Un si vieux, si vieux pays

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ALLAN ERWAN BERGER   Quand vous regardez une carte en relief du fond de la Manche, vous voyez la Seine dérouler ses méandres jusque loin dans l’ouest, au large du Finistère. Là où aujourd’hui s’amoncellent des vases et des gravats coulait jadis le fleuve, lent et indolent, que bordaient de mornes steppes presque toujours recouvertes de neige. C’était à la toute fin de la dernière période glaciaire. Les humains existaient déjà, et très certainement passaient leurs troupeaux de rennes, de Grande en Petite Bretagne et inversement, par des bacs.

Une halte célèbre sur le chemin pouvait être, depuis le territoire qui serait un jour celui des Redones, le Mont-Dol. Résidu misérable des terribles montagnes de la chaîne hercynienne qui jadis fut le relief le plus élevé du système solaire – à tel point que le climat terrestre en était coupé en deux – cette butte domine la longue plaine comme un petite taupinière qui fait l’importante sur son gazon. De là-haut, on voit très nettement la butte suivante, qui est celle du Mont Saint-Michel, et aussi le rocher de Tombelaine ; à l’horizon l’on distingue les autres buttes, beaucoup plus vastes, des futures îles Anglo-Normandes. La route jusqu’à la Seine est ainsi semée de haltes élevées, sur les flancs desquelles s’accrochent des bourgs minuscules, tandis que les sommets sont dévolus au culte d’une divinité. Puis l’on arrive à la Seine, à son bac, et au passage sur la rive nord au milieu des cris, des crottes de rennes, de la forêt de leurs bois. Partout des auberges, évidemment, où l’on vend des alcools instables qui sentent très fortement le miel.

Merlin

C’était il y a huit ou dix ans, et c’était en été ; il faisait une chaleur démoniaque. Ma cousine et son mari, qui étaient venus se réfugier en Bretagne – terre notoirement humide – pour échapper au soleil qui ravageait le sud, avaient dû se rendre à l’évidence : ici aussi ça tapait dur. Fort heureusement, toute la côte nord disparaissait sous un épais matelas de vapeurs sécrétées par la Manche qui transpirait comme jamais, à tel point qu’on grelottait là-dessous tandis qu’à vingt kilomètres à l’intérieur des terres, les forêts brûlaient spontanément. Nous étions donc allés visiter la côte sous la brume, et n’en finissions plus de nous étonner qu’en quelques deux-cent mètres parfois, dans la descente vers une crique, on pouvait passer du Sahel à la montagne en hiver, quand tout est ouaté de silence et qu’on ne voit même plus le bout de ses skis. Nous étions là sous un fameux parasol.

Pour avoir un aperçu panoramique du phénomène, j’avais emmené mes cousins jusqu’au Mont-Dol, qui devait dépasser de la brouillasse. De là-haut effectivement nous découvrîmes la mer comme nul n’aurait pu l’imaginer : ce n’était plus qu’un immense champ blanc éclatant, au milieu duquel pointaient de noirs chicots qui étaient les buttes plantées au large. Nous pensâmes au Détroit de Béring, que l’on pouvait traverser au sec lors de la dernière glaciation. Nous pensâmes à l’Angleterre, qui donnait ce jour-là l’impression d’être accessible aux piétons. Je songeais à Chrétien de Troyes, qui fait voyager ses héros de Grande en Petite Bretagne sans aucun problème apparemment, comme si la Manche n’existait pas.

Alors nous avons évoqué les temps anciens, et la figure de Merlin s’est imposée, comme une lame de tarot. Deux semaines plus tard, je commençai à écrire son histoire.

Merlin est né du croisement d’innombrables récits de dieux et de héros, de mages horriblement dangereux, capables de se métamorphoser, régents de la vie sauvage. Originellement, il appartient au légendaire gallois ainsi qu’à celui de Calédonie. Au douzième siècle, Geoffroy de Monmouth l’insère dans les histoires arthuriennes, en tant que personnage de plus en plus incontournable des cinquième et sixième siècles : Merlin y fait son entrée sous la présidence du britto-romain Vortigern, puis s’active sous les règnes mouvementés du chef de guerre Ambrosius Aurelianus et d’Engenius l’Impétueux, roi magnifique qui donnera à la littérature la figure bien connue d’Uter Pendragon, le fameux père du roi Arthur.

