Théâtre : Sarkozy dans « L’illusion Comique »

Janvier 2012. Pour mieux assurer son avenir, menacé en politique par un Corrézien qui l’a, dans une parodie, qualifié de « sale mec », Sarkozy a décidé de brûler les planches, et pas n’importe où : à la Comédie Italienne, en hommage à son épouse transalpine mais aussi, en conformité avec le personnage de « Commedia dell’arte » qu’il habite avec un si grand talent depuis 2007, dans un rôle taillé sur mesure pour lui : celui de Matamore…

Rappelons-le, c’est Angela Merkel qui, dès l’été 2007, a donné à Sarkozy l’idée d’ajouter un jour cette nouvelle corde à son arc, persuadée qu’elle était d’avoir déjà vu cet agité dans « La folie des grandeurs ». Au point de lui dire lors de leur première rencontre : « Ach, fousse édiez drès bien, danz une zénario égrite pour fousse ».

De sommet en sommet, Sarkozy a pu démontrer à la Chancelière allemande que, malgré son génie comique, De Funès n’était en réalité qu’un pâle imitateur en matière de mimiques hilarantes et plus encore de textes désopilants. Mais l’idée, involontairement suggérée par « la Teutonne », a néanmoins fait son chemin. Jusqu’à aboutir à cette reprise de la célèbre pièce de ce bon vieux Corneille, avec un Sarkozy plus vrai que nature dans son habit de Matamore. Un habit dont une source élyséenne anonyme nous a affirmé que les couleurs bariolées ont été directement inspirées par le baroque de la politique du Président.

Le désopilant sketch enregistré par Sarkozy le 8 juin 2007 au G8 d’Heiligendamm dans la veine de « L’eau ferrugineuse » du regretté Bourvil (et l’énorme buzz internet qui s’en était suivi) a marqué une nouvelle étape sur la voie de la vocation théâtrale. Manifestement, Sarkozy avait l’étoffe d’un homme de scène grâce à un irrésistible don comique, apte à faire rire la planète entière. Une évidence qui ne s’est d’ailleurs jamais démentie tout au long de son quinquennat.

C’est ainsi que le projet de théâtre a définitivement pris forme dans l’un des six cerveaux de Sarkozy. Un projet ardemment soutenu par l’ami Nanar, ci-devant taulard, acteur et spoliateur du peuple français avec la complicité d’une ex-reine de la natation en eau trouble. Et la performance de Sarkozy sur la scène de la Comédie Italienne n’est en définitive que la consécration du parcours d’un cabot qui s’ignorait.

Un Sarkozy, reconnaissons-le sans détour, au sommet de sa forme, avec ce qu’il faut de présomption, de mégalomanie et d’éclatante vanité. En une phrase bien sentie, il donne d’ailleurs très vite le ton de son action en annonçant aux Nations qu’un nouveau Maître est né et que la rupture va partout s’installer :

« Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,

Défait les escadrons, et gagne les batailles. »

Un Sarkozy combatif en diable, mais aussi un Sarkozy amoureux qui défend bec et ongles sa dulcinée, conquise de haute lutte sur une kyrielle de prétendants du show-biz ou de la Jet Set dans la foulée des Jagger, Clapton, Trump et consorts. Que des plumitifs brocardent sa Carlita, qu’ils osent écrire qu’« elle a bien rôti le balai », qu’ils se permettent de suggérer à ses ex de créer un club d’anciens avec délivrance d’une carte de « membre actif », et aussitôt Sarkozy vole au secours de son égérie :

« Mais quelle émotion paraît sur ce visage ?

Où sont vos ennemis, que j’en fasse un carnage ? »

Sarkozy ne place toutefois pas toujours au pinacle ses nombreux triomphes extérieurs. Il lui arrive même de surprendre en évoquant sa tête de triomphateur d’un inhabituel ton modeste :

« Trop pleine de lauriers remportés sur les rois,

Je ne la charge point de ces menus exploits. »

Cependant, point trop d’humilité ne faut, et le naturel revient très vite au galop. C’est donc un Sarkozy survitaminé qui évoque son affrontement victorieux face à Poutine durant la crise géorgienne :

« Je vais, d’un coup de poing, te briser comme verre,

Ou t’enfoncer tout vif au centre de la Terre. »

Ainsi va la pièce. Une pièce dont une tirade résume parfaitement l’homme et son action :

« Je te le dis encore, ne sois pas en alarme :

Quand je veux j’épouvante, et quand je veux je charme ;

Et selon qu’il me plaît, je remplis tour à tour

Les hommes de terreur, et les femmes d’amour. »

Matam… euh, le Président Sarkozy a d’ailleurs accepté de nous décoder ces quatre vers lors d’un entretien exclusif réalisé dans sa loge, peu avant son entrée en scène :

 « Je te le dis encore » : « Là, ça s’adresse aux ministres et aux plumitifs à ma botte. Que voulez-vous, je suis entouré d’incapables à qui je dois sans cesse répéter mes consignes pour éviter les dérapages. Tous des nuls, des abrutis, des connards, mais bon, c’est précisément pour ça que je les ai nommés au gouvernementQuant aux journaleux, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, « ce sont des nullards, il faut leur cracher à la gueule. » »

 « Ne sois pas en alarme » : « Avec moi, inutile de se faire du mouron, j’ai toujours les choses en main. Et quoi qu’il arrive, des habituelles conneries gouvernementales à la méga crise planétaire, je suis là, moi SuperSarko, pour remettre les pendules à l’heure. »

