Un chat, la patte en l’air

Grille dite « du coq », Palais de l’Élysée. Image de Siren-Com (CC BY-SA 3.0).

 

ALLAN ERWAN BERGER — Il était une fois un génie qui habitait une lampe à huile. Sa vie était monotone, caverneuse, grasse et sombre. Personne n’allumait jamais sa lampe, qui sentait le rance, aussi avait-il froid. Alors il dormait.

Pendant longtemps, ses rêves avaient été chatoyants, éclairés par toute sa vie du temps d’avant Salomon, lorsque lui et ses frères étaient libres et qu’aucun anneau ne les avait encore forcés à cette claustration qui durait maintenant depuis plusieurs millénaires.

Mais aujourd’hui, ses rêves étaient devenus secs, et gris. Même, il ne rêvait plus que de sa lampe ; c’est vous dire s’il était malheureux. Il aurait tant aimé avoir de la compagnie.

Ladite lampe reposait innocente sur une étagère d’un coffre-fort. Elle était la possession d’un très illustre antiquaire de la rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris, France, lequel ne recevait que les seigneurs les plus puissants de la planète. Une des particularités de cet antiquaire-ci était qu’on ne pouvait toucher, en vrai avec les mains, et voir en vrai avec des yeux et des lunettes, que ce qu’on lui avait préalablement acheté. C’est-à-dire que ne pénétraient dans son domaine que des gens qui avaient déjà payé, après avoir fait leur choix sur un catalogue horriblement cher, et tiré à soixante exemplaires exactement.

Justement, un de ces maîtres du monde allait arriver sous peu. Celui-ci travaillait à quelques pas seulement, au palais de l’Élysée , dont vous aurez admiré, en tête de ce billet, la prétentieuse figure qui orne la grille du jardin ; c’était cet homme qui réglait, dans les années 2010, le sort de la France. Vous pensez bien que, tout seul et sans aide, jamais il n’aurait réussi à obtenir le droit de recevoir un de ces faramineux catalogues, mais il avait quelques amis qui lui devaient de leur fortune, et ne pouvaient lui refuser, en retour, un si maigrelet service. On l’avait donc présenté à monsieur l’antiquaire, dont la carte indiquait qu’il était « fournisseur des plus hauts princes depuis l’an six-cent de la Création du Monde. »

Ce magister à la redoutable longévité possédait aussi un chat, un petit être gentil et malicieux, noir à museau blanc, gants blancs et guêtres blanches, habillé par conséquent d’un bout à l’autre de l’année d’une fort soyeuse tenue de soirée que rehaussait encore un très élégant nœud-papillon, noir, négligemment rejeté sur l’épaule gauche les jours de beau temps, et porté à droite les jours de pluie. Lorsqu’on recevait, ce qui arrivait une fois par trimestre, une domestique venait voir le chat, et s’appliquait à remettre le nœud à sa place réglementaire, sous le menton barbu. Le minou se laissait faire, et prenait à cette occasion un air docile d’infante sage qui faisait ronronner tout le petit personnel. Bien entendu, ce chat n’était pas à vendre, même s’il apparaissait, sur le catalogue, dans le médaillon qui ornait la page de couverture.

Du temps où Napoléon…

Du temps où Napoléon était encore un simple vizir taraudé de frustrations, le génie avait décidé, un jour qu’il écoutait des gens parler à l’extérieur de sa lampe d’une « campagne d’Égypte », que la première chose qu’il ferait lorsqu’il serait enfin libéré serait d’aller voir son bon ami le Sphinx, qui réside au bord du Nil. Puis il irait visiter les dragons célestes, dans l’orient lointain, et reviendrait par les hautes montagnes du pays de Thibet, où toutes sortes de génies farceurs sonnent des cloches aux oreilles des voyageurs, et ceux-ci, qui ne voient de monastères nulle part, s’imaginent bien avancés sur le chemin de l’Illumination ; et c’est très rigolo de les voir alors prendre un air humble et important à la fois.

Ces rêvasseries l’ayant entraîné sur la pente de l’apitoiement sur soi, il s’était empressé de se raccrocher à quelques aspérités de vaillance qui pointaient encore dans son cœur, et se jura, à cette occasion, de récompenser la première personne qui lui ouvrirait sa prison, selon le très ancien usage en vigueur dans la profession de génie qui veut qu’on remercie tout libérateur qui se présente, soit en le tuant – par compassion – soit en lui fabriquant une vie de pharaon (il faut savoir que les génies, étant par nature extrêmement naïfs et généreux, ont tendance à se faire enfermer par les puissants, qui sont gens à ne pas aimer les éruptions incontrôlées de bonté naïve et désordonnée ; par conséquent, la confrérie a depuis longtemps fait savoir que quiconque libérerait un de ses membres serait somptueusement rétribué ; et maintenant fermons cette parenthèse).

