Suites pour violoncelle : Bach n’en serait pas l’auteur !

FERGUS :

Le musicologue Martin Jarvis est formel : Jean Sébastien Bach n’aurait jamais composé l’aria des fameuses Variations Goldberg ni surtout les Suites pour violoncelle. Ces chefs d’œuvres emblématiques de la musique baroque seraient dus au talent de sa seconde épouse, Anna Magdalena…

C’est un sacré pavé dans la mare qu’a jeté, il y a déjà quelques années, le musicologue australien Martin Jarvis, chercheur-enseignant de l’Université Charles Darwin et directeur artistique du Darwin Symphony orchestra. À l’en croire, Anna Magdalena Bach aurait composé plusieurs des œuvres majeures attribuées à son époux, le génial Jean-Sébastien. Une hypothèse qui s’appuie notamment sur les travaux d’une graphologue américaine, Heidi Harralson.

Certes, des épouses, elles-mêmes musiciennes de talent, ont vécu dans l’ombre de leur mari en réfrénant, voire en abandonnant, leurs qualités créatrices pour ne pas déranger un ordre social qui établissait alors la primauté absolue de l’homme sur la femme. Ce fut notamment le cas, en pleine période romantique, de la brillante Fanny Mendelssohn, contrainte par la volonté de son père et la lâcheté de son frère Felix à renoncer à une carrière de compositrice pour devenir l’impresario de son cadet. Un cadet qui, reconnaissant le talent de sa sœur, alla jusqu’à intégrer plusieurs de ses Lieder dans ses célèbres opus 8 et 9, l’un de ces Lieder lui ayant valu les compliments de la reine Victoria.

On était alors au 19e siècle, et il est aisé d’imaginer que la perspective d’une carrière ouverte à une femme au 18e siècle était encore plus improbable, bien que l’on doive noter avec Barbara Strozzi, en ltalie, et avec Élisabeth Jacquet de la Guerre, compositrice en France sous Louis XIV, deux exceptions tout à fait remarquables. Mais ce qui était possible en pays latin ne l’était pas en pays germanique. Ce qui rend plausible la thèse de Martin Jarvis : une épouse talentueuse et créative au service de son mari.

Plausible, cette thèse ? Certes, mais évidemment pas convaincante en l’état. Pour être crédible, la thèse de Martin Jarvis avait besoin, pour prendre réellement corps, de s’appuyer, sinon sur des preuves impossibles à réunir à des siècles de distance, du moins sur de fortes présomptions. On n’ampute pas du catalogue d’un des plus grands compositeurs de l’Histoire de la musique des œuvres d’une très grande créativité et d’une redoutable technicité comme les 6 suites pour violoncelle sans arguments très solides.

Qu’à cela ne tienne, le principal atout de la conviction du musicologue repose sur les travaux de la graphologue Heidi Harralson. Or, l’américaine base sa propre opinion sur la fluidité de l’écriture d’Anna Magdalena, telle qu’elle figure sur les partitions de Jean Sébastien Bach. Une fluidité peu compatible, selon Mrs Harralson, avec le travail de copiste – reconnu et incontestable – auquel se livrait l’épouse du compositeur. Mais une fluidité en revanche significative, selon elle, d’un véritable élan créatif. Cerise sur le gâteau, les corrections portées sur les partitions en question seraient elles aussi de la main d’Anna Magdalena.

Anna Magdalena compositrice et mère, dans la même période, de 13 enfants, pourquoi pas ? Mais ne peut-on considérer que ces corrections soient précisément venues réparer des fautes de copie de l’épouse-collaboratrice ? Je laisse évidemment la réponse aux experts, non sans remarquer que les musicologues et les plus grands violoncellistes de la planète sont vent debout contre la théorie de leur collègue australien, en grande partie du fait de la difficulté des œuvres concernées. Ces spécialistes soulignent en outre que la formation d’Anna Magdalena était plus centrée sur la technique du chant – elle était soprano – et la maîtrise du clavier que sur l’écriture musicale lorsqu’elle a épousé Jean-Sébastien en 1721 (elle était âgée de 20 ans, lui de 36). Autre fait troublant : elle n’avait jamais étudié un instrument à cordes. Pendant des JPEG années, elle a ensuite suivi les cours que son époux donnait à ses fils. A-t-elle pu, sans avoir accumulé l’expérience créatrice de son mari, écrire ces sublimes Suites pour violoncelle dont le grand Pablo Casals a dit « Elles sont l’essence même de Bach, et Bach est l’essence de la musique » ? C’est toute la question.

Un documentaire, intitulé Written by Mrs Bach et tiré du livre éponyme de Martin Jarvis, va prochainement sortir au Royaume-Uni. Il développe de manière argumentée la thèse du musicologue australien. Ce film saura-t-il convaincre les musiciens et les mélomanes de notre pays lorsqu’il sera projeté sur notre territoire ? L’avenir nous le dira, mais une chose est sûre : s’il était définitivement démontré que Jarvis a eu raison, ce serait un coup de tonnerre dans le milieu de la musique.

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