Villa Montmorency, le « ghetto du Gotha »

Cette expression, le « ghetto du Gotha », est empruntée au titre d’un essai des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, également auteurs de « Sarkozy, le président des riches* ». Une dénomination qui colle parfaitement à la réalité de cette « Cité interdite » à la française où vivent, claquemurés à l’écart des manants derrière une enceinte hyper-protégée, des nababs du showbiz, de l’industrie ou de la finance, et accessoirement le couple Sarkozy-Bruni lorsqu’il n’est ni à l’Élysée ni au Pavillon de la Lanterne. Bienvenue au cœur de la très secrète Villa Montmorency.

Il est strictement impossible, pour un quidam non accrédité, de pénétrer sur le site de L’île Longue dans la presqu’île de Crozon (Finistère). Normal, c’est là que sont basés les sous-marins nucléaires français lanceurs d’engins. Encore un petit effort, et il en ira de même à la Villa Montmorency. Pas de secrets militaires à protéger dans cette gated communauty (ou compound) à la française située aux confins du très sélect 16e arrondissement de Paris, mais une partie du gratin de la finance, de l’industrie ou des médias. Sans compter quelques stars du show-biz classées monuments historiques et, à ce titre, régulièrement ravalées dans les plus chics salons de la capitale, voire restaurées dans les plus huppées cliniques.

Si l’on est proche de la très distinguée cantine du Pré Catelan, on est en revanche bien loin, dans ces contrées, des HLM qui fleurissent en quantité dans les quartiers périphériques, particulièrement à l’est de la capitale. Il y a même, ici et là, quelques logements sociaux dans le 16e arrondissement, pour dire le niveau de décadence ! Par chance en très faible nombre. Normal : dans la lignée de ses prédécesseurs, le maire UMP Claude Goasguen s’oppose avec la plus grande fermeté à l’arrivée de nouveaux envahisseurs des classes populaires aux mœurs forcément dissolues, et forcément vecteurs de délinquance. Des envahisseurs dont l’Hôtel-de-Ville voudrait pourtant imposer le voisinage à ses administrés. Soutenu par ses altruistes électeurs, M. Goasguen lutte d’ailleurs avec un relatif succès contre les tentatives d’implantation de nouveaux logements sociaux entreprises par le très gauchiste Bertrand Delanoë pour briser l’un des taux SRU les plus catastrophiques de Paris : 2,5 % en juillet 2010, alors que la loi en impose 20 %. Pire que le tout proche ex-fief de Nicolas Sarkozy, la commune de Neuilly qui, avec ses 4,05 % de logements sociaux, fait quasiment figure de cité populaire de banlieue ! Cela dit, on comprend aisément l’inquiétude de ces braves gens (les mêmes, ou leurs parents, croyaient en 1981 à l’entrée des chars soviétiques dans la capitale !) en écoutant le très humaniste député UMP Bernard Debré lorsqu’il évoque à propos des logements sociaux « des immondices inhabitables réservées aux sans-papiers » ! C’est vrai ça, à quoi servirait-il de se gaver de stock-options jusqu’à la nausée pour voir se développer des favellas à Auteuil ?

Retour à la Villa Montmorency. Au milieu du 19e siècle, elle constituait encore une partie du domaine de Boufflers, composé d’un château et d’un grand parc, le tout acheté en 1822 par la duchesse de Montmorency. Trente ans plus tard, le domaine était scindé en deux parties après l’acquisition par les frères Pereire des emprises nécessaires à la création de la ligne du chemin de fer de ceinture. Transformé en lotissement de luxe, le parc, devenu Villa Montmorency, se couvrit alors peu à peu de grandes et luxueuses bâtisses, la plupart construites sur le modèle des villas balnéaires qui surgissaient alors dans les stations à la mode, notamment à Deauville, Dinard ou Biarritz.

Le double meurtre du n° 35

De nos jours, la Villa Montmorency n’est accessible que par trois portails : l’un pour les voitures, les deux autres pour les piétons, tous surveillés comme il se doit par des caméras sophistiquées et des cerbères soupçonneux. Passé le contrôle, le visiteur accrédité pénètre au cœur d’un espace hyper-protégé à l’anglo-saxonne. Les manants relégués à l’extérieur des murs sécurisés de cette gated communauty, seules les élites friquées sont autorisées à vivre dans ce havre tranquille et verdoyant où la majorité des résidents est, malgré les niches fiscales, assujettie à l’ISF. Habitent là, qui dans une grande villa bourgeoise, qui dans un luxueux hôtel particulier, des hommes d’affaires fortunés (l’opticien Alain Afflelou, le yachtman Vincent Bolloré, le dandy Arnaud Lagardère et quelques autres**), mais aussi des artistes (la flamboyante Mylène Farmer, l’ex-yéyé Sylvie Vartan ou l’adepte des bains de siège Rika Zaraï). Sans oublier la minaudante Carla Bruni-Sarkozy qui possède en ce lieu un hôtel particulier à deux entrées donnant l’une sur le hameau, l’autre sur l’extérieur du ghetto.

