Sauvez les enfants!

2014_05_15_01

ALLAN ERWAN BERGER       J’ai reçu il y a deux jours un lourd colis en provenance d’Espagne. Envoyé par un correspondant conchyliologue, il contenait plusieurs kilos d’un gravier coquillier dragué dans le détroit de Gibraltar, à l’endroit le plus étroit, juste au large de la côte marocaine, par 120m de fond.

Le matériau qui a été récolté dans cette opération correspond à un détritique de bas de pente, qui ramasse donc tous les débris et les morts du talus. L’étude des différents êtres qui reposent dans cet endroit montre que la rocaille au-dessus de ce tas de gravats était colonisée par du corail rouge, qui apparaît ici soit en éclats d’un cerise vif, soit en vieux morceaux d’une couleur plus brique. Il y a aussi de la dentelle de Vénus, du corraligène, des fragments de gorgones, de très étranges petites moules chevelues qui ne dépassent pas les 7mm, et quelques gastéropodes prédateurs.

Mais ce n’est pas tout. Comme nous sommes dans la partie la plus étroite du goulet, nous sommes sur le passage des embarcations remplies d’Africains en route clandestine pour l’Europe. Il s’agit de bateaux pneumatiques surchargés, équipé d’un moteur étique, d’un peu d’essence et de quelques prières. La population qui a embarqué grelote, car on traverse de nuit, et de préférence par temps couvert. Il fait tellement froid pour des Sahéliens qu’ils sont emmitouflés dans des anoraks.

La visibilité est nulle. Les porte-conteneurs qui sillonnent le détroit sont innombrables, rapides, immenses et soulèvent des vagues meurtrières. Il pleut, il y a du vent, les enfants pleurent, les vagues claquent, on embarque de l’eau, il faut écoper. Les gens sont tellement tassés que le moindre mouvement collectif peut être fatal. Que surgisse la vague d’étrave d’un cargo, et le pire peut arriver comme ça, d’un seul coup. Le canot se retourne. Rares sont les gens qui savent nager. Une guerre s’allume pour accéder aux pneumatiques, s’y accrocher, glisser sur les boudins, chercher une prise et ne rien trouver, tandis que l’eau glacée de l’Atlantique donne une sensation d’étouffement, que le cœur se ralentit, et qu’un sommeil irrésistible peut t’envelopper en une seconde. Je le sais car ça m’est arrivé dans un torrent. Je me suis donné un coup de pied mental énorme, et je ne me suis pas endormi. Moi j’ai survécu. Mais ordinairement les Sahariens meurent. Ils voient au loin les lumières de l’Europe, ils voient derrière eux les lumières du Maroc, ils voient sur eux la nuit sans espoir, et le gouffre sous leurs jambes. Puis ils s’endorment, désespérés.

Dans mon échantillon de coquillier j’ai retrouvé des éclats de montre, un chariot de fermeture-éclair, et une moitié de molaire. Je pleure encore.

Imaginons :

Imaginons un monde où l’Europe, écrasée sous la botte policière de gouvernements qui seraient entièrenment soumis aux princes marchands, n’agirait plus politiquement que comme un prédateur avide de fric et de parts de marché.

Imaginons que des poulets, par exemple, seraient produits au Brésil dans des conditions sociales telles que cela détruirait les emplois corrects qui pourraient encore y subsister, pour ne plus laisser à la population d’autre solution que de s’enfourner dans des usines géantes où elle serait traitée comme du bétail de somme, un peu comme à Tijuana, au Mexique, en zone ALENA.

Ces poulets une fois tués et préparés traverseraient l’Atlantique en bateau pour débarquer par exemple en Pologne, où ils seraient conditionnés et empaquetés selon les normes européennes. À cette occasion, ils bénéficieraient probablement d’une subvention.

Continuons à imaginer. Les poulets, bien subventionnés avec l’argent des Européens au chômage, seraient vendus dans les pays d’Afrique ou du Moyen-Orient, partenaires de l’Europe à des conditions terribles (abaissement des barrières tarifaires, obligations d’achats de masse, etc). Ces poulets, vendus à un prix dérisoire sur place, tueraient immanquablement tous les petits producteurs locaux de volaille, les ruinant aussi sûrement qu’un obus lancé sur leur exploitation.

Ceci se passerait aussi avec le blé, avec le porc, avec le soja, avec tout ce qui peut être subventionné par le plus puissant, tandis que le plus faible n’a pas le droit, lui, de soutenir son agriculture.

Alors les paysans des pays acheteurs disparaîtraient, et toute une économie s’effondrerait, rendant l’argent si rare que même le poulet dit “européen” deviendrait, malgré son prix misérable, inabordable ; et le riz, et le blé, etc. Les famines se répandraient, engendrant des conflits et des déplacement de populations.