Le génie se remémora cette bonne résolution lorsque, réveillé en sursaut par un fort tangage, il réalisa que l’on était en train de manipuler sa prison. Aux aguets et tout plein d’espoir, il se mit en position de gicler hors de la lampe, refit son turban, et prépara sa meilleure figure.

Et alors, tuerait-il, ou donnerait-il l’abondance ? La mort, évidemment, était plus intéressante ; qui, bon sang, refuserait le Nirvāna ? Mais on trouvait quand même des êtres pour lesquels une bonne tranche de rigolade sous des cascades de champagne ou de vin de Chiraz avait aussi quelques vertus.

« Bon alors voilà : si c’est un puissant, je le tue ! Ça le calmera, et ça soulagera ses sujets. Et si c’est un petit, un humble sans nom, je lui offrirai tout le bonheur imaginable ; pour peu qu’il soit un type bien, il s’empressera de partager. » Ceci décidé, il attendit.

Voici l’objet…

« Monsieur le Président…

― Monsieur l’Antiquaire…

― Voici l’objet. »

La lampe reposait dans un écrin magnifique, fabriqué à partir du byssus de la Grande Nacre, le plus beau coquillage du monde, qui filtre, au fond de la mer Méditerranée, les secrets des poissons et du temps qui passe.

Il y en avait pour des centaines de milliers d’euros de cette soie, et là-dessus ne trônait pourtant qu’une lampe à huile un peu terne, moche gourdasse plutôt cabossée dont le principal intérêt était, d’après l’étiquette, d’avoir été récupérée dans une fosse comblée de tessons et de couches de cendres mêlées d’ossements humains, à quinze mètres de profondeur sous l’Esplanade des Mosquées – un endroit de Jérusalem où simplement ramasser un truc par terre pouvait déclencher une guerre de religions.

« Sur le catalogue, votre lampe avait un air beaucoup plus neuf ! Vous êtes sûr que c’est la même ? »

L’antiquaire en resta sans voix. Mais d’où sortait donc ce gratiné jocrisse ? Il se reprit. « Elle date d’avant la Sécession de Judas, monsieur le Président. C’était une lampe destinée à des rituels dont on n’a même plus idée. Regardez le sceau, là-dessous ! » Il montra, sur la base de l’objet, la figure d’un jeune homme auréolée de flammes. « Agathion ! Vous rendez-vous compte ?

― J’ai lu, oui. Un démon. C’est très particulier, bien sûr, mais il n’empêche que votre lampe est en très mauvais état… Enfin quoi, c’était beaucoup plus beau sur la photo !

― Elle est unique, haleta l’antiquaire, qui commençait à chauffer.

― C’est vous qui le dites ! Vingt-cinq millions d’euros ! Je vais passer pour un charlot.

― Bon. Ça suffit. Le prix n’est pas négociable. Soit vous la prenez, soit je vous rends l’argent. » C’était incroyable d’en arriver à devoir dire des choses pareilles. Ce type avait fait des pieds et des mains pour faire partie des Soixante, et voilà qu’il faisait des chichis pour un des objets les moins chers du catalogue. Qu’il aille s’en chercher une lui-même, de lampe !

Le président hésita, blanc de rage. Jamais on ne lui avait parlé sur ce ton. Il allait lancer un de ces putains de contrôles fiscaux sur cet animal hautain, ça n’allait pas traîner. « Je la prends…

― Très bien. Laissez-moi vous raconter son histoire plus en détail. Voulez-vous du thé  ?

― Ma garde personnelle bloque la rue Saint-Honoré depuis bientôt vingt minutes. Les parisiens et les touristes qui veulent y circuler sont en train de s’entasser à cause de vous, et le commerce en souffre, alors soyez bref ! Non je ne prends pas de thé, je prends la lampe. Et ça, c’est quoi ? Une potiche en forme de chat ?

― Un chat, tout simplement.

― Miaou » dit la potiche.

L’antiquaire posa la lampe sur la table, à côté de la boîte. Le chat, voyant l’écrin déserté, s’imagina pouvoir y faire une sieste au moins de lion. Pris d’enthousiasme, il se mit debout – c’est-à-dire qu’il se mit à quatre pattes – et vint se frotter contre le bras droit de son vieil ami. Celui-ci, qui ne voyait rien venir, le repoussa gentiment vers la boîte et son écrin tentateur. Or, en chemin, il y avait la lampe. Le chat s’y frotta, très motivé.

