Tous figurants de parcs à thème ?

Figurants de parcs à thème I

JEAN-MARIE DUTEY :

À propos de Richard Dunbrack, dont l’infatigable Netkulture nous présentait le travail en  ce 6 juillet 2009, on pourrait se demander s’il propose des armoires, des horloges ou des sculptures. Mais ces précisions n’auraient pas vraiment d’importance, vu que ses meubles-œuvres apportent massivement avec eux un univers dont on sent bien qu’il est aux antipodes d’Ikéa et des références habituelles en matière de mobilier.

Le premier abord des horloges-sculptures-armoires de Richard Dunbrack est plutôt sympathique et j’ai cédé en les découvrant à un mouvement d’adhésion spontané, sur le mode : « Tiens ? Marrant ! » Mais au deuxième ras-bord, j’ai versé dans un scepticisme pas loin du rejet, le même qu’envers Disneyland et je le crains, pour les mêmes raisons. Je ne sais pas encore exactement où m’emporte cette chronique, mais j’ai bien peur que Richard Dunbrack en fasse les frais après m’être trouvé injuste avec lui puisque je sens bien que je vais régler des compte ouverts chez d’autres, de longue date.

On peut avancer sans grand risque de se tromper que Richard Dunbrack a dû entendre mille fois : « Ohhh ! On le/la/les dirait sortis d’un film ! » Je n’ai rien contre ce qui sort des films, ni des livres, c’est quand on me propose de ne pas en sortir et de m’y enfermer, que je sens poindre le malaise. Je peux me tromper, mais il me semble qu’un des grands charmes de la fiction se trouve dans ses différences avec le réel. C’est un écart qui n’est pas nécessairement large et sur lequel elle peut d’ailleurs jouer, en prétendant qu’il est nul. Il doit y avoir un mot pour ça. Il m’échappe. Ce mot dirait qu’on sait, qu’on a besoin de savoir quand est-ce que c’est réel et quand ça ne l’est pas, quand est-ce qu’on est « dedans » et quand est-ce que qu’on est « dehors ». Ce n’est pas incompatible avec notre faculté de jouer le jeu de la fiction quand on  y est immergé ; d’y croire complètement. Je dirais même, au contraire.

Or les tentatives sont nombreuses pour nous faire croire que le réel n’est jamais qu’une histoire et un décor comme un autre et que là aussi, tout va toujours bien se terminer. Les tentatives pour fictionner le réel, on est bien placé en France pour les apprécier puisqu’une majorité d’électeur a pris comme personnage principal du feuilleton de la Vème république, un illusionniste capable à la fois de nous bercer d’illusion et de nous endormir en nous racontant de belles histoires. Le mensonge, car s’en est un, est de vouloir nous faire croire que les fictions se valent et que l’Histoire, la vraie, ne tient qu’à la façon de la raconter. Un mensonge voisin voudrait que la fiction et pendant qu’on y est la littérature, et hop, l’art, et boum, toute la culture n’ait pour seule fonction que de nous divertir, de nous faire nous évader, d’oublier. Mais oublier, ce n’est pas se faire de faux souvenir et nous évader, si c’est pour changer de taule, non merci !

Tiens, elle est peut-être là, l’irréductible frontière entre l’art et la soupe : l’un attise la faim de penser, la soif de savoir, la curiosité, il redresse et met en mouvement, l’autre gave et repaît jusqu’à la satiété, nous endort, nous allonge, nous souhaite « de beaux rêves », ceux dont on voudrait ne jamais s’éveiller. Mais ne plus jamais se réveiller, ne plus jamais être vraiment là, ça port un nom, et même plusieurs : la matrice, le tombeau, l’illusion permanente, la folie…

Ça y est ? Je me suis emballé ? J’ai largué Richard Dunbrack ? Ah oui, tiens, il est resté vingt lignes plus haut. J’ai peur d’un intérieur qui serait à l’image de ce qu’il propose. Peur comme me font peur ces chambres de petite fille où tout est rose, peur qu’on finisse tous figurants dans un parc à thème, qu’on pourrait appeler, ha ha, « Nerverland ».

Figurants de parcsà thème II

 

C’est encore tout énervé par ma chronique «Figurants de parc à thème » que je suis tombé chez Martin Lothar et son manuel de survie sur ce tableau de Pieter GIJSELS (1621-1690, Anvers) titré : « Paysage d’été », mais que perso, j’aurais intitulé : « Oh chéri regarde : des gueux ! »

Ça va être le tour de Pierter d’en prendre injustement pour son grade, mais, bile échauffée ou non, je trouve sa campagne d’été proprette. Y’a rien qui dépasse et surtout pas la mauvaise herbe de la lutte des classes. C’est une campagne de carte postale, qui préfigure celle de Marie Antoinette Prise de passion pour le Petit Trianon, la Reine Marie-Antoinette y fit créer (dans les années 1780) un véritable hameau avec tous les bâtiments d’une ferme modèle : chaumières, colombier, moulin et une laiterie. Loin des rumeurs de la Cour, elle peut y jouer à la fermière, entourée d’amis proches, telle la duchesse de Polignac ; la reine et ses amies jouent les bergères, vêtues de toilettes légères, blanches de préférence et coiffées de capelines fleuries. Venus de Suisse, des petits troupeaux de vaches et de moutons égaient les pelouses ; les moutons ont le cou orné d’un noeud de satin.

 

C’est donc bien à une mise en scène, à une représentation de la campagne à laquelle nous assistons en regardant ce tableau. Ça me parait particulièrement évident avec l’histoire qui nous est racontée à droite : « La campagne ? Tu attends que les fruits de l’arbre en face de chez toi soient murs, puis tu n’as plus qu’à les récolter à pleins paniers pour les vendre aux gens qui passent. En plus, tu peux en donner à bouffer aux gamins, c’est pratique. »

On cherchera en vain à identifier l’arbre en question. On remarquera juste que toute personne sensée, si elle voulait en récolter les fruits, ne l’aurait pas laissé pousser au point qu’il ne tienne même plus dans le tableau. Le reste est à l’avenant. C’est dire qu’entre la campagneet l’idée de campagne à l’usage de ceux pour qui elle n’est supportable que l’été quand il ne pleut pas, y’a un monde.

Aux lecteurs de cette chronique, qui auraient sur l’agriculture et l’élevage la tête encore joliment plantée de potagers et toute bruissante de basse-cour, on conseillera la série « Notre pain quotidien » filmant sans aucun commentaire et sans agressivité particulière d’ailleurs, les conditions de production de notre bouffe actuelle, celle que vous et moi achetons en grandes surfaces. J’ai encore en tête un aspirateur à poulets vivants, des tapis roulants charriant des flots de poussins traités comme de la matière première et le regard fou d’un bœuf qui allait mourir et le savait.

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