Le monde catholique s’empare du sujet, et fait du mage une créature née des Enfers. Cela n’empêche pas les gens de continuer à se raconter des histoires, tout particulièrement en Petite Bretagne : Merlin au berceau, Merlin devineux, La conversion de Merlin, Merlin et Viviane, Merlin à Rome… Alors je me suis dit : pourquoi pas Merlin touriste ? Et sans papiers ?!

Les Morgan

Le mage n’est pas la seule créature à avoir traversé la Manche, ou la Seine, à pied sec ou en radeau, dans les sacs des colporteurs et dans les cervelles des rhapsodes. Les Selkies aussi, descendus des Hébrides, ont fait leur apparition à l’extrême ouest du Finistère, dans l’archipel d’Ouessant, où l’on tint longtemps leur existence pour assurée. Là, ils portent le nom de Morgan, et ils sont à l’origine d’une profusion d’histoires à dormir debout.

Si Merlin est un piéton, pas marin pour deux sous, dont l’origine remonte au temps des grandes forêts, les Morgan arrivent avec la remontée des eaux. Car les Morgan vivent aujourd’hui sous la mer. Dans leur préhistoire, peut-être y trouverions-nous les grandes figures de l’inondation, du déluge, liées à la fonte des glaces ; et ils ne seraient alors pas les seuls – songez à ce qui se passa lorsque la Méditerranée, débordant par le col du Bosphore, se déversa dans la riche cuvette de ce qui deviendrait la Mer traître, au bleu inquiétant, presque indigo ; aujourd’hui encore dénommée la Mer Noire.

Donc, au fond du temps des Morgan, je vis une tragédie. En voyage dans leurs îles, je vis ensuite l’invasion nouvelle qui pouvait les détruire. J’en tirai Les Océanides, qui raconte la lente montée d’une confrontation, sur un fond misérable d’abus politiciens, les puissants arrogants se fichant absolument de ce qui vit en équilibre.

L’Ankoù

Peu à peu se formait ainsi un recueil, presque sans que j’en eus conscience tant j’étais occupé à d’autres choses en même temps. Quand enfin je m’en avisai, il me fallut bien envisager de terminer l’ouvrage. Qui d’autre, pour clore le triptyque, sinon le plus gratiné de nos personnages folkloriques, le passeur des âmes, qui prend en Bretagne des allures singulièrement épicées ? Croyez bien que l’Ankoù est bien plus amusant à peindre que le pâle Charon, ou le bougon Saint-Pierre ; cette beste-ci a de la gueule, et la raconter fut de tous temps un vrai plaisir.

Cependant, l’Église en avait fait un sale squelette moralisateur et d’humeur exécrable, alors que ses attributs antiques le signalaient comme passeur, aidant à la naissance comme à la mort. Être passeur, c’est être attaché à un passage, et donc pourquoi pas à une barque, ou à un bac… Nous retrouvons ici le signe de la frontière, qu’on franchit dans un sens ou dans l’autre, comme la Seine jadis.

Je décidai que mon Ankoù, franchissant les siècles, dégagé de sa gangue catholique et retrouvant sa majesté de l’ancien temps, ainsi que toutes les compétences qui l’ont toujours signalé comme acteur universel dans l’imaginaire humain, mon Ankoù serait gentil au lieu d’être aussi fumasse qu’un saint-Paul mal réveillé ; il serait attentionné et curieux des autres, au lieu d’être hautain comme un ministre et dangereux comme lui.

C’est ainsi qu’est né, sans jamais aucun effort, le recueil des Trois figures de l’Ouest, qu’on peut lire avec profit et grand plaisir en allant le piocher sur le catalogue ÉLP du distributeur Immatériel, exactement par ici.

Et pour les esprits soupçonneux, qui veulent toucher du doigt les stigmates avant d’accorder leur confiance, j’ai mis en ligne quelques extraits qu’on pourra lire en cliquant là-dessus. Et sur ce, je vous laisse.

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Allan Erwan Berger

Le grand point est d’avoir l’oeil sur tout.

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