Un conte de Noël

 

FERGUS :

Ceci n’est pas un article, mais une nouvelle inédite. L’action se déroule à l’aube des années 2000, quelque part dans une cité de la région parisienne pas encore trop soumise aux dérives catastrophiques du marché de la drogue…

Malgré sa grande gueule, Abdelaziz Khalifa n’était pas le chef de la bande. Mais il en était l’un des membres les plus actifs, si toutefois ce terme pouvait être employé pour des jeunes qui, en dehors de quelques menus trafics – y compris quelques barrettes de shit –, passaient le plus clair de leur temps à glander dans la cité. Le mot « bande » était lui-même impropre à désigner leur conglomérat d’oisifs à géométrie variable, composé pour l’essentiel d’adolescents en rupture de scolarité et de jeunes adultes au chômage. Un conglomérat dont l’une des occupations favorites consistait à faire brailler au pied des tours le rap agressif d’un combiné stéréo flambant neuf dont nul n’avait jamais vu la facture.

Bien qu’il n’y eût pas de hiérarchie clairement établie dans la bande, on considérait généralement Malik Brahimi comme son véritable chef. Ce fils d’immigrés algériens n’avait pourtant jamais sollicité ce titre. Chef ou pas chef, une seule chose comptait vraiment dans sa vie : la baston. Même les meufs étaient reléguées au second plan, encore qu’il ne dédaignât pas, de temps à autre, de recourir aux services plus ou moins volontaires de l’une des taspés de la cité pour assouvir ses appétits sexuels. Compte tenu du manque d’enthousiasme de Malik pour le commandement, le titre aurait normalement dû revenir à Mamadou N’Diaye. Ses qualités physiques et surtout son ascendant sur les autres membres de la bande en faisaient un chef tout désigné. Malheureusement pour l’Ivoirien, les blacks étaient trop minoritaires dans le groupe pour en revendiquer le leadership. À l’évidence, ce rôle ne pouvait revenir qu’à un rebeu. C’est ainsi qu’il était échu à Malik, auréolé d’un prestige inégalé depuis la mémorable baston, dans les allées de l’hypermarché Auchan, contre ces bâtards du Moulin-Neuf. Il avait fallu l’intervention de deux compagnies de CRS en renfort des flics locaux pour stopper le pugilat. Résultat des courses : 12 arrestations et 8 blessés, dont 1 keuf sérieusement amoché par un Malik au sommet de son art. Les juges de Bobigny avaient fait le reste en infligeant 5 mois de prison ferme au jeune beur. Faute de palmarès, Mamadou était condamné à ronger son frein.

NTM déversait à tue-tête ses anathèmes syncopés sur la cité Gabriel Péri. On appréciera en passant le caractère bucolique des appellations dont le conseil municipal avait affublé les six tours qui composaient la résidence. Tous les noms faisaient référence à une flore alpine inconnue de la majorité des habitants : Ancolie, Saxifrage, Asphodèle, Soldanelle, Androsace et Gentiane. Les élus devaient avoir fumé la moquette de la mairie le jour où ils avaient semé ces fleurettes montagnardes sur le ghetto de béton. Un ghetto où l’élément végétal se limitait à une maigre pelouse parsemée de détritus au milieu desquels tentait de survivre une poignée d’érables rachitiques régulièrement compissés. Assis sur les marches de la tour Asphodèle, quelques jeunes profitaient du soleil d’octobre en écoutant d’une oreille distraite les couplets vindicatifs de Joey Starr. Il y avait là Malik, Abdelaziz, Khaled, Omar, Nourredine, Mamadou, Boubacar, Sékou, Jean-Pierre, Bruno, ainsi que Hafida et Samira, deux des égéries de la bande, et une brochette de gamins. De temps à autre, une conversation naissait, à propos de tout et de n’importe quoi : du PSG, du shit, du dernier CD d’Eminem, des bâtards du Moulin-Neuf. Elle s’éteignait très vite, le plus souvent dans les invectives et l’agressivité. Bref, on s’emmerdait ferme…

Un paquet de Gitane vide vint échouer aux pieds de Khaled. Six étages plus haut, vêtu d’un simple marcel élimé malgré la fraîcheur ambiante de cette veille de Noël, un quinquagénaire goguenard, la clope au bec, contemplait le groupe.

─ Eh alors, bande de parasites, z’avez rien à foutre ?

