UBERISATION: les prolétaires les plus exploités ne sont plus des salariés…

Recherche menée par Robert Gil

 h-marchéSi le capitalisme traverse une crise économique profonde, il ne manque pas d’imagination pour aggraver les conditions d’exploitation des travailleurs. Ses têtes pensantes sont capables d’utiliser à la fois les évolutions technologiques – comme toutes celles qui tournent autour de la « numérisation », de la « dématérialisation » de l’économie, de la production – et les aspirations à sortir de l’exploitation salariale qui peuvent s’exprimer dans diverses couches de la société. Les petits-enfants de Mai 68 pris dans la « macronisation » des rapports de production…

L’« ubérisation » concentre tous les avantages de l’individualisation et de la précarisation du travail : totale dépendance dans les charges et l’organisation du travail, tous les « risques » économiques à la charge du travailleur, avec des pressions individualisées et leurs conséquences en termes de risques dans le travail et de risques psycho-sociaux, des salaires misérables, des « charges » sociales allégées pour les employeurs, un camouflage du chômage…

Et l’extension de ces sous-statuts par-delà les frontières, dans leurs organisations comme dans leurs activités concrètes, ajoute aux difficultés de riposte.

Avec la loi travail, le gouvernement Hollande fournit aujourd’hui les moyens juridiques qui auraient pu faire défaut au patronat. De leur côté, les organisations syndicales ont bien du mal à construire un début de riposte. Traditionnellement, elles sont peu à l’aise hors de la défense des salariés « traditionnels ». Les luttes des femmes, des immigrés, des précaires, des saisonniers, des chômeurs ont toujours dû chercher d’autres voies que le syndicalisme organisé. Un nouveau défi au moment où l’empilage des contre-réformes, de la loi Macron à la loi travail, tend à siphonner l’ensemble des droits de toutes et tous.

Depuis le début des années 2000, le nombre d’actifs non salariés augmente. Ils sont désormais trois millions, soit environ un actif en emploi sur 10.

Assisterait-on à un retour en force de la petite-bourgeoisie traditionnelle, commerçants et artisans ? À un retour à la terre avec une augmentation du nombre de paysans ? Non. Cette hausse est due uniquement à l’essor du nombre d’auto-­entrepreneurs, un régime créé en 2008, désormais rebaptisés « micro-­entrepreneurs ». Ils sont aujourd’hui plus d’un million.

 Vous avez dit « indépendant » ?

Beaucoup d’entre eux, souvent les moins qualifiés, sont des acteurs de l’économie « collaborative », mieux définie par les termes « économie du service à la demande ». Livreurs à vélo, chauffeurs, réparateurs, ils sont mis en relation avec des clients via des sites internet ou des applications mobiles. Ils sont indépendants juridiquement… mais subordonnés à des entreprises capitalistes.

En ayant recours à la sous-­traitance, à des « prestataires de service » externes, ces entreprises s’affranchissent des coûts et des « rigidités » du salariat. Plus de cotisations sociales. Plus d’indemnités de licenciement. Plus de salaires à verser quand l’activité baisse. C’est le retour du travail à la tâche. Pas besoin d’attendre que le code du travail soit complètement détricoté, il suffit de le contourner !

Le travailleur auto-entrepreneur n’a pas grand-chose d’un « indépendant » ; s’il l’est, c’est par rapport à ses collègues : atomisé, il n’est pas intégré à un collectif de travail, ce qui le fragilise vis-à-vis du capitaliste qui l’exploite.

 La « fin du salariat » ?

Beaucoup d’auto-entrepreneurs sont donc des prolétaires surexploités qui gagnent bien moins que le SMIC. Cela se reflète dans le taux de pauvreté des travailleurs indépendants (18,8 %) largement supérieur à celui des salariés (6,3 %). Ainsi, un tiers des auto-entrepreneurs exerce en parallèle une activité salariée pour tenter de sortir de la pauvreté. Le passage de salarié à indépendant est parfois organisé directement par l’entreprise : 8 % des auto-entrepreneurs déclarent avoir créé leur entreprise à la demande de leur ancien ou futur employeur. Difficile de nier le lien de subordination ! Et Pôle emploi d’encourager les chômeurs à « créer leur propre emploi » en devenant auto-entrepreneur.

