Transmission du bâton d’Euclide

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ALLAN ERWAN BERGER   Il était une fois, en Alexandrie, Euclide, un géomètre qui avait pour habitude de donner ses cours avec en main un bâton. Ce seul instrument lui servait à beaucoup de choses, et en particulier à convaincre ses élèves de quelques propriétés d’un monde que nous connaissons bien puisqu’en première approximation nous y circulons : et c’est le monde euclidien.

Ce bâton était pour Euclide à la fois un sceptre, une règle, une métaphore, un doigt, un crayon pour tracer des figures dans le sable, et sans doute aussi un bâton pour taper sur les gens qui faisaient les cornichons. Le bâton d’Euclide était pour tous le symbole du savoir qu’on transmet. Du reste, les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être que dans leur enfance, les enseignants des petites classes manipulaient de semblables objets, en l’espèce de longues baguettes à section carrée, aux multiples et redoutables usages.

Un jour, Euclide en eut assez d’enseigner. Il voulut disparaître dans le désert. Avant de partir, il transmit son bâton à celui d’entre ses étudiants qu’il appréciait le plus : Aristarque de Samos, bien connu des astronomes pour ses études sur les mouvements des corps célestes.

Ceci nous est raconté par monsieur Luminet, « astrophysicien, écrivain et poète » (Wikipedia), dans un amusant ouvrage intitulé justement Le bâton d’Euclide. Et figurez-vous que ce même monsieur Luminet a reçu, eh oui, il y a quelques années, un avatar de ce fameux bâton ! C’est Jean-Yves Empereur, archéologue et grand fouilleur de l’antique Alexandrie, qui le lui a légué, après l’avoir non point trouvé dans la vase du port, mais reçu des mains de gens comme vous et moi, qui entendaient, en instaurant une cérémonie centrée sur le passage de ce vénérable bâton – recréé pour l’occasion – célébrer la transmission du savoir en honorant quelques esprits vastes et bienveillants.

Il y eut donc monsieur Empereur, premier appelé. Lequel choisit pour successeur Jean-Pierre Luminet, qui transmit l’objet en grandes pompes à Jacques Lacarrière, décédé depuis. Ce fut ensuite au tour du neurochirurgien Stylianos Nicolaïdis de recevoir le bâton, dont la fonction, outre de rendre hommage à son dépositaire, est d’avertir celui-ci d’avoir à rester ferme dans ses intentions de toujours faire bien… Monsieur Nicolaïdis choisit de passer le relais au réalisateur Costa Gavras, qui l’a reçu et accepté en 2009. Et l’année suivante, le 27 novembre 2010, à Rennes, en France, sous les yeux d’une foule nombreuse et attendrie, monsieur Gavras remit le symbole à celui qu’il estimait le plus digne d’en connaître et l’usage et le message : le scénographe metteur en scène Yannis Kokkos, qui va bientôt nous rejoindre sur l’estrade.

Costa Gavras :

« Je suis un cinéaste. C’est à dire que je m’occupe de cinématographie, qui est une discipline où l’on s’applique à retranscrire les mouvements. » Et pas seulement les mouvements des êtres, mais aussi ceux des cœurs, et des âmes. Les mouvements de l’Histoire, avec les intentions, les agissements, les conséquences. Les buts cachés, les procédés pour y atteindre ; les véritables raisons. « Je considère mon métier comme celui de donner à voir ce qu’on ne montre pas forcément, ou qu’on ne veut pas montrer » dit-il en substance. C’est-à-dire qu’il essaye de mettre en lumière ce qui trop souvent reste obscur ; il veut dévoiler, par conséquent.

Ce qui ne va pas toujours sans du scandale. Ah misère, voici le grouillant troupeau des polémiques… On demande à Costa Gavras s’il les recherche, ces vilaines bêtes, si c’est là sa façon de faire. Tout de suite il s’en défend : pas du tout ! Ce serait tellement stérile de systématiquement chercher à provoquer ! Ce serait vouloir susciter des phénomènes sans grande importance : arguments prévisibles ou réactions attendues, au milieu de cette agitation l’on ne progresserait pas.

