SIDÉRURGIE: comment en est-on arrivé là?

Recherche menée par Robert Gil

siderurgieOu, nationalisation des pertes, et privatisation des profits : on peut exiger la nationalisation de Florange sans être pour autant dupe de la lamentable histoire des nationalisations dans la sidérurgie.

À partir de 1966, l’État multiplie des « plans de modernisation » qui accordent des subventions massives aux entreprises privées du secteur, tout en les laissant licencier. Ainsi, en 1971, des milliers d’emplois sont supprimés par la Sollac (appartenant notamment aux Wendel), tandis que l’État assume 82 % du coût de sa nouvelle usine de Fos !

En 1977, « plan Barre » : le patronat supprime 16 000 emplois et se voit accorder des prêts publics à un taux de 0, 1 % (avec une inflation de plus de 9 % !). Et à peine les licenciés partis, l’été 1978, Barre annonce un « nouveau plan de sauvetage », qui transforme les dettes des propriétaires des groupes sidérurgiques en prises de participation de l’État dans leur capital. L’État se substitue aux patrons privés pour fermer des usines et moderniser celles qui restent, tout en préservant la fortune personnelle des actionnaires. Contre ces liquidations, éclate une véritable révolte ouvrière, notamment à Longwy et Denain en 1979 qui parvient à arracher de meilleures conditions de départ, mais pas l’arrêt de la saignée.

En février 1982, la gauche nationalise de nombreuses grandes entreprises, y compris industrielles. Ces groupes privés avaient subi 9 milliards de francs de pertes en 1980 : leurs propriétaires reçoivent 47 milliards de francs d’indemnités. Pour la sidérurgie, Mitterrand, dans la continuité de Barre et Giscard, achève la nationalisation du secteur, en annulant toutes les dettes des actionnaires.

Dès l’été 1982, nouveau « plan acier » : 12 000 suppressions d’emplois, alors que l’État déverse 21 milliards de francs pour moderniser les usines. En mars 1984, « révision du plan » : 21 000 nouvelles suppressions d’emplois, 30 milliards de francs de dotations supplémentaires ! La « Lorraine Coeur d’Acier » et le Nord se révoltent à nouveau, mais isolés ne parviennent pas à sauver leurs emplois. Les grandes dynasties patronales de l’acier, elles, ont sauvé leurs fortunes. Les Wendel, par exemple, récupèrent ainsi du « cash » que leur holding financière investira dans d’autres secteurs.

En 1994, la sidérurgie, regroupée dans le groupe Usinor-Sacilor, restructurée et renflouée par l’État, retrouve les profits… et peut donc être privatisée ! Évalué à 20 milliards de francs, le groupe est vendu 10 milliards. De nationalisation en privatisation, la boucle est bouclée ! Le gouvernement Jospin a même l’honneur de vendre les derniers 7, 5 % de l’État dans le capital du groupe, en 1997. Usinor deviendra Arcelor en 2002 avant d’être acheté par Mittal en 2006. Droite comme gauche n’ont pas hésité à dépenser beaucoup d’argent pour nationaliser, licencier, enrichir les actionnaires. L’exigence des travailleurs de Florange, aujourd’hui, c’est tout le contraire : une nationalisation à la demande des travailleurs, pour leurs emplois, sous leur contrôle.

Par Yann CEZARD

3 pensées sur “SIDÉRURGIE: comment en est-on arrivé là?

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    6 août 2017 à 21 09 44 08448
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    Pour compléter ton texte

    Des nouvelles du fond, un panorama du secteur minier international (b)

    -Phoenix minier…

    « The death of mining »

    Couverture de Business Week en décembre 84

    « Le charbon talonnera le pétrole comme première source d’énergie mondiale dans cinq ans et devrait le dépasser d’ici à dix ans, selon un rapport publié, mardi 18 décembre, par l’Agence internationale de l’énergie. « Le charbon a représenté près de la moitié de la hausse de la demande mondiale d’énergie » depuis 2000 selon l’AIE. » Le Monde 19/12/12

