Un duel légendaire : Du Guesclin contre Canterbury

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FERGUS :

Nous sommes en février 1357, en pleine Guerre de Cent ans. Une foule immense a envahi le cœur de la cité médiévale de Dinan. Sur la place du marché, un champ clos a été délimité : seuls en lice, Bertrand Du Guesclin et Thomas de Cantorbery vont s’affronter en combat singulier…

Protégée par ses remparts, la ville de Dinan*, assiégée depuis de longs mois par les troupes anglaises du duc de Lancaster – fils du roi Édouard III –, est défendue par Bertrand Du Guesclin, chef militaire du gouverneur Guillaume de Penhoët. La situation est dure, tant pour les assiégés que pour les assaillants. Ces derniers en viennent même – un paradoxe pour des assiégeants – à manquer de vivres, les hommes de Du Guesclin ayant réussi à intercepter sur la Rance des navires venus de Saint-Malo pour ravitailler les troupes anglaises. En ce mois de février, les chefs des deux camps adverses, soucieux de ménager la vie de leurs hommes, ont conclu une trêve de 15 jours, en laissant la liberté à chacun d’aller à sa guise : les assiégeants en ville, et les assiégés dans les campagnes environnantes.

Profitant de ces conditions libérales, le jeune frère de Bertrand, Olivier Du Guesclin, sort de Dinan pour se promener, seul et sans arme, hors des murs de la ville. Mal lui en prend : identifié par Thomas de Cantorbery – frère du très puissant archevêque –, il est capturé par le chevalier anglais et quatre de ses écuyers, tous armés, au mépris des conditions de la trêve. En l’occurrence, Cantorbery, peu regardant sur les règles de la chevalerie et de la guerre, a saisi l’occasion d’assouvir la haine viscérale qu’il voue au redoutable Bertrand Du Guesclin en exigeant une rançon exorbitante de 1000 florins contre la libération de son frère Olivier.

Comme on peut l’imaginer, la colère du bouillant Breton est à la hauteur de la somme astronomique réclamée et de l’infamie commise par Thomas de Cantorbery. Sitôt informé, Du Guesclin se rend dans le camp anglais pour en appeler à l’arbitrage du duc de Lancaster. Profondément choqué par le comportement de Cantorbery, le duc exige de celui-ci la libération immédiate d’Olivier. Sourd à la colère du duc de Lancaster, le hautain Cantorbery jette un gantelet de métal au sol en guise de refus. Du Guesclin ayant relevé le gant, il est acté que l’affaire sera réglée en duel entre les deux hommes.

Sous les yeux de Tiphaine

Le combat singulier devant opposer Du Guesclin à Cantorbery est organisé dans la ville de Dinan, à proximité du château, sur la place où se tient habituellement le marché**.

Lorsque les deux hommes pénètrent sur le champ clos, une foule considérable se presse autour de la lice. Parmi les personnalités présentes dans les tribunes dressées pour la circonstance en ce jour de février 1357 figure – outre le duc de Lancaster, Guillaume de Penhoët, et la fine fleur de la noblesse des deux camps – une séduisante jeune femme connue dans la ville pour son bel esprit et son penchant marqué pour l’astrologie. Joliment dénommée Tiphaine Raguenel, cette fille de Jeanne de Dinan et de Robin Raguenel, l’un des héros bretons du Combat des Trente, a d’ores et déjà, en différentes circonstances, impressionné la population par la justesse de ses prédictions. Or, Tiphaine a vu dans les astres un aigle noir étripant un léopard. Incontestablement un signe, à ses yeux, de la victoire de Du Guesclin, l’aigle noir figurant sur le blason du fougueux Breton, alors que le léopard illustre les armes d’Angleterre. Les faits donneront ils raison à Tiphaine ? Du Guesclin ne croit guère à ce genre de « chimères », et n’ajoute pas foi aux prévisions de cette belle jeune fille dont on dit qu’elle est en secret très admirative de sa personne. Bertrand n’en accepte pas moins le ruban bleu qui orne le cou de Tiphaine et le noue à son épée.