Nourredine répliqua du tac au tac :

─ Fais pas chier, Riton, ou tu vas t’en manger une quand tu sortiras de ton gourbi.

─ On pourrait lui couper les roustons à c’bouffon ! suggéra l’un des mouflets.

─ T’entends, Riton ? y’a le môme Samy qui veut te couper les roustons. Moi, ça me plaît bien, cette idée.

─ Encore faudrait-il qu’il en ait, des roustons ! remarqua Mamadou en déclenchant l’hilarité de la bande.

─ C’est ça, rigolez, tas de branleurs. Et toi, le bronzé, envoie-moi ta gonzesse, elle verra ce que c’est qu’un vrai mec.

Mamadou répondit en dressant le majeur vers le ciel. Ce geste marqua la fin de l’incident.

Un témoin non averti aurait probablement vu dans ce bref échange une illustration des rapports pourris qui existaient entre les jeunes de la cité et les locataires des tours. Il se serait trompé. Riton, comme la plupart des habitants, entretenait des relations parfois tendues, mais dans l’ensemble plutôt tolérantes avec la bande. Et l’apparente agressivité qui régissait leurs rapports n’était qu’une forme de jeu – pour ne pas dire de code – incompréhensible aux non-initiés. La cité n’en disposait pas moins de quelques têtes de turc vouées, dans le meilleur des cas aux provocations injurieuses de la bande, dans le pire aux atteintes physiques ou aux dégradations des biens.

Parmi les plus souvent molestés figuraient les Vinatier, un couple de retraités teigneux et vindicatifs qui reprochaient à la planète entière, avec toutefois une prédilection marquée pour les arabes, la déconfiture de leur bazar-quincaillerie, définitivement coulé par l’ouverture, cinq ans plus tôt, d’un hypermarché du bricolage Leroy-Merlin dans la commune voisine.

Autre victime privilégiée de la bande : Lucien Hardelot, un employé en comptabilité quadragénaire, étriqué au moral comme au physique. Celui-ci avait commis par deux fois l’erreur d’appeler les flics pour des motifs au demeurant oubliés de tous. L’incendie de sa Clio un soir de printemps l’avait ramené à la raison. Il se contentait désormais de courber l’échine sous les insultes et les cannettes de bière.

Pas question de courber l’échine en revanche pour la bête noire de la bande : Maxime Audubon, un facho notoire dont les provocations racistes suscitaient au cœur même de la cité l’indignation d’une population qui avait pourtant apporté 27 % de ses voix au Front National lors des derniers scrutins. Contrairement à Hardelot, Audubon n’hésitait pas à affronter la bande. Courageux mais non téméraires, les jeunes se contentaient de l’abreuver d’injures à distance, sans même oser s’en prendre à sa bagnole. Difficile d’aller se frotter à une armoire à glace armée d’un gun et en permanence protégée par un dogue allemand frisant les cinquante kilos. Qu’à cela ne tienne, cet « enculé-de-facho » ne perdait rien pour attendre…

Quelques femmes faisaient également partie des cibles préférées de la bande. À commencer par la gardienne, Géraldine Parmentier, dont le comportement d’adjudant et les fréquents coups de gueule prenaient les jeunes à rebrousse-poil. Ils avaient beau montrer les dents et grogner comme des fauves en cage face à leur dompteur, ils n’en cédaient pas moins aux injonctions de celle qu’ils menaçaient quotidiennement de réduire à l’état de hachis. En fait, mises à part les bordées d’insultes (qu’elle recevait avec la sérénité d’un philosophe stoïcien) et, de temps à autre, sa loge souillée par des projections de Tampax ou de préservatifs usagés, Géraldine Parmentier s’en sortait plutôt bien, compte tenu de l’animosité qu’elle suscitait. Sans doute le devait-elle à sa fille. À 17 ans, Vanessa était une jeune fille charmante et enjouée dont la gentillesse constante et les brillants résultats scolaires imposaient le respect à tous. Il se murmurait même que le proviseur du lycée envisageait de la présenter à Sciences-Po dans le contingent des ZEP. Malgré les commentaires perfides de Hafida et Djamila, attachées à casser son image et à la ravaler au rang de taspé, la plupart des garçons de la cité en étaient plus ou moins épris. Pas un pourtant ne l’aurait reconnu : à Gabriel Péri comme dans la plupart des cités, le sentiment amoureux avait été banni pour crime de ringardise et de faiblesse !