Dites donc…

« Dites donc, je n’ai pas casqué des millions pour que votre bestiole s’amuse avec cette loupiote et me l’abîme encore plus ! S’il y en a que ça charme de laisser des animaux jouer, ils ont qu’à faire jongleurs, mais pas de ça devant moi ! Alors dites vite ce que vous avez à me dire, et finissons-en !… Arhh, et c’est quoi ce fumigène ? Sécurité !! SÉCURITÉ !!! » La garde rapprochée bondit, entoura le Président et le recula, lui sur sa chaise, hors de portée du phénomène. Car la lampe s’était mise à fumer comme une poubelle incendiée, et ça commençait à sentir le goudron de momie.

L’antiquaire se leva pour aérer, très inquiet soudain de voir une lampe à huile se conduire… comme… Hô bon sang de bon Dieu de bonaventure à la bois de bombo !!! La révélation de ce qui risquait de se produire lui coupa le souffle. Il tomba à genoux près de la fenêtre. « Inclinez-vous, monsieur le Président ! Inclinez-vous !!!

― Quoi ???!!! »

Pendant ce temps, le génie exultait. Par la magie des frottements, les charmes des sceaux se fêlaient les uns derrière les autres ! Quand ce fut fait, tous les verrous sautèrent dans une pétarade qui fit trembler jusqu’aux fondements de la matière. Alors, s’insinuant comme à travers des successions de trous de serrure, le très ancien prisonnier s’enfuit, rugissant de bonheur, bousculant les interdictions, et retrouvant, à chaque barrière franchie, la maîtrise de quelque antique faculté qu’il avait presque oubliée. Il se désinhibait, c’était grisant, c’était magnifique ! « Ah mon gentil sauveteur, quel que tu sois, je te bénis ! » Bientôt, il explosa dans le monde d’en-dehors, et son regard se porta aussitôt vers son libérateur. « Miaou » dit celui-ci très poliment.

Mais le Président : « Arrêtez ! Arrêtez ! Regardez, c’est un génie ! Il y avait un génie dans votre lampe, mon brave ! Ha hâaa ! c’est trop géant ! Un génie ! Mais pourquoi vous n’aviez rien dit ?

― Parce que je n’en savais rien, voilà tout ! Inclinez-vous, par pitié ! Inclinez-vous !

― Des prunes ! C’est moi son patron, maintenant ! Ha ha haaaa ! Vous auriez pu la vendre des milliards, pauvre cloche ! Des milliards !!! Hou-houuu ! »

Il est clair qu’on n’hésiterait pas à lever des armées pour s’emparer d’un tel artefact. Des millions de morts ne seraient rien en regard de l’indicible pouvoir qui échoit à qui, soudain, sait se rendre maître d’un génie !

C’est du moins ce que s’imaginait le président d’un petit coin de ce monde, lui dont la population, encore sous le choc de ses derniers édits, n’en finissait plus de vouloir lui échapper, et grouillait de frustrations hargneuses (du moins une bonne moitié d’icelle).

Alors c’est toi, mon beau…

« Alors c’est toi, mon beau, mon tout bon ! C’est toi qui m’a délivré… » Le génie se pencha, transporté de vénération, et, de ses mains en coupe, il entoura la petite tête de celui qui lui avait rendu sa vie. Les moustaches du chat s’agitèrent, les oreilles remuèrent, et les sourcils ; en langage mistigri, cela signifiait : « Je n’en savais rien, mais je suis bien content. Tu sais, il y a par ici un frigo, et si on pouvait…

― Oui oui ! Tout ce que tu désires ! Voilà ce que je te propose. Je lis dans ta pensée : tu veux du thon, c’est bien ça ?

― Tu pourras en prendre aussi ! Je suis partageur. J’ai un ami dehors, dans les cours ; je lui donne de mes croquettes, il m’offre de ses pâtées.

― C’est… C’est vraiment très bien… C’est très très bien. Et qui sont ces gens qui gesticulent ?

― Lui c’est mon ami. Il erre au milieu des vieilles choses. Comme elles, il est sans âge. L’autre, qui glapit et fait des grimaces, c’est un visiteur, un méchant homme. Il a les yeux avides. Regarde ! Il n’est jamais satisfait, et ses paroles sonnent comme des cailloux secs.

― Je vois, dit le génie en regardant le Président. Un pauvre individu. J’en ai connu des centaines de cet acabit-là. Ils ne valent même pas les défroques dont on enveloppe leurs dépouilles.