    Si de Marx à l’Histoire, il était à la mode dans les années 80 d’enterrer à tort et à travers, le secteur minier n’en a pas moins traversé à l’époque une crise profonde qui a été à l’origine de recompositions spectaculaires (voir Pig is beautiful plus loin). Mais depuis le tournant 2000 et la hausse des prix, l’industrie extractive est devenue la plus rentable du monde (Ainsi dans les métaux, les bénéfices des grands groupes sont passés de 4,4 milliards en 2002 à 67 en 2006, avant de baisser puis de repartir en 2010). Les lenteurs propres au secteur (il faut 10 ans pour « faire » une mine) et les résultats mitigés de prospections toujours plus couteuses devraient garantir encore longtemps des cours hauts. Surtout qu’a côté de la demande maintenue, en grande partie grace à la Chine, en minerais classiques (Fer, Zinc, Nickel, Cuivre, Bauxite, etc.), les marchés de minerais atypiques et de terres rares connaissent un essor sans précédent. C’est ainsi le cas pour le platine, dont la production n’a vraiment pris son essor que dans les années 60 et qui se vend désormais plus cher que l’or (45 000 euros le kilo). D’ailleurs les américains, inquiets de l’exceptionnelle concentration géographique et centralisation capitalistique du secteur (90 % de la production en Afrique du sud contrôlée par trois groupes), ont inscrit les 3 métaux du groupe platine dans leur liste des 8 matières premières stratégiques « indispensables en temps de paix comme de guerre ». Que ce soit pour fournir les aciéries chinoises , la silicon valley ou produire de l’énergie (Cf. le renversement prévu d’hégémonie entre charbon et pétrole et le recours aux gaz de schiste aux Etats-Unis et maintenant en Grande Bretagne), la renaissance du phœnix minier est en train de dissiper les mirages de la transition écologique et du « green new deal », énièmes revival de nostalgie fordiste avec leur production de masse durable, consommation de masse responsable et concorde sociale dans la citoyenneté du tri et de l’équitable.

    … mirage vert…

    Energies renouvelables et technologies propres qui n’auraient d’ailleurs pas pu longtemps maquiller leurs « à-côtés ». Ainsi, le platine n’appartient certes pas à la catégorie des survivances de la première ère industrielle. Il est difficile de faire le tri dans ses multiples usages on ne peut plus modernes, des pots catalytiques (antipollution) à la chimiothérapie, des simulateurs cardiaques aux nez de missile en passant par la bijouterie, la dentisterie et les engrais. En tout cas, à l’image de l’électronique et des sciences du vivant, piliers de cette « troisième révolution industrielle » qui s’insinue dans tous les interstices de l’existence, que ce soit pour votre voiture, votre plombage dentaire ou votre traitement contre le cancer, vous participez effectivement à un moment ou à un autre à « l’économie circulaire » (Rifkin) des nouvelles retombées polluantes… de la lutte contre la pollution : « depuis que le platine est utilisé abondamment comme catalyseur, on commence à le trouver dans tous les compartiments de l’environnement et notamment dans l’air urbain. La pluie lessive l’air et les eaux de ruissellement l’apportent aux stations d’épurations urbaines, où il s’ajoute à celui qui provient des urines (dont celles des patients traités contre le cancer) des excréments et de certains déchets industriels. »[1]

    Certes, après les luttes récentes dans les mines sud-africaines, le recyclage, variante moderne de substitution de capital au travail, se développera dans les pays riches, c’est du moins la menace qu’ont agité les barons du secteur. Mais, même repeint en vert, ce n’est pas demain que le capital pourra se passer de ces « deux sources d’ou jaillissent toute richesse : la terre et le travailleur. »(Marx)

    …et sous-sol de la contradiction.

