Théâtre : une étonnante immersion

 

FERGUS :

 

Nous sommes dans la petite ville de B… Ce soir-là est donné un vaudeville par une troupe d’amateurs de la région. La salle est comble. Le spectacle peut commencer…

Écrite à quatre mains par le célèbre duo d’auteurs Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy, la pièce de boulevard Lily et Lily a été créée en 1985 à Paris, sur la scène du théâtre Antoine, autrefois connu sous le nom de théâtre des Menus Plaisirs. Il s’agit d’un vaudeville qui, comme le veut le genre, puise les clés de son ressort comique dans une succession de quiproquos. En l’occurrence, c’est l’arrivée inopinée d’une femme de condition modeste du Middle-West, tout imprégnée de la rigueur des mormons, dans la propriété hollywoodienne cossue de sa sœur jumelle – une star de cinéma alcoolique à la vie dissolue – qui déclenche le processus.

Rien de très excitant dans le scénario dont les ficelles ont été maintes fois utilisées depuis les classiques du genre, signés jadis par Georges Feydeau ou Eugène Labiche. La pièce, plutôt bien construite, n’en a pas moins connu un franc succès lors de sa sortie, en grande partie grâce à la formidable présence comique de Jacqueline Maillan, sorte d’équivalent féminin de Louis de Funès auquel elle avait d’ailleurs donné la réplique en 1963 dans un mémorable Pouic-Pouic. Reprise en 2006 au théâtre de la Tête d’Or à Lyon puis en tournée, Lily et Lily a connu un nouveau succès populaire avec une Annie Cordy survitaminée dans le rôle créé par Jacqueline Maillan.

Or, voilà que cette pièce, reprise par une petite compagnie d’amateurs, s’est trouvée il y a quelques années à l’affiche d’un modeste théâtre de village au cœur de la France profonde. Curieux de voir comment l’actrice principale de la troupe allait se sortir de la gageure que représentait la succession de Jacqueline Maillan et d’Annie Cordy dans un rôle taillé sur mesures pour ces « bêtes de scène », nous avons décidé, mon épouse, l’une de mes sœurs et moi, d’aller voir ce spectacle. Bien nous en a pris.

Comme l’on peut s’en douter, l’ambiance était très différente de celle d’Édouard VII, de Marigny ou de la Michodière, ces lieux mythiques de la capitale où se pressent les Parisiens en quête de distraction théâtrale. Il est vrai que la salle elle-même, installée dans les locaux d’un ancien patronage clérical repris par la municipalité quelques années plus tôt, avait, malgré les travaux de rénovation et de mise aux normes, gardé un air désuet. Désuet, mais non dénué de charme avec ses fauteuils taupe et son incontournable rideau rouge. Quant au public, il n’avait rien à voir avec celui des théâtres parisiens, principalement composé d’habitués des spectacles de la capitale et de provinciaux venus passer quelques jours à Paris pour découvrir les classiques du répertoire ou se détendre en allant assister à des vaudevilles. Dans le théâtre du modeste bourg de B…, pas de quarantenaires bobos ni de ces nombreux retraités bourgeois qui forment le gros des bataillons de spectateurs parisiens, mais principalement des personnes venues, le plus souvent en famille, des rues voisines et des villages alentour. Parmi elles, de nombreux paysans ou travailleurs de plein air reconnaissables à leur teint cuivré.

Sitôt les trois coups frappés à l’aide du brigadier comme le veut la tradition, le rideau s’est levé sur un décor plutôt réussi en forme de bonbonnière rose un peu kitsch : la chambre de Lily, la star hollywoodienne alcoolique. Et le spectacle a commencé.

Il a débuté sur la scène, où les protagonistes faisaient de leur mieux pour mettre en valeur les répliques de Barillet et Grédy, à l’image de l’actrice principale, plutôt convaincante, et suffisamment lucide pour ne pas tomber dans le piège redoutable d’une imitation de Jacqueline Maillan ou d’Annie Cordy.

Il s’est poursuivi non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle d’où fusaient, de temps à autre, des commentaires – pas toujours chuchotés – ainsi que des exclamations, du genre « Oh, la, la ! », à chaque fois que survenait un coup de théâtre, ou que les protagonistes s’enferraient dans d’inextricables quiproquos. Et à vrai dire, le principal intérêt de ce spectacle était là : dans les réactions spontanées et rafraichissantes de cette salle bon enfant, très largement constituée d’un public peu accoutumé aux sorties théâtrales. Les spectateurs étaient venus pour rire et ne s’en privaient pas, goûtant chaque réplique sans bouder leur plaisir, malgré quelques approximations dans le jeu des seconds rôles et dans la mise en scène.

Le spectacle terminé, le théâtre du bourg de B… s’est lentement vidé de ses nombreux spectateurs. Presque tous commentaient le vaudeville avec une satisfaction évidente. C’est alors, au milieu de tous ces gens ravis d’avoir bénéficié – pour une somme très modique – d’un excellent moment de détente, que l’évidence nous est soudain apparue : ces personnes n’étaient autres que… nos parents et nous-mêmes dans les années 60. Le temps d’une soirée, nous étions revenus des décennies en arrière, à l’époque des Traction Citroën, de la Famille Duraton et du bébé Cadum.

L’ambiance était en effet identique à celle que nous avions connue à cette époque au cœur de la France rurale : celle des spectacles de patronage et des représentations données par de modestes troupes en tournée dans les salles des fêtes des chefs-lieux de canton, lorsqu’aucun loto dominical ou banquet des Anciens n’accaparait les lieux. Cette ambiance populaire dénuée de tout artifice était enfouie quelque part dans nos mémoires, et voilà qu’elle ressurgissait pour nous donner une leçon de vie en nous rappelant cette vérité : l’essence du théâtre est infiniment plus dans des soirées comme celles-là, marquées par la sincérité des acteurs amateurs et la spontanéité du public, que dans les soirées théâtrales plus huppées, caractérisées par des réactions empreintes de snobisme ou dictées par des considérations élitistes.

Un grand merci aux organisateurs, aux acteurs et au public de cette mémorable et sympathique soirée !

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