― Dis-donc, mister fumée ! Je ne suis pas sourd, et je ne suis pas encore mort ! De quel droit se permet-on de penser ça en ma présence ? Tu crois être quelque chose, peut-être ? » Le Président écumait d’indignation. Car il faut vous dire que si les chats, qui parlent chat, ne sont compris que des chats, les génies, parce qu’ils sont géniaux, sont compris de tout le monde, même d’un roitelet. Nous ne dirons rien des humains ni de ce qu’on doit faire pour les comprendre, ce serait trop long.

Le génie se pencha vers l’importun.

« Silence ! » lâcha-t-il. Et l’autorité qui imprégnait son ton cloua le bec à toute l’assistance, chat compris. Le génie se retourna vers ce dernier : « Je te propose d’émettre trois vœux, que je réaliserai sans sourciller. Choisis bien !

― C’est tout simple. Je désirerais d’abord que le thon soit aussi abondant que les croquettes, les gouttes de pluie, les crevettes, les brins d’herbe, ou les heures de la vie de mon vieil ami l’antiquaire. Car je respecte infiniment et le thon, et les amis.

― Accordé ! » Les océans se remplirent de thons éberlués.

« Et quel sera ton second vœu ?

― Minute papillon, hurla le Président. C’est moi qui ai acheté cette lampe ! J’en suis le propriétaire ! Tout ce qui est dedans est-à-moi !!!

― Miahou, rétorqua le chat.

― Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda l’irrascible.

― Ça veut dire « cause toujours » traduisit le génie obligeamment.

― Hark ! Hrkkrff ! Hrrrfffk ! Hrüüü !

― Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda le chat.

― Il n’est pas content. Bien, quel est ton second vœu ?

― Qu’il y ait toujours et partout un coussin pour chaque chat, et un chat pour chaque jardin. Qu’il y ait toujours et partout des petits greniers oubliés, et des gouttières à profusion. Que les oiseaux deviennent bêtes, et les souris indolentes. En somme, que la vie soit douce.

― Eh bien mais que voilà un vœu à tiroirs ! Ce n’est pas tout à fait régulier, mais je te l’accorde en son entier ! Tu es bien rapide, dis-moi mon garçon ; n’as-tu donc pas peur de te tromper ?

― J’ai les idées claires. Allons bon, voilà l’autre affreux qui veut encore parler.

― Excusez-moi de vous demander pardon, mais est-ce que par hasard on ne se foutrait pas un peu de ma gueule ? J’ai claqué une putain de fortune pour un bout de ferraille qui renferme un génie, et ce chat misérable me chiperait le bénéfice de tous mes sacrifices ? J’exige au moins un vœu !

― Grrr ! J’en sais au moins autant qu’une vieille pierre des chemins, et tu prétends me donner des ordres ? Galopin ! Je suis plus ancien que les montagnes et tu n’es rien ! Ferme ton clapet ou il t’en cuira ! » et le génie, pour bien montrer qu’il ne plaisantait pas, d’un doigt rageur incendia un porte-parapluies qui datait de Ramsès II. L’antiquaire émit un petit « couic » étranglé, et le Président se rassit, découragé. Le génie revint vers le chat : « Alors, mon tout bon, sais-tu maintenant quel sera ton troisième vœu ?

― Tout à fait, répondit l’animal. Je veux que tous les humains deviennent bienveillants ! »

Le chat ne voyait peut-être là que son intérêt et celui de son espèce, mais le génie, qui avait un regard un peu plus perçant et panoramique, envisagea illico les plus lointaines conséquences d’un souhait aussi ébouriffant. Il sourit d’un air mauvais, et, regardant le Président qui grinçait sur sa chaise, laissa tomber un « Accordé ! » impérial et définitif.

Après quoi il déposa, entre les deux oreilles fraîches de son ami en fourrure, un long baiser frémissant, hurla de rire au nez du Président, remplaça le porte-parapluies par un original – l’autre était une affreuse imitation qui datait du second Ptolémée – puis il disparut de l’autre côté de l’air, et la magie s’éteignit. Ou plutôt, une autre se déploya, moins crépitante, mais d’une envergure à laisser des traces dans l’Histoire…

L’antiquaire sembla émerger d’un long rêve. « Ô mon gentil matou ! » minauda-t-il d’un air idiot. « Sais-tu que j’ai par ici du caviar ? »

Le Président bondit de sa chaise : « Je vais lui chercher des crevettes ! Et les meilleurs champagnes pour nous autres ! On va fêter ça comme il faut, ouais ! » et il sortit, suivi de sa troupe qui entonna un cantique à la Vierge.

Sur la table, le chat, une patte en l’air, se lécha les roubignoles. Le monde entier avait basculé dans le rose bonbon.

 

2014_08_21b

 

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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