    Dans ce passage fameux du Capital, Marx parle plus précisément de leur épuisement par le fait même du développement technique, ce qui ramène à la vaste question des ressources. Précisons d’abord que les fétichistes du « pic pétrolier »[2] et autres cassandres de la pénurie, qui voudraient voir dans cette limite objective, nouvelle mouture de la décadence ?, une sorte de point d’Archimède du renversement du capitalisme, oublient un peu vite, eux pourtant contempteurs de la marchandisation, l’aptitude du capital à constamment créer de nouvelles ressources, du génome aux abysses par exemple. Et encore une fois, la détermination d’un régime énergétique

    (au sens large) n’est au final pas technique mais sociale. Comme le rappelle le texte Midnight Oil : « Dans son application immédiate au procès de production, l’énergie libère le capital du travail. Il s’ensuit que le contrôle de l’approvisionnement et du prix de l’énergie signifie le contrôle sur les conditions technologiques de la lutte de classe internationalement et aussi le contrôle sur le développement économique. » Mais on peut aussi préciser que dés lors que la reproduction de la force de travail devient, avec le passage à la subordination réelle, un moment central du cycle du capital, le prix à la pompe ou l’approvisionnement en métaux rares pour la fabrication de tablettes numériques interagissent bien évidemment avec l’organisation de l’exploitation. Or c’est justement la question du rapport entre reproduction de la force de travail et valorisation, au nord comme au sud[3], qui est au cœur d’une crise, dont le secteur minier illustre à la fois les méandres et l’éventuel dépassement.

    -Pig is beautiful

    Le secteur minier international a connu ces trois dernières décennies une évolution globalement inverse à celui des hydrocarbures. Alors que dans ce dernier on a assisté à la montée en puissance des sociétés d’Etat au détriment de feu le « cartel des sept sœurs », dans le secteur de l’extraction minière la plupart des nationalisations des années 50 à 70 ont été annulées, du fait de la baisse des prix mais aussi, notamment en Afrique et en Amérique du sud, grace aux plans d’ajustement du FMI. On ne compte d’ailleurs plus que deux entreprises d’Etat jouant un rôle mondial, LKAB en Suède et CODELCO au Chili, ultimes bastions de « l’aristocratie ouvrière » minière. Les dernières grandes privatisations, celle de CVRD, devenu Vale, en 97 au Brésil, ou celles en cours en Inde, sous l’égide du secrétaire d’Etat au désinvestissement public ( !), qui concernent Coal India (premier producteur mondial de charbon) et Hindustan Copper (producteur de cuivre), annonce la naissance de nouveaux mastodontes dans l’hémisphère sud.

    Ce qui est une réponse du berger à la bergère, puisque d’ores et déjà le secteur minier, pourtant par nature très dispersé, est l’un des plus centralisé[4] au monde. Cela est du notamment à la vague d’OPA et de fusions-acquisitions, commencée au tournant 2000 et qui s’est poursuivie jusqu’à l’orée de la crise. Ce mouvement d’une ampleur impressionnante, amorcé par la mégafusion de BHP et Billiton en 2001, c’est pour ainsi dire emballé ce qui a donné lieu à quelques déconvenues comme l’échec du rachat par BHP-Billiton (n°1) de Rio Tinto (n°2 mondial) en 2008 ou du canadien Potash en 2010.

    On peut illustrer cette frénésie d’acquisition et ses aléas en suivant l’évolution du groupe suisse Xstrata, le plus internationalisé de tous et détenteur de 25% de Lonmin, propriétaire de la mine de Marikana. Après avoir réalisé pas moins de 6 acquisitions importantes entre 2002 et 2006( Enex resources (02), Duiker Minig (02), MIM holdings (03) et WMC ressources (04), Falconbridge Canada (06) et Carbones del cerreyon la même année) et avoir tenté sans succès une OPA sur Lonmin en 2008, le groupe a cherché à se rapprocher successivement de Vale, Rio Tinto puis Anglo-american avant finalement de fusionner actuellement avec le négociant Glencore, pour donner naissance au quatrième groupe minier mondial, présent donc à l’amont et à l’aval pour plus de la moitié de la production de zinc ou de cuivre mondial. La tendance à contrôler toute la chaine de la production à la revente en passant par l’acheminement concerne tout le secteur, ainsi Vale qui gère 10 500 km de voies ferrés sur les 29 000 que compte le Brésil, ainsi que huit terminaux portuaires et a établi sa succursale de négoce dans un canton suisse[5].