Hervé Novelli, l’inventeur de ce dispositif alors qu’il était secrétaire d’État de Fillon, rêve à voix haute de la « fin du salariat » qui n’aurait pas vocation à rester la norme dans une « société moderne ». Le danger d’une précarisation généralisée avec une désalarisation des travailleurs est bien réel. C’est pourquoi la bataille pour requalifier le contrat de prestation de services qui lie l’auto-entrepreneur à l’entreprise en contrat de travail est décisive. Tous les travailleurs doivent bénéficier des institutions salariales, fruit des luttes ouvrières. Avec, au-delà, l’objectif d’émanciper le travail de l’emprise du capital.

 Gaston Lefranc et Robert Pelletier

6 pensées sur “UBERISATION: les prolétaires les plus exploités ne sont plus des salariés…

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    9 septembre 2018 à 4 04 56 09569
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    Je propose l’adoption d’un nouveau terme-étiquette en « –isme » à ceux des clairvoyants qui en seraient friands: MOLOCHISME.

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    9 septembre 2018 à 9 09 18 09189
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    Expliquez-moi comment se réalise la plus-value avec les nouveaux paysans, les contractuels? Le salaire n’est pas le seul critère de l’exploitation. Une personne qui quête est-elle prolétaire? S’il y a lieu de redéfinir le prolétariat, faudrait nous en parler.

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      9 septembre 2018 à 12 12 34 09349
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      @ HÉLÈNE

      l’ARTICLE EST intéressant et donne de bonnes informations mais il finit par embrouiller ce qui provoque tes questions fort pertinentes.

      En effet, pour nous prolétaire révolutionnaire – la question cruciale est bien EN QUOI TOUT CELA RECOMPOSE-T-IL NOTRE CLASSE SOCIALE ET EN QUOI TOUT CELA REDÉFINIT-IL LES CONDITIONS d’exploitation et les conditions de notre résistance et DE NOTRE LUTTE DE CLASSE ?

      Le reste est préoccupations d’intellectuels petits-bourgeois… qui aiment bien catégoriser et jongler avec les concepts abstraits dont nous n’avons rien à cirer.

      Pour ma part je crois que l’angle par lequel nous devons analyser cette question importante pour notre classe est l’angle proposer par Marx quand il soulignait que l’un des fondements de l’aliénation et de l’exploitation du prolétariat résidait dans le fait que l’ouvrier était déshumanisé par le capital – aliénation matérialisée dans les rapports de production capitaliste – l’ouvrier devient sous le capitalisme une extension de sa machine – de ses outils de travail et en cela on peut reconnaitre – identifier un prolétaire par rapport à un artisan – un paysan – un cadre – etc.

      Le salariat n’est pas la source de l’aliénation et de l’exploitation de classe, il en est l’expression. Autrement dit : « je ne suis pas exploité parce que je suis salarié – mais je suis salarié parce que je suis exploité, et ma dépendance à mon salaire exprime – atteste – de mon aliénation ».

      Les moyens de production évoluant – se modifiant – les formes formelles du salariat se modifieront. Les moyens de production de l’acier étant physiquement colossaux – physiquement imposant – coûteux requérant un environnement physique – énergétique très élaboré – de grandes masses d’ouvriers – extension des hauts fourneaux c’est-à-dire au service de la machine et non l’inverse – doivent mobilisés – organisés – encadrés – rémunérés (salariés). Pour l’industrie des services tertiaires – les professions libérales et le taxi – le transport léger et de multiples autres services les moyens de production numérisés – informatisés – télématisés – miniaturisés – permettent de les disséminés (espace) – parcellisés – différés (temps) ce qui entraine la possibilité d’établir de nouvelles modalités de salariat comme ceux que l’on peut observer chez UBER.

      Il s’agit à mon avis de nouvelles formes de salariat mais selon des modalités différentes – mieux adaptés aux conditions d’exploitation de la force de travail éparpillée dans l’espace et dans le temps.

      Les outils = les moyens de production = devenant pour partie des outils numériques – électroniques – ce n’est plus seulement le bras du prolétaire – ses jambes – ses muscles qui prolongent la machine mais son cerveau (ce qui existait auparavant mais est complet – profond – dorénavant)

      Une portion de plus en plus grande de travailleurs deviennent des extensions physiologiques des moyens de production mécaniques (déjà ancien) et numériques (contemporain) ce qui nécessite des modifications des rapports de production dont notamment des changements aux lois et règlements bourgeois (qui suivent toujours et ne précèdent jamais le monde réel de la lutte de classe) régissant l’exploitation de notre classe sociale.