Bien que n’habitant pas dans les tours, Bernadette Chazalon constituait également une cible privilégiée de la bande. Retraitée de La Poste où elle avait loyalement officié durant 37,5 annuités avant de prendre sa retraite, Bernadette vivait, depuis le décès de son mari, seule avec son petit chien Scotty dans l’une des humbles maisons ouvrières qui jouxtaient la tour Ancolie, sur l’autre rive de la rue des Fédérés. Faute de voiture, elle allait, il n’y a pas si longtemps, faire chaque semaine ses courses en bus à l’hypermarché Auchan. Jusqu’au jour où la RATP, lassée de voir agresser ses machinistes et caillasser ses autobus, avait profondément modifié le tracé de sa ligne pour éviter désormais tout contact avec la cité Gabriel Péri. Cette décision, lourde de conséquences pour la vie locale, avait contraint Bernadette Chazalon à se rabattre sur les commerces de proximité, et notamment sur le Franprix de la rue Pierre Brossolette. Sauf à effectuer un long détour en contournant les ateliers de la DDE, Bernadette devait donc régulièrement traverser la cité jusqu’à la place Louise Michel où aboutissait la rue Pierre Brossolette. C’est alors que « Bernie » ou « Bernie-la-timbrée », pour ne citer que ses deux surnoms les plus usités, subissait les attaques de la bande.

Au début, elle n’avait été en butte qu’à des moqueries irrespectueuses visant sa tenue vestimentaire, ses bijoux à deux balles ou son maquillage excessif. Il est vrai qu’au lendemain de son veuvage, Bernadette avait enfin pu se lâcher, et elle l’avait fait avec d’autant plus de frénésie qu’elle sortait d’un long tunnel de frustration. Rien ne l’empêchait plus désormais de vivre sa passion pour la couleur, son goût immodéré pour le clinquant, son irrépressible attirance pour les fripes, autant de penchants que feu Augustin Chazalon avait condamnés au lendemain du mariage et fermement censurés durant leurs 26 années de vie commune.

Très vite, Bernie s’était mise à ressembler à un arbre de Noël ambulant, à une caricature de plus en plus grotesque de la belle et séduisante courtisane dont le look vaguement oriental et les bracelets d’or hantaient ses fantasmes. Il n’en avait pas fallu plus pour déclencher les railleries des jeunes de la cité à chacun de ses passages au milieu des tours. Bernadette Chazalon ne l’avait pas supporté. Pour être excentrique, ce dont elle n’avait du reste aucunement conscience, l’ancienne postière n’en était pas moins femme. Comme la plupart des personnes de son sexe, elle se montrait très susceptible dès lors que l’on se moquait de son apparence.

D’emblée, elle avait vertement répliqué à ces « petits cons ». Et plus elle avait répliqué, plus les moqueries s’étaient faites dures et méchantes. Jusqu’au moment où les injures avaient définitivement pris le pas sur les quolibets. Bernie-la-timbrée était alors devenue un souffre-douleur bien commode pour tromper l’ennui des jours. On mit sur le compte de la pauvre femme toutes les folies, toutes les bassesses, toutes les dépravations. Jusqu’au jour où l’un des beurs de la bande eut l’idée de l’accuser, pour le fun, de se livrer à des actes de zoophilie avec son chien Scotty, un teckel recueilli au lendemain de la mort de Chazalon. Le thème ayant plu, « Bernie-la-salope » dut désormais subir, y compris de la part des filles et des plus jeunes, les allusions les plus graveleuses, les questions les plus sordides, les attaques les plus ignobles. Abattue, humiliée, désemparée, la retraitée solitaire avait été, en deux ou trois occasions, tout près de craquer nerveusement. Malgré son apparence fragile, la veuve avait pourtant tenu bon. Elle avait en revanche versé dans un racisme de plus en plus radical, elle naguère si tolérante et si encline à aider les étrangers dans leurs démarches lorsqu’ils se présentaient à son guichet. Une aubaine pour les militants locaux du FN. Manipulée par leurs soins, Bernadette ne perdait plus une occasion, lors de ses visites au Franprix ou au marché hebdomadaire du cours Allende, d’exprimer sa rancœur contre l’immigration, de jeter l’anathème sur la communauté africaine.