Ces pauvres déracinés erreraient d’un pays à l’autre, mal reçus partout, crevards sans avenir, rejetés d’un bidonville dans un camp de rétention, ou une mine de sel, ou enfermés dans un bordel géant pendant trois années. Naufragés sur leur propre continent, esclaves de tous, cibles de la policaille et de la politicaille. Les plus courageux partiraient pour l’Europe, et traverseraient soit aux Canaries, soit à Lampedusa, soit à Gibraltar. Imaginons.

Un fou l’a imaginé:

En 1918, monsieur Lu Xun, intellectuel et nouvelliste chinois très engagé à gauche, écrivait, dans la première histoire qui fut imprimée de lui (Le journal d’un fou), et qui a pour sujet le cannibalisme des gens (meurs aujourd’hui je mourrai demain) :

« Changez, changez jusqu’au tréfonds de votre cœur ! Sachez qu’à l’avenir, il n’y aura plus de place sur terre pour les mangeurs d’hommes. »

« Si vous ne changez pas, chacun de vous pourrait bien être dévoré à son tour. »

Le narrateur se rends compte peu à peu qu’il a vécu toutes ces années dans un lieu « où l’on se repaît de chair humaine depuis quatre mille ans. »

« Avec quatre mille ans de cannibalisme derrière moi – je ne m’en rendais pas compte, mais maintenant je le sais –, comment pourrais-je espérer rencontrer un homme véritable ? »

Et je pleure en lisant cette harangue du fou, tandis que je tiens dans mes doigts le chariot de la fermeture-éclair.

Le fou conclut :

« Se pourrait-il qu’il y ait encore des enfants qui n’ont pas mangé de l’homme ?

Sauvez-les !… »

Avril 1918

Les trois jamais:

1- Ne perdez jamais de vue que ce que vous défendez, c’est la morale de vos mères et la vie de vos enfants.
2- N’abandonnez jamais rien aux vampires.
3- Ne laissez jamais votre espoir s’enfuir, car il est tout ce que vous a

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d'avoir l'oeil sur tout.

4 pensées sur “Sauvez les enfants!

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    5 octobre 2019 à 18 06 49 104910
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    Magnifique !

    Merci Mr Allan Erwan Berger ! je n’ai de mots pour décrire ce billet, d’autant que le sujet des clandestins qui meurent en traversant fut surtout ma tentative d’en faire un roman en 2006, que je n’ai jamais pu développer ou terminer, (et à date je n’ai d’ailleurs jamais pu écrire quoi que ce soit…) sauf les quelques pages du début…perdues dans un ancien ordi…qui commençaient avec une scène dans le genre, des corps de maghrébins cette fois, qui flottent sur leurs visages, malmenés par les vagues en mer et par un soleil du petit matin, éparpillés sur une distance de quelques centaines de mètres les uns des autres, je donnait ainsi la parole à mes frêles épaves humaines dans leur derniers instants, et à l’un deux en particulier qui portait sa belle chemise blanche qui nous racontera son histoire étant le projet du roman :  » Je me bats, j’ai bu trop d’eau, je suffoques, je ne sens plus mes jambes, je coule pourtant puis je remonte, ce courant… je n’y arriverai jamais, de grâce, je ne veux rien, je ne demande rien, je veux juste respirer… » bref un truc dans le genre mais plus fort…au point que pour m’inspirer la suite je me relisait et relançait une composition au piano d’un morceau de Paco de Lucia (pourtant guitariste) sur mes écouteurs, et j’en pleurais presque de ce début que je n,ai jamais pu aller plus loin, sauf à imaginer un survivant du groupe, qui jeté sur une plage se chargerait de raconter la suite, et l’autre version de la vie de mon héros, ou ce qu’il en a connu quelques jours avant le grand voyage… mais je me suis perdu dans tout ceci… et l’inspiration pour continuer n’était plus là !

    Bref, Vous avez très bien résumé la situation de ces milliers de jeunes, naufragés dans leur pays, et naufragés en mer, ils auront beau implorer le ciel, prier que leur vie ne soit rien d’autre qu’un cauchemar, frapper aux portes, demander conseil, accepter une charité éphémère, ou solliciter leurs rêves, mais il n’y a jamais personne pour eux, aucune réponse, pas le moindre espoir, ils sont là comme des âmes damnées, des ombres qu’on voit en songe ne sachant à qui elles appartiennent, et des voix imperceptibles qui murmurent dans le vacarme et le bruit assourdissant de notre monde occupé à se remplir le ventre, et les poches ! Parfois la mer ou ils font naufrage sont les dunes de sables du Sahara, que les subsahariens traversent à pied entre la Libye et le Maroc, avec de maigres provisions d’eau et de nourriture, pour crever comme des chiens de soif, de faim et brûlés par le soleil ! on retrouvera leurs restes par cohortes quelques semaines ou mois après, éparpillés, avec leurs seuls habits qui les signalent aux passants, et on trouvera quelques photos de leurs familles, parents, conjoints ou enfants laissé derrière !