      Je vais rédiger un éditorial sur ce sujet dans les prochaines semaines

      Merci pour ce post

      Robert Bibeau http://www.les7duquebec.com

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        10 septembre 2018 à 9 09 17 09179
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        Merci de cette réponse éclairante.
        Des travailleurs autonomes s’en sortent assez bien voire très bien; en plus d’avoir de bons salaires comme certains ouvriers du prolétariat industriel, ils ont un certain contrôle sur leur travail (ce que l’ouvrier n’a pas). Sont-ils des ouvriers ou ne sont-ils pas plutôt des petits-bourgeois? Bon nombre de travailleurs du secteur communautaire prétendent qu’ils sont des ouvriers. Une personne qui dirige un organisme communautaire et qui congédie du personnel est-elle une alliée de la classe ouvrière? Comment peut-on humilier etou congédier des gens et sortir le drapeau rouge lors d’une manifestation deux jours plus tard.?
        On n’est pas à une contradiction près.

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          10 septembre 2018 à 10 10 54 09549
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          @ Hélène

          1) La question en terme de révolution PROLÉTARIENNE N’EST PAS d’évaluer si les travailleurs autonomes s’en tirent bien ou mal. Ce qu’il faut retenir c’est que leur sort économique en tant que force de travail est commun à celui de toute la classe sociale prolétarienne. Il y a aussi des ouvriers salariés qui font de grosse paye en ce moment (les grutiers par exemple) QUAND le crash arrivera et que la bourse tremblera et que l’économie capitaliste s’écroulera ils seront tous à la gamelle et ce ce sera à nous de danser pour empêcher que l’on recommence tous ensemble.

          2) TOUJOURS se souvenir – une classe sociale se détermine par la place d’un individu – d’un groupe d’individus – dans le procès de production…. pas par son revenu – qui est une résultante et non le vecteur déterminant. Exemple UN GRUTIER peu nombreux – très spécialisé – cher à former – coûte cher à un entrepreneur = salaire élevé – mais un grutier est indéniablement un prolétaire et même un ouvrier (fer de lance de la classe) exploité car producteur de plus-value et de profit et quand la crise jettera bas l’industrie de la construction – il deviendra chomeur sans salaire pour ceux que l’affaire des revenus – haut salaire – préoccupent.

          3) EN effet Hélène Un petit boss ou un grand boss dans une coopérative n’est pas un prolétaire – peu importe que son salaire soit faible ou élevé. Sa place dans le procès de production et de reproduction élargie du capital détermine sa position de classe

          4) Ainsi la Présidente des caisses POPULAIRES est partie de l’oligarchie financière capitaliste par le rôle qu’elle joue et doit jouer dans le processus de circulation de l’argent – la monnaie – les prêts – le crédit – système qui duplique la circulation – l’échange – des marchandises et cela n’a rien à voir avec le fait que les Caisses POP ait le nom populaire – un crucifix en salle de réunion et un aumonier qui bénit la nouvelle caisse POP

          5) ET tu as raison Hélène LOIN de nous SVP les petits-bourgs aux drapeaux rouges. Un petit bourg doit renier – renoncer à ses intérêts de classe et épouser totalement les intérêts de classe révolutionnaire pour être accepté parmi le prolétariat. Pas de front uni ni d’alliance de classe avec les petits bourgs – ou pire avec les petits capitalistes nationalistes = qui un jour ou l’autre trahiront.

          robert bibeau http://www.les7duquebec.com

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    10 septembre 2018 à 14 02 17 09179
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    Message reçu de Christiane

    Christiane St-Louis
    9 septembre 17:43
    Là je ne conteste pas. J’ai été par deux fois travailleuse autonome et jamais je n’ai été plus dépendante d’un donneur d’ouvrage et incapable de bâtir un revenu stable dans le temps. Il a fallu l’existence d’un conjoint avec un emploi traditionnel pour obtenir un peu de stabilité qui a disparu avec le divorce.

    Voilà un témoignage qui nous révèle la vraie nature du travail autonome (soi-disant)

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