Mais la polémique naît sous les pas de Costa, puisqu’en montrant ce qui n’est pas visible, il foule parfois des sentiers nappés d’hypocrisie, et y déterre, secrets ou actions honteuses, des choses qu’on ne doit pas dire… Et voilà la censure.

Exemple video avec cette
HISTOIRE DU PARTHENON
Par Costa Gavras.
À la fin, Lord Byron lance une complainte en vers.

Dans cette animation destinée au musée de l’Acropole, Costa Gavras, d’un seul grand mouvement de caméra, circulaire et orienté dans le sens horaire, déroule tout le temps du Parthénon, depuis sa fondation pleine des couleurs d’il y a cinq millénaires, jusqu’au dix-neuvième siècle de l’ère chrétienne où il gît misérable, mutilé par un incendie, une guerre et deux affronts.

Ce sont surtout les Anglais qui sont malmenés dans cette chronique, et tout particulièrement Lord Elgin, ambassadeur pillard (« Alaric and Elgin did the rest », clame Athena chez Byron). Mais c’est l’Église grecque qui s’offusqua de douze petites secondes où elle n’est pas montrée à son avantage, puisqu’on l’y découvre faisant démolir marbres et statues. L’Église demanda, et obtint, l’ablation de ces douze secondes.

Donner à voir :

On le savait : les chrétiens avaient saccagé ce qui restait des beautés de l’édifice avant d’y installer une église. On le savait, on le disait ; mais il ne fallait pas le montrer.

Les Athéniens, mis au courant de cette censure en plein troisième millénaire, ne l’ont pas acceptée. Je ne sais pas aujourd’hui quelle version est projetée au musée de l’Acropole, si c’est la sale ou la propre, mais Costa Gavras, qui est un homme célèbre en Grèce, y a été encore plus honoré depuis. Ce qu’il y a de frappant dans cette histoire pénible, c’est que si l’Église n’avait rien dit, personne n’en aurait fait tout un pataquès. Entre les Goths, les Turcs et les Vénitiens, les curés n’auraient pas détonné ; tandis qu’aujourd’hui, instruits que nous sommes par le scandale, nous ne voyons qu’eux. Tant pis ! Et voilà, encore une fois, Costa Gavras en train de nous apprendre des choses qu’on ne savait pas, ou si peu.

Cet homme donne à voir ce qui ne se montre pas spontanément. Voilà qui méritait bien un petit coup du Bâton.

Mais Yannis Kokkos ?

 

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« Comment, avec le moins de moyens, on peut rendre les choses les plus importantes… »

…Et surtout, faire en sorte que les choses qui se passent sur la scène ne soient pas celles qui y sont visibles : car souvent, ce qui est le plus important, « c’est ce qu’on ne voit pas. »

Yannis Kokkos est scénographe. C’est-à-dire que par ses actions sur le décor, l’aménagement des gradins, de la scène avec son éclairage, les sons, les images qui s’y déposent, il doit pouvoir accompagner la montée en puissance d’une pièce, anticiper ses éclats et en maîtriser l’intensité ; il supporte l’histoire, et son travail est tout entier soumis à la recherche de la plus serrée pertinence. Du navire, il ne tient pas la barre, il en déploie les voiles.

Mais Yannis est aussi metteur en scène. Il a appris aux côtés d’Antoine Vitez ; c’est dire s’il eut un bon maître. Une de ses plus magnifiques expériences fut la réalisation d’un projet consistant à donner l’Électre de Sophocle accompagnée de façon très intime par des poésies modernes de Yannis Ritsos ; c’était alors l’époque de la dictature en Grèce, et, « de cette manière, Antoine Vitez souhaitait rendre la parole de Ritsos, qui était à ce moment-là emprisonné, présente sur la scène et tressée » avec le texte de Sophocle. Le plus remarquable est que Ritsos, qui nous parle d’autobus, « des touristes qui marchent près de Mycènes », une fois inséré dans le texte antique, y parut avec la même teinte que ce qui l’entourait ; il n’y avait pas « un temps ancien et un temps d’aujourd’hui » en train de se heurter, mais bien un seul temps, qui était celui de la représentation.