Certes, il n’y a pas que des noms connus dans la Villa Montmorency : des anonymes y vivent également, pas toujours fortunés, et le plus souvent héritiers d’une maison au cœur de ce qui, naguère, n’était pas encore un ghetto du Gotha mais un lieu de repos et d’inspiration pour des écrivains et des artistes comme Sarah Bernhardt, Henri Bergson, André Gide ou les frères Goncourt. Des héritiers qui entretiennent de temps à autre des relations tendues avec les néo-fortunés qui ont investi les lieux depuis un quart de siècle. Normal : certains de ces nababs entendent parfois, à peine arrivés, remettre en cause le règlement intérieur directement inspiré du cahier des charges originel de… 1852. D’où, là comme ailleurs, des frictions et des assemblées générales de copropriété transversale quelquefois houleuses.

Malgré les précautions sécuritaires, la délinquance n’est en outre pas totalement absente de la Villa Montmorency : on y a connu quelques larcins, le pire étant survenu en 2005. Cette année-là, l’architecte Olivier Cacoub (décédé depuis) et son épouse ont été « saucissonnés » de nuit avant d’être dépouillés par des cambrioleurs venus de l’extérieur et parvenus là malgré les vigiles et les chiens. Á qui se fier ? Comble de l’horreur, le crime lui-même peut y survenir de manière endogène, comme dans une vulgaire cité du 9-3 exposée aux pires dérèglements sociaux. C’est ainsi qu’en 2003, au n° 35 de la très paisible avenue des Peupliers, le factotum Daniel Dardenne a assassiné sa patronne, Simone Michaud, après avoir tué sa propre compagne, Marie-Claire Leflon, faisant ainsi à la Villa Montmorency une publicité fort peu goûtée par ses occupants.

Depuis ces fâcheux évènements, nul doute que la sécurité a été renforcée, et cela d’autant plus que Nicolas Sarkozy se rend, de temps à autre, chez Carla Bruni, au grand dam des riverains confrontés à un déploiement de police à la hauteur de l’habituelle paranoïa présidentielle. Difficile, se disent pourtant in petto les résidents, d’en vouloir à un ami si proche et si compréhensif en matière de fiscalité ! Il n’empêche que cette agitation fait quand même grincer quelques dents. Il ne manquerait plus que surgisse, à quelques dizaines de mètres de la Villa, le programme de logements sociaux que ce bolchevik de Delanoë met un point d’honneur à vouloir faire émerger du sol. Des odeurs de merguez flottant sur l’avenue des Sycomores ou des flots de hip-hop déversés sur celle des Tilleuls, impensable ! Nul doute que la révolte gronderait et déboucherait très vite sur une jacquerie des rupins, évidemment orchestrée par Vincent Bolloré en personne.

Bolloré, l’homme qui, à des centaines de kilomètres de là, ne supporte pas non plus la promiscuité avec la populace, au point d’avoir interdit l’usage du sentier côtier sur sa propriété de Fouesnant (Finistère), au mépris des obligations de la Loi littoral pourtant votée à l’unanimité en 1986. Mais ceci est une autre histoire qui méritera, le moment venu, d’être également contée. Une histoire de privilège indu en forme de crachat au visage du peuple finistérien. Pas de quoi fouetter un chat, dirait Nicolas Sarkozy pour voler au secours de son ami, après tout ce ne sont que des « connards de Bretons ! »  

* Publié en septembre 2010, ce livre, sous-titré « Une enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy », met en lumière les liens étroits et quasiment incestueux qui unissent le pouvoir en place et les puissances d’argent. Un livre qui appuie là où ça fait mal, des rodomontades présidentielles aux cadeaux fiscaux de toutes natures en direction des classes fortunées.

** Jean-Paul Baudecroux (fondateur et principal actionnaire d’NRJ), Tarak Ben Ammar (producteur de cinéma), Jean-Paul Bucher (fondateur du groupe de restauration Flo), Michel Cicurel (économiste et financier), Dominique Desseigne (pédégé du groupe Barrière), Xavier Niel (co-fondateur du groupe de télécom Illiad et créateur de Free), Jean-François Roverato (pédégé d’Eiffage), Georges Tranchant (ancien député RPR et fondateur des Casinos Tranchant), etc…

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