Un syndrome effrayant : l’« effet du témoin »

 

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FERGUS :

Dans le silence de la nuit retentit soudain un cri, suivi de déchirants appels à l’aide. Dans la rue, au pied des habitations, une jeune femme est violemment agressée par un homme. Malgré ses cris, personne, parmi les nombreux témoins, ne lui vient en aide, personne n’appelle les secours. La victime meurt un peu plus tard, après avoir été violée et poignardée d’une douzaine de coups de couteau. Une histoire effroyable, et pourtant véridique…

Quoi de plus terrible que ces visages d’hommes et de femmes réveillés dans leur sommeil au plus profond de la nuit new yorkaise ? Des visages qui, dans la pénombre protectrice des chambres, s’encadrent dans les fenêtres et observent ce qui se passe en bas de chez eux, dans l’allée chichement éclairée par les réverbères. Les visages d’hommes et de femmes ordinaires qui entendent les cris de la jeune femme, et pour certains voient la victime, jetée au sol et déjà poignardée à trois reprises par l’homme penché sur elle. Sortant de sa sidération mutique, un homme interpelle l’agresseur depuis son domicile et lui ordonne de « laisser cette femme tranquille ». Surpris, le prédateur s’éloigne malgré la frustration de n’avoir pu libérer totalement ses pulsions destructrices.

L’homme ne va pas bien loin : devant l’absence de réactions des habitants de cette résidence paisible, il revient à la charge alors que la jeune femme, grièvement blessée et déjà très affaiblie, tente, mètre après mètre et au prix d’efforts inouïs, d’atteindre son domicile, en espérant encore l’aide d’un riverain ou l’arrivée d’une patrouille de police. Le supplice recommence. De nouveaux hurlements brisent le silence nocturne. En vain. L’agresseur viole sa victime et lui porte encore plusieurs coups de couteau. La jeune femme, laissée agonisante sur le trottoir meurt sur le macadam, après 30 minutes de calvaire, dans les bras d’une femme, enfin sortie de son appartement. Victime d’un tueur psychopathe. Victime également de la terrible passivité des témoins : ses propres voisins !

Kitty Genovese avait 28 ans. En ce 13 mars 1964, elle revenait, à 3 h 20 du matin, du bar où elle travaillait, lorsqu’elle a trouvé sur son chemin Winston Moseley, à quelques dizaines de mètres de son domicile. Cette sordide tragédie s’est déroulée au cœur du Queens, dans la tranquille résidence de Kew Gardens. Comme on peut l’imaginer, les conditions dans lesquelles est survenu le meurtre de cette jeune femme ont fait grand bruit dans la ville et suscité dans la population un sentiment mêlé d’effroi, de honte et de révolte. Le paroxysme a été atteint le 27 mars lorsque le journaliste Martin Gansberg a, dans les colonnes du New York Times, pointé en gros titre un doigt accusateur sur les témoins passifs de cette mise à mort : « Thirty-Eight Who Saw Murder Didn’t Call the Police » (38 ont vu le meurtrier, aucun n’a appelé la police).

Une responsabilité diluée

Cette affaire criminelle est, au fil du temps, devenue emblématique de la passivité des témoins confrontés en groupe à un acte de violence. Elle a eu deux conséquences :

La première a été la création par l’entreprise AT&T, à la demande des autorités américaines, d’un numéro d’appel d’urgence unique : le désormais célèbre 911 qui permet d’alerter les secours. Ce numéro a été mis en service en février 1968 dans l’Alabama avant d’être progressivement étendu à l’ensemble des États-Unis, puis du Canada.

La seconde, plus complexe, a été la mise en œuvre par des chercheurs en psychologie sociale d’une étude portant sur les mécanismes ayant conduit les témoins du meurtre de Kitty Genovese à rester passifs malgré le drame qui se nouait sous leurs fenêtres. À la base de ces travaux, deux questions qui ont hanté de nombreux New Yorkais longtemps après cet abominable drame : 1) Pourquoi, exception faite d’une voisine après le départ du meurtrier, aucun des témoins n’a porté secours à la victime ? 2) Pourquoi, à défaut de porter soi-même secours à la victime, personne n’a alerté la police durant toute la durée de l’agression ?

Dès 1968, les chercheurs américains John Darley et Bibb Latané ont, dans un rapport désormais considéré comme un document de référence, décrit les raisons pour lesquelles des témoins restent passifs lorsqu’ils sont confrontés à des évènements porteurs de violence : agression, accident, catastrophe. En l’occurrence, les deux chercheurs ont, en s’appuyant sur de très nombreuses expérimentations conduites en laboratoire sur la base de protocoles rigoureux, démontré ceci : plus le nombre de témoins d’un évènement traumatique ou dérangeant est élevé, plus la responsabilité individuelle d’assistance à la personne en danger est faible.

Autrement dit, plus il y a de témoins, plus la responsabilité est diluée, chacun escomptant inconsciemment qu’un autre va intervenir pour porter assistance à la victime, ou qu’un autre va alerter la police ou les pompiers. Or, plus la responsabilité est diluée, plus la probabilité est élevée que personne ne se porte au secours de la victime, que personne n’appelle les secours, au risque de précipiter une issue tragique dans les cas les plus graves.

C’est très exactement ce qui s’est passé dans le cas de Kitty Genovese. Darley et Latané ont nommé ce syndrome de non-assistance le « Bystander effect » (ou Bystander apathy), ce que leurs homologues français ont traduit par « Effet du témoin » (ou Effet spectateur).