 « Quand je veux j’épouvante » : « Et comment ! Y’a qu’à voir comme les puissants eux-mêmes tremblent dans leurs braies quand je hausse le ton. Vous ne pensez tout de même pas que je vais me laisser emmerder par des rigolos comme Hu-Jintao, des m’a-tu-vu comme Obama ou des minus comme Barroso et Cameron ? Y’a que la fridoline qui me résiste. Mais je l’aurais, la Merkel, un jour je l’aurai ! »

 « Et quand je veux je charme » : « Ça, c’est carrément ma spécialité, le charme. Regard de merlan frit, voix sirupeuse, et le tour est joué. C’est comme ça que j’ai pris Rama et Rachida dans mes filets en 2007. Mais ça fonctionne aussi avec les mecs ; souvenez-vous par exemple de ma prestation au Parlement de Strasbourg face aux eurodéputés : même les socialos se sont laissé prendre à la suavité de mon discours. Sauf cet enfoiré de Con-Bandit. Celui-là, je vais me le payer un de ces jours. Merkel et lui, je vais les remodeler façon bretzel et les accrocher aux pâles d’une éolienne. »

 « Et selon qu’il me plaît » : « Vous ne voudriez tout de même pas qu’avec toutes les traîtrises auxquelles j’ai dû me livrer pour faire carrière, tous les coups de poignard que j’ai donnés ici et là pour me frayer un chemin vers les cimes, toutes les couleuvres que j’ai dû avaler pour monter sur le trône, je laisse d’autres que moi décider alors que je suis le monarque tout-puissant ? Non, les choses sont claires : je m’occupe de tout, de la crise monétaire internationale à la publicité télé en passant par la surcharge du RER A et le tout-à l’égout de la belle-doche au Cap-Nègre. Même à l’Elysée, tout passe par moi. Y compris le nombre des « éjaculateurs saponifères » (c’est comme ça que Guaino appelle les distributeurs de savon) et la marque du PQ. Tenez, je vais vous faire une confidence : j’ai choisi du « Moltonel triple épaisseur », le préféré de ces dames car, comme disait Laporte, c’est « le seul qui essuie le poil avant qu’il ne se rétracte » (rire). J’ai même été jusqu’à en faire une commande spéciale en bleu ; allez savoir pourquoi, le rose me donnait de l’urticaire. »

 « Je remplis tour à tour » : « N’y voyez aucune connotation sexuelle ni allusion à quelque membre du gouvernement que ce soit, présente ou passée, pas même à Rachida. » (sourire)

 « Les hommes de terreur » : « C’est particulièrement vrai sur le plan national. C’est bien simple, ils me mangent tous dans la main et me cirent les pompes en s’aplatissant comme des larves. Fastoche, me direz-vous, entre les godillots de l’Assemblée, les traîtres à la Besson, et les marionnettes du gouvernement, de Baroin à Mariani, en passant par Châtel, Mercier ou Pécresse. Y’a que cet emmerdeur de Copé, remparé au siège de l’UMP, qui refuse de courber l’échine, dans l’espoir de ramasser la mise si ces connards de Français ne me réélisent pas. Mais il ne perd rien pour attendre, le Meldois-dans-la-déconfiture, je vais le ratatiner, ce faux-cul, l’étripailler, ce jean-foutre, le tchernobyliser, ce baltringue ; et quand il tombera de mes pognes, son surnom sera tout trouvé : « le Débris de Meaux » ! »

 « Et les femmes d’amour » : « Alors là, y’a pas photo : elles sont toutes en extase, à se pâmer devant mes oreilles décollées, à succomber au charme de mes jambes panardes, à s’énamourer de mes tics. Sauf Alliot-Marie depuis que je l’ai éjectée du gouvernement ; mais était-ce bien une femme, avec son allure de vétéran légionnaire sentant bon le sable chaud de Tunisie ? Manque de pot pour les autres, depuis que j’ai soulevé Carlita à ses prétendants de la Jet Set et du Showbiz, j’ai forcément pris mes distances avec toutes ces poules, et cela d’autant plus que ma transalpine est jalouse comme une teigne. Depuis, ces laissées pour compte me tirent la gueule : une refuse avec dédain un mandat électif, une autre lorgne de façon ostentatoire sur les cuisses de Chabal, une troisième fait tout pour saboter le parachutage parisien de mon Premier valet, euh… de mon Premier ministre. Mais au fond de moi, je sais qu’elles font tout ça pour attirer mon attention et me reconquérir. Heureusement, je tiens bon, grâce à Carlita dont je suis la came (re-sourire) mais aussi grâce à cet abruti de Guéant qui a fichu des caméras partout. »

L’entretien en reste là. Notre équipe rejoint la salle. En coulisse, un machiniste armé du traditionnel brigadier frappe les trois coups. Le rideau se lève sur Dorante dont les premières paroles montent vers les cintres : « Ce mage qui, d’un mot, renverse la nature… » Pas de doute, nous sommes bien en Sarkozye, et c’est un Matamore jubilant qui entre à son tour en scène, à la place dont il a toujours rêvé : sous les projecteurs et l’éclat des feux de la rampe. Au risque de s’y brûler les ailes, comme Icare !

Il n’y a finalement qu’un seul bémol, mais un bémol de taille : en cette période de crise où les classes populaires s’appauvrissent de manière dramatique et où les démunis trépassent toujours plus nombreux sous le regard indifférent de Sarkozy et de ses amis du Fouquet’s, c’est beaucoup moins de L’illusion comique qu’il est question dans la société française que de La réalité tragique.

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