Semer

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ALLAN ERWAN BERGER    Nous briguons parfois le bonheur et le soulagement de vous représenter dans des élections, vous nos voisins, afin de travailler à nous sortir tous de la fosse d’impuissance dans laquelle on nous fait croire que nous sommes enfermés. Nous nous trouvons un peu naïfs parfois, mais nous insistons.

Mais qui sommes-nous, d’abord ?

Sommes-nous d’ailleurs quelque-chose ?

La réponse qui me vient à l’esprit est que nous ne sommes rien puisque nous ne sommes pas détectables – étant donné que nous sommes « sans dents », s’il faut en croire un méchant ragot. Nous sommes de divers petits partis, ou particules, et vous nous méprisez ordinairement.

Évidemment que nous ne sommes rien car nous sommes issus de vous, or vous n’êtes rien, pas plus que nous. Car enfin, qui pourriez-vous bien être ? Vous n’êtes fils et filles de personne de célèbre ou de puissant ; vos parents sont des epsilons, tout comme les nôtres.

Cette origine obscure fait ricaner dans les dîners ; Français, vous vous souviendrez longtemps de la façon dont par exemple Philippe Poutou se fit assaisonner pendant la campagne des présidentielles de 2012 : le populo qui se lance n’a aucun droit au respect. Jamais.

Les journaux les télés : « Consommatrices, consommateurs, ô vous le fluet bétail qu’on tond : vous n’êtes rien, vous ne pesez rien, vous ne pouvez rien ; vos petites ruades misérables ne tiennent même pas la cadence devant le plus faible des potins mondains, que nous autres médias savons faire mousser jusqu’à en fabriquer une choucroute d’envergure nationale. On vous méprise, on se fiche de vous, et puis on vous ignore superbement ; après quoi vous votez pour nos maîtres, tandis que vous refusez avec la dernière énergie de prendre au sérieux vos voisins de mangeoire. »

Nous autres issus de vous tenons cependant à vous faire entrevoir ce qui pourrait être, ô camarades du troupeau, si vous vouliez bien cesser de croire aux faux prêtres. Car tous ensemble, vous êtes tout ; même sans nous (puisque vous vous méfiez de nous) ça marcherait encore.

Internet vous le montre. Je ne parle pas ici de ce réseau morne et vaguement nauséabond, prévisible et putassier, où règne le système de l’achat et de la vente électroniques, cette caverne où vous n’êtes que des clients dans les meilleur des cas, et des produits dans les cas généraux ; par Internet je veux parler du monde neuf et frais des échanges et des dons. Je m’explique avec un exemple, qui terminera ce billet :

Des amateurs décident de concevoir des logiciels libres permettant l’un d’assembler ou de travailler des images, l’autre de fabriquer des sites web. Ils offrent leurs créations, et tout un chacun peut demander à intégrer la communauté de ceux qui améliorent ces logiciels. Du coup, parce qu’ils sont libres et encodés par des amoureux, ces programmes sont bien plus puissants et bien plus solides que ceux du commerce. Ils ne possèdent pas en leur cœur de ces failles sournoises destinées à être corrigées dans une version suivante ; toute erreur détectée entraîne au contraire une mise à jour corrective aussi gratuite que le produit original.

J’utilise le premier logiciel pour travailler par exemple des images d’oursins ; et voici qu’avec le second, je crée peu à peu un gigantesque site web sur lequel j’assemble des fiches décrivant ces oursins. Le temps passant, mon site s’enrichit ; des visiteurs éclairés me suggèrent des améliorations, me signalent des erreurs, m’informent des dernières nouvelles en matière de taxonomie oursinière. Grâce à la participation de tous, mon site devient un site de référence ; il est libre d’accès, sans publicité ; mes images sont à la disposition de tous, pour tous les usages. J’ai fabriqué un Atlas des oursins entièrement gratuit avec deux logiciels entièrement gratuits. Monsieur Linné fit dix fois moins en dix fois plus de temps.

Le savoir, en se partageant, se multiplie. Internet favorise de tels bonds de connaissance en mettant en contact des gens qui veulent comprendre tout de beaucoup de choses, avec beaucoup de gens qui savent tout de quelques-unes de ces choses. Des discussions s’engagent alors sur huit ou dix fuseaux horaires ; en quarante heures, des mystères sont levés. J’expérimente ces phénomènes tous les jours depuis douze ans.

Or, qui sont ces gens magnifiques qui s’entraident et se donnent des informations, des conseils, des astuces et des recettes ? Ce sont tout simplement vos enfants et vos parents. Ils sont de vous et, pour moi, dans ces occasions, ils me sont tout. Voilà d’où nous venons.

Vous n’êtes rien, dit-on, et il vous arrive de le penser. Cependant, votre puissance est souvent sans limites. Il ne tient qu’à vous d’en prendre conscience, en vous regardant simplement vivre les uns les autres, et de concevoir, pourquoi pas, une Constitution pour la république française. Ou bien, alors, allez donc crever, vous et votre fichue télévision.

 

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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