    Et pendant tout ce temps, l’occident qui continue de s’engraisser sur leurs ressources, construit des murs pour ceux qui survivraient à la traversée, du desert puis de l’océan !  »gardez votre misère chez vous! » dira Trump,  »Démerdez-vous mais vous ne serez jamais les bienvenus chez nous ! » leur rétorque Marine, et même avant d’arriver nulle part, les soldats Algériens parait-il avaient pour consignes pendant longtemps de les repousser dans le desert, les Libyens s’intéressaient surtout à leur frics, les Tunisiens et les Marocains les ramassent et les éparpillent dans leurs villes, et leurs nations et patries d’origines, le Nigéria, le Centrafrique, le Sénégal, Le Togo, le Bénin, le Sierra Leone, le Niger, le Tchad, le Mali, et autres Maroc, Algérie, Tunisie se préoccupent de leurs élites surtout, leurs bourgeois qui sillonnent le pays comme des colons, en Range Rover dernier cri, et en cortèges tout aussi scandaleux de luxe pour les cohortes de politiciens qui se rendent une fois à chaque mandat dans leurs villages pour leur offrir quelques charités en échange de leurs votes !

    Le déséquilibre pourtant, il est bien Nord-Sud qu’on ne s’y trompe pas, même si les citoyens du Nord riche travailleurs et prolétaires n’y sont pour rien, car le post colonialisme Nord Sud qui perdure est mené par les élites, les riches, et les politiciens qui les soutiennent, avec la complicité des élites du tiers monde, et leurs élites avec qui ils partagent le pouvoir, mais le nord justement, m’a jamais eu autant besoin de ce sud  »émergeant », grâce auquel il fructifie ses investissements, celui de ses placements et autres fonds de pension, grâce au taux de croissance alléchants et à la main d’oeuvre qui coûte une misère, le taux de change favorable et les exonérations d’impôts en plus ! l’occident autrement dit, en plus de se taper les ressources, les meilleurs poissons, les meilleurs fruits et légumes, les meilleurs produits manufacturés au prix compétitif de gros et à moindre coût, il crée très peu d’emplois et ses investissements vont en majorité dans la machinerie et les infrastructures de production, pour cette fois-ci sucer et siphonner le sous-sol, pour les mines ou l’énergie, ou s’acheter des parts dans les industries existantes pour les  »développer », ou spéculer dans la terre et l’immobilier et faire monter les prix au plafond, et enfin rapatrier les dividendes en devises s’il vous plait, la part du lion en tous cas, en jetant les restes pour les états et les partenaires locaux ! et en ne payant que très peu d’impôts ! et bien entendu, il s’assurera d’écouler sa cher marchandise aussi sur place… quoi ? vous n,avez pas de quoi payer ? pas de problème, voici un prêt à terme à faible taux d’intérêt par ci, une carte de visite pour emprunter ailleurs par là, et même un joli programme de  »conversion de dettes en investissements », je vous finance vos projets en contrepartie de m’acheter tous vos biens et équipements du projet chez moi…et ça ne vous libérera pas de votre dette pour autant ! on s’entend… on fait tout pour vous faciliter la vie ! :)))

    Cette histoire, féodale et sans concession, l’histoire se chargera de la consigner, comme il a consigner les autres ! et d’ici là, on continuera comme si de rien était, et on ira voir le match de la coupe du monde ! et c’est déjà ça qu’ils aient le sport pour se détendre un peu !

    Merci pour votre billet !

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    5 octobre 2019 à 18 06 56 105610
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    Et si vous ne m’aviez pas ému, je vous aurais demandé de nous retourner nos coquillages :))) Mais pas cette fois….et ce n’est sûrement pas de votre faute, je vous conseillerais simplement de faire le tri dans ces débris et d’enterrer ces morceaux d’humains, les ensevelir gentiment dans un recoin de la france, afin de donner à ces âmes un semblant de répit et de victoire… ils l’auront bien mérité…et tant pis pour Marine ! Amen !

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    6 octobre 2019 à 9 09 23 102310
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    @ ALLAN BERGER

    Description précise et implacable de la spirale infernale de l’impérialisme mondial.

    Rien à rajouter – rien à retrancher à cette description du mode de production marchand qui va du Brésil (de LULA) – à la Pologne (de Solidarnosk) – au Burkina Faso (de Sankara) – à la Méditerranée des passeurs-tueurs et des ONG stipendiés.

    Bravo pour votre récit que je sais authentique et qui prouve que c’est bien le système tout entier qu’il faut renverser avant que trop de pneumatiques se renversent dans ces eaux glacés face à Gibraltar l’occupé.

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    6 octobre 2019 à 13 01 43 104310
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    @ Robert

    Une question pour vous, est-ce que vous pensez que Mr Allan Berger lit les commentaires sur ses billets ici, car je n’ai à date jamais lu le moindre commentaire de sa part, sauf sur des vieux billets…. c’est juste par curiosité, car j’ai fini par comprendre ça depuis que je fréquente les 7duquébec ! Merci !

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