Bernadette Chazalon était particulièrement remontée contre les beurs, de loin les plus virulents à son égard. Elle en voulait notamment à celui que les autres nommaient Abdelaziz, un grand escogriffe au crâne rasé, souvent coiffé d’une casquette hip-hop tournée vers l’arrière. Celui-là se montrait non seulement agressif, mais haineux à son égard, comme s’il avait un compte personnel à régler avec l’ex-postière. Ce n’était d’ailleurs pas faux, mais jamais la veuve n’aurait pu en imaginer la raison. Abdelaziz lui-même ne percevait que d’une façon confuse la ressemblance qui unissait Bernadette à sa grand-mère Yasmina, égorgée quelques années plus tôt en compagnie de treize autres innocents par un commando du GIA dans son village natal au sud de Médéa.

Abdelaziz éprouvait une profonde affection pour cette grand-mère lointaine. Il l’avait pourtant très peu connue. Trop peu connue. Uniquement lors des rares séjours de la famille Khalifa dans le berceau familial. Ces séjours, trop brefs, avaient permis au garçon de découvrir, puis d’apprécier, la personnalité forte et attachante de cette femme dont l’apparence abrupte, à l’image des rudes paysages montagnards de l’Ouarsenis, cachait des trésors d’intelligence et de sensibilité. L’atroce tuerie commise par un groupe d’islamistes fanatiques avait profondément choqué Abdelaziz. Des années après, la blessure ne s’était pas refermée : la silhouette de la vieille femme, drapée dans son ample caftan rouge et bleu constellé d’étoiles d’or, continuait de le hanter.

Cypress Hill, puis Fonky Family avaient pris le relais de NTM. Au rythme de la musique, deux adolescents s’appliquaient à taguer les rares espaces libres du hall d’entrée de la tour Soldanelle, sans se soucier le moins du monde des regards posés sur eux. Soudain, une violente explosion secoua le quartier. Une avalanche de verre dégringola de la tour Ancolie tandis qu’un nuage de poussière et de fumée s’élevait de l’autre côté de la rue des Fédérés, au-dessus de la rue Guy Mocquet. Très vite, de nombreux habitants de la cité se massèrent sur les lieux. Presque tous les jeunes de la bande de Malik étaient là, silencieux au milieu des débris qui jonchaient la chaussée.

Devant eux, la maison des Grabowsky n’était déjà plus qu’un souvenir avec ses murs éventrés et sa toiture effondrée. Dévorée par les flammes, il n’en resterait bientôt qu’un amas de ruines fumantes. Par chance, aucun des membres de la famille n’était présent sur place : Grabowsky était sur un chantier de Villepinte au volant de sa pelle mécanique et sa femme à son poste de caissière à l’hypermarché ; quant à leurs deux gosses, Kevin et Milena, ils préparaient tranquillement le Noël du Centre aéré, sans se douter que leurs peluches ne formaient déjà plus qu’un insignifiant petit tas de cendres.

L’inquiétude immédiate venait de la maison voisine, celle de Bernadette Chazalon. La vieille cuve à mazout, brutalement renversée par le souffle de l’explosion, s’était disloquée en libérant le stock de fuel domestique livré quelques semaines plus tôt à la veuve en prévision de l’hiver. Une légère pente avait amené le ruisseau d’hydrocarbure jusqu’à la porte de la maison dont les panneaux de bois avaient été arrachés par la violence de la déflagration. Au moment même où l’un des badauds en faisait la remarque, un tison incandescent s’abattit dans la flaque noirâtre. Il y eut un grondement sourd. En un clin d’œil, un mur de flammes enveloppa la maison.

Surgie de nulle part, une boule de poils bruns déboula soudain du jardinet en gémissant. Scotty courait dans tous les sens, allant et venant comme un fou entre le cercle des badauds et la maison, en ponctuant ses courses d’aboiements de détresse.

─ Nom de Dieu ! s’exclama un voisin, Bernadette doit être chez elle.

Comme pour lui donner raison, Scotty agrippa le pantalon de Boubacar en essayant de tirer le garçon vers la maison. Le jeune black écarta le teckel sans ménagement. Désespéré, le petit chien fit une nouvelle tentative avec Nourredine.

─ Il est ouf, ce clébard, j’vais pas me rôtir la couenne pour cette folle !