Le public ne sursauta jamais aux poèmes glissés dans la tragédie ; les paroles de Ritsos y étaient tout à fait chez elles. « Cette intuition était extrêmement forte, et il me semble, d’une certaine manière, que c’est cela la Tragédie elle-même. »

Un genre qui autorise de semblables appariements, et ne perd rien dans l’affaire, doit être d’une puissance phénoménale. Mais, puisqu’il exprime « l’essence d’une vision de l’homme », de quoi, s’il est bien conduit, ne serait-il pas capable ?

Gibellina dislocata :

Pour preuve, quelques années plus tard, en Sicile. « C’est là où j’ai pu mesurer exactement l’impact de la tragédie grecque dans une réalité ! » Avant tout, il faut savoir que Iannis Xenakis venait de rajouter quelques extensions à sa trilogie de l’Orestie. C’était, nous dit monsieur Kokkos, une composition qui n’était, au début, destinée ni à être chantée ni même représentée ; simplement une amélioration de l’ouvrage que le compositeur avait écrit, dès 1967, d’après les textes d’Eschyle. Et voilà ce qui s’est passé avec cette Orestie augmentée. Soyons attentifs.


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Il était une fois Gibellina, petit village dans la province de Trapani, qui fut entièrement détruit par un séisme en 1968. Gibellina Nuova fut construite à proximité, tandis que l’ancienne, qui n’était plus qu’un champ de ruines, fut partiellement transformée, à la fin des années quatre-vingts, en mémorial par le plasticien Alberto Burri. (coords. site = 37.788,12.971)

En 1987, il s’y monta un spectacle extraordinaire. À l’occasion de la septième édition des Orestiades – un festival donné chaque année, dans le pays, en l’honneur d’Eschyle – c’est toute la trilogie qui fut exécutée, avec les musiques de Xenakis, sur une mise en scène de Kokkos. Le tout en grec ancien… Ici encore, tout comme jadis les jeunes poèmes de Ritsos mélangés à la vieille Électre avaient fait fleurir la tragédie, la collaboration entre l’antique monument d’Eschyle et l’œuvre extrêmement moderne de Xenakis opéra un miracle. Et ce miracle fut reçu, avec le plus grand naturel, par les habitants de Gibellina la moderne, qui jouèrent la trilogie, dans leurs habits du dimanche, au milieu de Gibellina l’ancienne. Voilà comment l’esprit, à travers les millénaires, sème et vivifie.

« Je dois dire qu’il y a eu quelque chose de très étonnant qui s’est produit : c’est que ces personnes ont absolument accepté cette musique, qui était quand même une musique étrange pour des oreilles [ ] qui n’ont pas de contact direct avec ce type de culture. » Elles l’ont acceptée « sans aucun sourire, sans aucun refus d’aucune sorte »  Alors, voyant les femmes en noir, les hommes avec des costumes noirs et des chemises blanches, tous jouant l’Orestie, le meurtre du roi par Clytemnestre, la haine brûlante d’Électre qui exige auprès de son frère le rachat du sang, et cela sous les vastes images de la malédiction que la mise en scène projetait sur les ruines de leurs anciennes vies, Yannis Kokkos se demandait : « Comment il se fait que ces personnes rentrent si facilement dans cette histoire ? » Il crut déceler, rencontrant l’influence de la tragédie antique, celle de la tragédie moderne d’un peuple dominé et habité par la mafia ; dressé à cette longue violence, à ses facilités, à ses vengeances.

