Le militaire et la pacifiste

 

 DOMINIQUE BOISVERT :

Je reprends graduellement du service et devrais désormais publier un peu plus régulièrement.

Parmi les prochains textes, une recension du livre « L’Affaire Snowden, Comment les États-Unis espionnent le monde », d’Antoine Lefébure, une autre sur deux livres touchant le rapport à Internet (« Déconnectez-vous! » de Rémy Oudghiri et « J’ai débranché » de Thierry Crouzet), une réflexion sur la solitude, « Seul… et avec d’autres! », des réflexions sur « la militance et l’inutilité », etc.

Mais en attendant, voici une recension qui force à réfléchir sur « guerre et paix » à travers la réalité bien concrète des militaires canadiens sur le terrain.

 

Roxanne Bouchard et Patrick Kègle                                                                                                                En terrain miné, Correspondance en temps de guerre                                                                     Montréal, VLB éditeur, 2013, 237 p.

Correspondance improbable mais rencontre féconde : c’est ainsi qu’on pourrait résumer ce livre à la fois dérangeant et stimulant. Un militaire canadien en mission en Afghanistan écrit aux musiciens des Charbonniers de l’enfer pour les remercier d’être pour lui une présence québécoise réconfortante dans cette guerre du bout du monde. La responsable du courrier des Charbonniersrépond poliment, tout en rappelant la position pacifiste du groupe. Contre toute attente, un échange de courriels s’amorce, qui conduira les deux correspondants sur des chemins imprévus.

Au moment où le gouvernement Harper fait tout pour revaloriser les Forces armées et l’histoire militaire du pays, on aurait pu craindre que ce livre y apporte la contribution du human interest. Mais En terrain miné va beaucoup plus loin que de mettre un visage concret sur la présence en Afghanistan. Il interroge les valeurs et les motivations aussi bien de ceux qui croient en la nécessité des armées, et même parfois de la guerre, que de ceux qui s’y opposent. Et donc forcément, nos propres valeurs et motivations.

Patrick Kègle est d’abord simple soldat à Kaboul en 2004, puis caporal lors de sa seconde mission à Kandahar en 2009. Il est le neveu de Gilles Kègle, l’infirmier des pauvres très connu à Québec. À travers ses courriels, on découvre la vie quotidienne des militaires sur le terrain, avec ses dangers, sa routine, son ennui, ses doutes et ses petites joies. Avec son importante et nécessaire camaraderie entre frères d’armes.

Roxanne Bouchard est professeur de littérature au CEGEP de Joliette et écrivaine. Fréquentant les artistes, passionnée de sports et de plein air, elle est comme beaucoup d’intellectuels antimilitariste et s’oppose à la présence du Canada en Afghanistan. Tout en appréciant et en respectant l’être humain qui lui écrit, elle ne peut s’empêcher de le pousser dans ses derniers retranchements quant à l’utilité de sa mission ou à la pertinence de la guerre pour faire la paix.

Cela donne un dialogue singulier, où les réalités du terrain tentent de répondre aux arguments des principes et des idées. Et malgré cette apparente asymétrie, deux êtres humains communiquent, évoluent et développent une amitié aussi véritable qu’inattendue. Surtout que les échanges ne se limitent pas aux seules questions politico-militaires puisque ces débats sont toujours entrelacés avec les nouvelles ordinaires : vie de couple pour Roxanne et de famille pour Patrick, loisirs ou vacances, carrière professionnelle, état de santé, etc.

Comme cette correspondance s’étend, avec des interruptions, sur presque six ans, on a le tend de voir s’approfondir, de part et d’autre, à la fois les doutes et les questionnements. D’autant plus que les retours de mission sont souvent très difficiles pour les militaires : syndromes post-traumatiques, ré-acclimatation familiale, routine militaire sans l’adrénaline, etc. Patrick n’y échappe pas et raconte, après presque trois ans de silence, l’enfer qu’il a dû traverser avant de retrouver suffisamment d’équilibre pour pouvoir envisager de repartir. Mais son couple ne résistera finalement pas à cette seconde mission, écourtée d’ailleurs, en juillet 2009, pour des raisons familiales.

De son côté, Roxanne vit elle aussi, au fil des années, ses propres questionnements, ses propres ruptures et ses propres reconstructions. Et c’est sur la toute première rencontre en personne (à quatre, puisque chacun vit une nouvelle relation amoureuse), fin 2009, que le livre s’achève. La vie, comme la réflexion sur l’armée, se poursuivra autrement.

C’est un livre qui se lit facilement, puisque les courriels sont courts (rarement plus de trois pages) et l’interaction entre les deux correspondants, continuelle. C’est donc à travers les aléas de la vie quotidienne, bien différents pour chacun des deux, que l’on est amenés à réfléchit aux diverses questions soulevées. Et qu’on découvre, au-delà des préjugés et des stéréotypes (le soldat et l’intellectuelle), deux personnalités riches et très attachantes. On n’en sort pas tout à fait indemnes.

(Version originale d’une recension publiée dans Relations, no 773, août 2014, p. 45)

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l'analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L'ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d'aujourd'hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

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