À ses côtés, Abdelaziz semblait fasciné par le spectacle. Sous ses yeux, les rideaux de la salle à manger, mal protégés par des fenêtres presque totalement soufflées par la déflagration, s’embrasèrent brusquement. Des rideaux rouge et bleu. Comme le caftan de sa grand-mère martyre. La silhouette de la vieille algérienne se mit à danser dans les flammes, s’estompa, réapparut. Yasmina. Une autre silhouette vint se superposer à la première. Celle de Bernadette Chazalon. Yasmina. Bernie. Pâle comme un mort, Abdelaziz réalisa soudain à quel point les deux femmes se ressemblaient. Sans un mot, il s’élança vers la maison. Des exclamations fusèrent :

─ Ne tentez rien, jeune homme, laissez les pompiers agir !

─ Laisse béton, Abdel, on s’en bat les couilles de cette meuf !

Trop tard, le garçon avait déjà plongé derrière le rideau de flammes.

La veuve gisait inanimée dans la salle à manger, assommée lors de l’explosion de la maison Grabowsky par la chute du carillon qui trônait d’ordinaire au-dessus du canapé. Un filet de sang s’écoulait de son cuir chevelu. Conduit par le lambris, omniprésent dans l’habitation, le feu progressait à une vitesse incroyable. Le vaisselier s’embrasa. Dans la cuisine, le buffet en agglo mélaminé était lui aussi en flammes. Sans perdre un instant, Abdelaziz entreprit de soulever la vieille femme. Pas facile de se charger d’un corps inerte. Le jeune beur dut s’y reprendre plusieurs fois pour assurer sa prise. Une épaisse fumée avait commencé à envahir la maison. La chaleur était devenue étouffante. La gorge et les yeux irrités, Abdelaziz progressait difficilement vers la sortie lorsqu’il entendit les sirènes de pompiers. Devant lui, l’entrée, elle aussi totalement lambrissée, était en feu. Impossible de traverser ce brasier. Le jeune beur eut un mouvement de panique. Tant pis pour la veuve, il lui fallait sauver sa propre peau. Au même instant, le jet puissant de l’une des lances en batterie vint momentanément souffler les flammes du corridor. « Maintenant ! » lui cria de l’extérieur une silhouette noire dont le casque brillait au soleil. Abdelaziz fonça. L’explosion de la bombonne de butane le cueillit sur le seuil de la maison. Une énorme claque dans le dos le projeta avec son fardeau sur le sol de l’allée gravillonnée. Derrière lui, le couloir n’était plus qu’un amas de gravats.

Bernadette Chazalon ouvrit les yeux. Elle était allongée sur une civière entre une ambulance du SAMU et un camion de pompiers. Une grande animation régnait autour d’elle. Un médecin et un jeune pompier lui prodiguaient des soins. De temps à autre, d’épaisses volutes de fumée occultaient le ciel de la banlieue. Il flottait dans l’air une forte odeur de brûlé. La veuve prit alors conscience d’une douleur dans le bras. Elle tenta de soulever le membre.

─ Ne bougez pas, lui ordonna gentiment le médecin, vous avez un bras cassé. Nous l’avons immobilisé dans une gouttière. Pour le reste, vous ne souffrez que d’un léger traumatisme crânien et de quelques brûlures sans gravité.

─ Que… que s’est-il passé ?

Sans attendre la réponse, la vieille femme tourna la tête sur le côté. Sa maison n’était plus qu’une carcasse noircie et mutilée où les pompiers achevaient de circonscrire les derniers foyers. Le jeune sapeur qui la soignait tentait malgré tout de rassurer la retraitée :

─ Votre maison a été gravement endommagée, madame, et il est encore trop pour savoir si la structure pourra être sauvée. Cela dit, vous l’avez échappé belle : à quelques secondes près, il nous aurait été impossible de vous sortir de là.

Bernadette Chazalon soupira.

─ Je ne suis plus qu’une vieille mule inutile et solitaire. Personne ne m’aurait regrettée. Il ne fallait pas vous mettre en danger pour moi.

─ Je crois au contraire que vous comptez beaucoup pour certaines personnes. D’ailleurs, ce ne sont pas les pompiers qui vous ont tirée d’affaire, mais ce jeune homme grièvement brûlé que l’on évacue dans l’ambulance du SAMU. Il a risqué sa vie pour vous sauver. Croyez-vous qu’il l’aurait fait pour une « vieille mule inutile » ?

Durant quelques secondes, Bernadette resta silencieuse.

─ Savez-vous quel est son nom ?

─ C’est un jeune beur de la cité. Il s’appelle Khalifa. Abdelaziz Khalifa.

Bernadette Chazalon baissa les paupières. Des larmes se formèrent aux commissures de ses yeux.

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