À bien y réfléchir, « je me suis dit que finalement, l’esprit de la Tragédie est immédiatement présent dans tout acte, parce que » la mythologie, qui traverse la conscience européenne comme un fil rouge, et dont on ne saurait se passer sans perdre des mots et des pensées, la mythologie, qui est intimement liée à la Tragédie puisqu’elle en est la sève, « est toujours une manière de dire complètement le présent. » L’Orestie de Gibellina en apporte le signe.

En somme, aussi bien dans l’expérience d’Électre que dans celle de Gibellina, les péquins comme vous et moi qui assistaient ou participaient au spectacle, ont ingéré sans difficultés, et en pleine conscience (les gens ne sont pas idiots) la tragédie officielle avec ses pièces rapportées (poèmes modernes, acteurs non éduqués à ces emplois) ; actifs ou passifs, ils ont assumé ces irruptions de non traditionnel, et les ont trouvées pertinentes. C’est à dire que la mise à jour d’une tragédie, passant, comme le web, à sa version 2.0, n’a été tenue ni pour scandaleuse, ni pour insensée.

Voilà qui, en cet hiver à Rennes, après avoir dirigé les plus grandes œuvres lyriques d’Europe, scénographié Mozart, Händel, Berlioz, Purcell, Shakespeare ou Rossini, allait recevoir des mains de Costa Gavras le bâton d’Euclide.

  • Sur l’Oresteia, voyez, de Iannis Xenakis, « Eschyle, un théâtre total », dans Musique et Originalité, Paris, Nouvelles Editions Séguier, 1996.
  • Le portrait de Iannis Xenakis date 1975. Il a été mis en ligne par les Amis de Xenakis (src. Wikimedia).

 

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Costa et Yannis :

Quand, à l’Académie Française, un académicien ancien accueille un académicien nouveau, tous deux se font, c’est traditionnel, des compliments d’académiciens. Eh bien ici c’est pareil. Costa Gavras est invité à dire comment il a connu Yannis Kokkos, et Yannis Kokkos explique comment il connaît Costa Gavras.

Costa nous apprend que tout jeune déjà, le scénographe Yannis promettait beaucoup. Antoine Vitez, en particulier, dès l’année 1969, avait prophétisé monts et merveilles de ce garçon-là. Et de fait, les opéras, les tragédies de Yannis sont des univers bien particuliers, d’où l’on sort toujours édifié ; « différent » précise Costa, qui justifie ainsi le fait de l’avoir choisi, lui et pas un autre, pour le relais.

Yannis proteste alors de son admiration inconditionnelle pour l’œuvre du cinéaste ; « J’ai vu tous ses films ! » déclare-t-il en manière d’explication, à quoi l’autre répond qu’il ne peut pas en dire autant des travaux de son ami, attendu que les opéras ne se multiplient pas aussi facilement que des bobines de films, et qu’on trouve infiniment plus de salles de cinéma que de théâtres.

Et c’est le moment de la remise du Bâton…

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Naissance d’une cérémonie :

Dans son livre Le Bâton d’Euclide, Jean Pierre Luminet aurait bien aimé que le bâton revienne aux mains de Nicolaus Copernic, médecin et astronome, digne successeur d’Aristarque de Samos – et ça aurait été bien justifié.

Dans mon imagination (on peut toujours rêver), le bâton d’Euclide disparaît lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie en 640 après J.C., puis réapparaît grâce à une grande découverte du célèbre archéologue Jean-Yves Empereur en 2003.

C’est alors, en 2003, que j’ai proposé à Jean-Yves Empereur de faire renaître le Bâton d’Euclide et remettre au goût du jour le principe de la Transmission du Savoir. Françoise Galbrun, plasticienne de talent et membre de l’Association Hellénique de Bretagne, a matérialisé le bâton d’Euclide, fruit de sa pure imagination.

Tout naturellement le premier Bâton revenait à cet athlète du savoir : Jean Pierre Luminet, astrophysicien, écrivain et poète.

Le nouveau « Corps d’Euclidiens » a été créé. Aujourd’hui, il comporte sept membres.

Théo Efstathiou / Association Hellénique de Bretagne

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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