    Même si il est un peu tôt pour crier a un retour du « capitalisme monopoliste » à la Baran et Sweesy, on n’est déjà plus exactement là dans la concurrence oligopolistique qui a caractérisé la première phase de la globalisation (Pour certains métaux, on tend au duopole, entre une société transnationale très extravertie et une ex-société nationale ayant gardé son monopole de production). Si on peut expliquer cette centralisation par de nombreux facteurs (envolée des cours et épuisement de certains filons, coûts croissants d’extraction qui font qu’il est plus rentable de racheter le voisin, abondance de liquidités internationales cherchant à se « solidifier », etc.…), elle participe d’une recomposition qu’on trouve à un niveau moindre un peu partout

    (multiplication des partenariats dans l’automobile, les transports, la défense ou encore la restructuration actuelle des secteurs bancaires et financiers) et qui correspond à un stade nouveau de globalisation.

    Pour la suite voir: http://restructuration-sans-fin.eklablog.com/

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      7 août 2017 à 10 10 56 08568
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      Merci pour cet excellent texte Oeil de faucon

      Retour du capitalisme monopoliste écrivent-ils ?? Mais avions nous quitté cette phase impérialiste di développement capitaliste ?? Je ne savais pas…

      robert bibeau http://www.les7duquebec.com

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    7 août 2017 à 10 10 53 08538
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    @ tous

    Merci à M. Yann Cezard pour ce compte rendu des déconvenues de l’industrie sidérurgique mondiale en France.

    1) La démonstration est faite que L’ÉTAT capitaliste intervient pour renflouer, subventionner, récupérer les dettes, investir pour rénover, puis dénationaliser (sic) les entreprises après le grand ménage – congédiements et réinvestissement. Merci monsieur Cezard.
    2) L’auteur ne semble pas comprendre et tirer les conclusions qui s’imposes suite à ces arnaques répétées de l’État des riches pour NON PAS SAUVER DES EMPLOIS – MAIS SAUVER LES PROFITS DES CAPITALISTES.
    3) Il ne semble pas comprendre que ce manège est strictement le rôle et la mission que le capital assigne à son État bourgeois.
    4) Si bien que cette nouvelle proposition présentée : « L’exigence des travailleurs de Florange, aujourd’hui, c’est tout le contraire : une nationalisation à la demande des travailleurs, pour leurs emplois, sous leur contrôle. »
    5) Il n’y a que les bureaucrates syndicaux et la go-gauche pour répandre de telles illusions parmi la classe ouvrière. A) Une nationalisation (sic) est toujours à la demande du capital (exemple le chantier naval du Havre) MÊME SI LE CAPITAL FAIT PASSER LA DEMANDE VIA LA BUREAUCRATIE SYNDICALE.
    B) Une nationalisation consiste à faire payer par les contribuables (majoritairement travailleur) les dettes de capitalistes à d’autres capitalistes. A injecter le fric des ouvriers de toute la France pour renflouer l’entreprise qui une fois remise en service profitable sera rétrocéder à vil prix aux capitalistes
    C) Pire il arrive que la nationalisation se résume à donner du fric aux capitalistes pour acheter une entreprise en faillite que l’État des riches aura mission de fermer définitivement.
    D) Pour ce qui est du verbiage du CONTROLE OUVRIER SUR L’ENTREPRISE NATIONALISER – ce n’est effectivement que du verbiage pour stimuler ces pauvres travailleurs à se battre très fort pour obtenir un beau pactole de l’État pour les capitalistes en faillite.

    On se retrouve donc avec la go-gauche au service du capital en prenant la pause de défenseur des travailleurs. Le contrôle des travailleurs sur le capital est impossible sous le mode de production capitaliste et s’avère chaque fois une attrape – une arnaque pour mobiliser les travailleurs en faveur de leurs employeurs afin de sanctifier l’intervention de l’État des riches au secours des milliardaires.

    Merci pour votre texte monsieur Yann
    robert bibeau http://www.les7duquebec.com

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