, parfois sous les quolibets des productivistes, ont fait le choix des méthodes traditionnelles et des circuits courts. Autrement dit, le choix de la qualité dans le respect des terroirs et du bien-être animal. Certes, la majorité de ces « vrais paysans » ne prétend pas à s’enrichir et ne touche rien des 9,5 milliards d’euros de subventions européennes qui vont principalement dans les poches des gros producteurs. Mais ils vivent dignement de leur métier sans jamais éprouver le sentiment de culpabilité qui mine leurs collègues vendus à l’industrie.

L’agriculture française est victime d’un problème structurel majeur. Il est urgent qu’elle se réforme pour se recentrer sur ce que les paysans français savaient si bien faire sur le territoire, mais ont très largement abandonné pour des chimères industrielles : des produits de qualité comme ceux qui sont exposés à la porte de Versailles, mais sont devenus si peu représentatifs de l’agriculture française. Urgent également de favoriser partout les circuits courts d’abattage, de transformation et de distribution, y compris l’émergence de coopératives.

Il est urgent enfin que l’agriculture française pèse de tout son poids (la France reste le 1er producteur européen) pour renégocier la PAC dans une optique radicalement différente visant au maintien à la terre des emplois respectueux des terroirs par le biais d’une réorientation des subventions vers les productions de qualité et non plus vers des produits destinés à alimenter les circuits de la « malbouffe ».

Cela fait des décennies que la Confédération paysanne plaide pour un modèle qualitatif qui permette d’échapper à la dictature des prix. Et cela fait des décennies que la voix de ses dirigeants est étouffée par celle des puissants dirigeants de la FNSEA, ces fossoyeurs productivistes très largement responsables de la crise paysanne actuelle et des drames qu’elle engendre ici et là. La voix du bon sens sera-t-elle entendue ? Eu égard aux intérêts industriels en jeu, rien n’est moins sûr…

Pour terminer sur des notes plus souriantes…

En cette période de zoom médiatique sur un monde agricole en plein doute, impossible de passer sous silence le film La vache qui connait actuellement un grand succès populaire. Réalisée par le cinéaste Mohamed Hamidi, cette très jolie fable – plébiscitée au Festival du film de comédie de l’Alpe d’Huez – montre le périple de Fatah, un modeste paysan (l’épatant Fatsah Bouyahmed), et sa vache Jacqueline entre un village algérien perdu au cœur du bled et le Salon de l’Agriculture de Paris où Fatah entend faire concourir sa belle « tarine » au Concours général. Incontestablement, la détente, la bonne humeur et une humanité de bon aloi sont au rendez-vous dans ce « feel good movie » comme diraient les Britanniques. Dans le climat de morosité ambiant, c’est toujours bon à prendre.

Enfin, pour rester sur une note optimiste, pourquoi ne pas aller visiter La ferme enchantée ? Une exploitation étonnante à bien des égards… (À chanter, pour ceux que cela tente, sur l’air de l’inoubliable Chanson sans calcium des Frères Jacques).

C’est une ferme enchantée / Dans un coin isolé / Au milieu des tourbières. / On dit qu’elle est exploitée / Par un curieux fermier / Époux d’une sorcière.

Leurs vaches donnent un lait bizarre, / On dirait du Ricard, / C’est extraordinaire ! / Même les petites brebis / Produisent du chablis / Quand c’est pas du sancerre !

Les canards sont très sympas / Car ils pondent du foie gras / Truffé tous les dimanches. / Dans l’étang on voit nager / De beaux saumons fumés / Prédécoupés en tranches.

Et puis il y a des dindons / Tous farcis de marrons / En prévision des fêtes, / Sans oublier les gorets / Qui marchent au beaujolais / Que produisent les biquettes.

Le fermier m’a invité / Dans sa ferme enchantée, / C’est vraiment formidable / De se griser le palais / En dégustant du lait, / Ça paraît incroyable !

Mais quel est ce bruit strident / Qui me perce le tympan ? / C’est mon réveil qui sonne. / Adieu mon beau Paradis, / Faut qu’ je sorte du lit, / Beau rêve, je t’abandonne.

Fergus

Précédents articles consacrés au monde rural :

Une cloche dans la tourmente (juillet 2014)

Aux sources du Tarn : noces d’or lozériennes (juin 2014)

1957 : jour de batteuse (septembre 2013)

Aubrac : du granit, des vaches, et une incomparable sérénité (août 2012)

Sous le regard des vautours : bienvenue sur le Causse Méjean (août 2012)

Pierrounet, rebouteux de l’Aubrac (avril 2010)

Le village englouti (décembre 2009)

1965 : un dimanche au village (novembre 2009)

Ah… la vache ! (août 2009)

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