Le signal donné, les deux combattants, chacun armé d’une lance à une extrémité de la lice, éperonnent leur cheval pour fondre sur l’adversaire. Le choc est terrible, et les lances détruites. Dès lors, c’est à l’épée que Du Guesclin et Cantorbery s’affrontent, jusqu’au moment où le Breton réussit à désarmer l’Anglais qui, prudemment, se retire à la limite du champ clos. Chose étonnante, Du Guesclin descend de sa monture, se saisit de l’épée de Cantorbery, tombée à terre, et la jette hors de la lice. Puis il se débarrasse avec célérité de ses genouillères et jambières de métal pour gagner en mobilité. Voyant cela, l’Anglais précipite son cheval sur le Breton dans l’espoir de le piétiner. Sans succès : Du Guesclin esquive la charge et transperce le ventre de la monture jusqu’à la garde de sa propre épée. Mortellement blessé, l’animal se cabre puis s’effondre au sol en entraînant Cantorbery, alourdi par son armure, dans sa chute. Aussitôt, Du Guesclin se précipite sur l’Anglais, lève le heaume de Cantorbery et lui met sa dague sur la gorge en le conjurant d’avouer sa vilenie…

L’humiliation de Cantorbery

L’Anglais ayant refusé de reconnaître sa faute, Du Guesclin, furieux, lui assène alors de violents coups du pommeau de sa dague sur le visage. On n’ose imaginer l’aspect du nez, des pommettes et de la dentition. Et, de fait, sans l’intervention des compagnons du duc de Lancaster, à la demande de Guillaume de Penhoët, soucieux de sauvegarder la vie du chevalier anglais, Cantorbery aurait assurément péri sous les coups du Breton. La vie sauve, mais en piteux état, il est débarrassé de son armure par ses écuyers, et c’est porté en chemise sur une claie de bois qu’il quitte le champ clos tandis que Du Guesclin sort de la lice au son des trompettes et des acclamations de la foule. Vaincu par Du Guesclin, Cantorbery est contraint de libérer Olivier en lui cédant de surcroît son harnais et son armure comme le veut l’usage. L’humiliation est cinglante pour Thomas de Cantorbery, et le triomphe d’autant plus grand pour Du Guesclin que le duc de Lancaster accepte de participer au banquet organisé pour célébrer la victoire de Bertrand. Comble de félicité pour les habitants de Dinan : dès le lendemain, le duc reçoit du roi d’Angleterre l’ordre de lever le siège de la ville.

Ainsi se conclut cet épisode fameux. Mais il donne lieu à un prolongement inattendu : Tiphaine Raguenel – surnommée « La Fée » par le bon peuple de Dinan pour ses soins bénévoles aux malades – est définitivement tombée sous le « charme » de Du Guesclin. L’homme est pourtant l’un des plus laids officiers que la Bretagne ait engendrés, au point que ses parents eux-mêmes l’ont délaissé durant son enfance, au bénéfice du reste de la fratrie. Or, le charme est manifestement partagé entre la jeune femme cultivée et le rude soldat illettré. À tel point que Bertrand, entre deux campagnes de guerre, se rend à plusieurs reprises au château familial de La Bellière*** où vit Tiphaine. Six ans plus tard, en 1363, le rugueux combattant, et futur Connétable de France, épouse la belle érudite.

Cette histoire a donné lieu, au fil du temps, à différents récits, et notamment celui, très détaillé, du chevalier de Fréminville dans son Histoire de Du Guesclin (1841). La plupart de ces récits divergent, ici sur les conditions de la trêve ou les circonstances de l’enlèvement d’Olivier, là sur le déroulement du combat singulier entre Du Guesclin et Cantorbery, ailleurs sur la relation entre le disgracieux Bertrand et la belle Tiphaine. Mais il s’agit de détails sans grande importance qui ne remettent pas en cause le fond de cet épisode véridique de la Guerre de Cent ans. Et chacun en est convaincu : lorsque l’histoire est belle, peu importe qu’elle soit, en quelques-uns de ses aspects, un chatoyant reflet de la réalité.

* Dinan, présentée à juste titre comme « La perle des Côtes d’Armor » par le Comité départemental du Tourisme, a conservé 2,7 km de remparts et plusieurs portes fortifiées. La ville compte en outre, dans les rues du centre historique et dans la spectaculaire descente vers le port sur la Rance, de très nombreuses maisons médiévales à pans de bois.

** En 2015, le marché s’y tient toujours, sur une grande esplanade formée de deux places contigües : la place du Champ-clos et la place Du Guesclin. Sur cette dernière trône une statue équestre du valeureux combattant breton. Elle est due au talent du sculpteur Emmanuel Frémiet à qui l’on doit également la statue de l’archange du Mont Saint-Michel.

*** C’est à La Bellière, dont les propriétaires portaient le titre de vicomtes, que la paroisse et la commune de La Vicomté-sur-Rance doivent leur nom.

 

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