Pour illustrer ce syndrome, d’autres cas sont régulièrement mis en lumière dans les médias. Parmi eux, un accident qui, survenu dans la ville chinoise de Foshan le 13 octobre 2011, a entraîné la mort d’une petite fille de 2 ans : Wang Yue. Une effroyable vidéo de télésurveillance existe. Elle montre cette petite fille renversée, puis écrasée par la roue avant droite d’une camionnette dont le conducteur – au téléphone avec sa petite amie ! – s’arrête avant de repartir presqu’aussitôt en écrasant une 2e fois la petite fille avec la roue arrière droite. Suit le défilé de l’horreur : des automobilistes, des cyclistes, des piétons passent à côté du petit corps agonisant sur la chaussée sans s’en préoccuper ; un conducteur va même jusqu’à rouler sur les jambes de la gamine !

Au total, 18 personnes appartenant au genre dit « humain » défilent durant 6 minutes sans tenter de secourir la petite fille, sans même arrêter la circulation dans ce quartier d’activité commerciale aux airs de Sentier. La 19e personne, une vieille dame compatissante, ramène enfin le corps inanimé sur le trottoir en attendant les secours. Wang Yue ne pourra être sauvée : elle mourra quelques jours plus tard, victime de ses graves blessures et d’une commotion ayant entraîné très vite un état de mort cérébrale.

Est-ce ainsi que les femmes meurent ?

Ce drame monstrueux n’a toutefois pas de véritable rapport avec l’« effet du témoin ». On a là affaire à une sordide illustration de l’indifférence face au malheur d’autrui : aucun des témoins successifs n’a effectivement pu, à la vue de cette petite fille gisant grièvement blessée sur la chaussée, se sentir menacé par un dangereux agresseur armé, et aucun n’a pu arguer d’une peur panique de l’environnement nocturne pour justifier son inaction. Point commun avec le cas de Kitty Genovese : les témoins ont été passifs. Mais l’effet de groupe est absent dans l’affaire Wang Yue, comme le montre la vidéo avec un réalisme glaçant : les témoins indignes se succèdent en effet sur le lieu de l’accident sans être confrontés ensemble à l’horreur de la scène. Les écœurantes conditions de la mort de la fillette chinoise et celles du martyre de Kitty Genovese n’en sont pas moins emblématiques de ce que peut être le comportement de nos semblables, mais elles ne relèvent pas complètement des mêmes mécanismes de psychologie sociale.

Beaucoup plus pertinente est la référence aux affaires qui, sans atteindre le niveau d’horreur du cas de Kitty Genovese, défraient régulièrement la chronique médiatique : les récurrentes agressions commises dans les transports en commun publics sans que quiconque, parmi les voyageurs présents, intervienne pour secourir la victime. Ces affaires-là relèvent indiscutablement de l’« effet du témoin », et cela sous sa forme la plus triviale dans sa banalité.

Pour en revenir à Kitty Genovese, deux excellents romans – ô combien dérangeants ! – ont décrit le calvaire enduré par la jeune new yorkaise : Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, du Français Didier Decoin, et De bons voisins (Acts of Violence), de l’Américain Ryan David Jahn. Mais si le premier de ces romans s’efforce – en conservant l’identité des protagonistes – de transcrire le plus fidèlement possible les évènements du 13 mars 1964, le second, plus décalé par rapport aux faits, n’en fait pas moins preuve d’un effrayant réalisme dans sa manière implacable de mettre en lumière la passivité des témoins. Au final, les deux livres posent implicitement à chacun des lecteurs cette terrible question : « Qu’auriez-vous fait si vous aviez vous-même été confronté comme témoin à une agression aussi violente ? »

À cet égard, le constat mis en évidence par Darley et Latané est clair : en observant qu’il y a de nombreux témoins d’un même évènement dramatique, chaque témoin pris individuellement se persuade qu’au moins l’un des autres témoins a d’ores et déjà appelé les secours. C’est en effet possible, voire probable, mais ce n’est pas certain, comme l’ont démontré les deux chercheurs. Et c’est ainsi que, chacun tenant le même raisonnement, une victime en grand danger peut n’être pas secourue, au risque de payer de sa vie ce consensus tacite de passivité spectatrice. De cela, il importe que chacun d’entre nous soit conscient : qui sait si, dans un mois, dans un an, dans dix ans, nous ne serons pas confrontés à une situation de ce type ? Mieux vaut alors avoir les bons réflexes.

À noter, pour terminer, que le nombre des témoins passifs du meurtre de Kitty Genovese a été contesté par quelques sources : y en a-t-il eu réellement 38, comme l’a affirmé le New York Times après avoir enquêté sur les lieux du meurtre à Kew Gardens ? 38, comme l’ont relayé depuis cette époque la presque totalité des médias qui ont consacré des articles à cette affaire criminelle ou des dossiers sur l’« effet du témoin » ? Ou bien une douzaine, comme l’ont prétendu des policiers ? En réalité, peu importe : le fait est que des personnes ont bel et bien entendu les cris déchirants de la victime, et pour certaines vu ou entrevu l’agresseur, sans que quiconque agisse alors qu’il était encore temps de sauver la victime. 38 ou 12 : la vérité divisée par trois est-elle moins terrifiante ?

* Le roman de Didier Decoin a été porté au cinéma, dans une version assez largement transposée et tournée au Havre, par le réalisateur belge Lucas Belvaux sous le titre 38 témoins.

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