Un Synode qui rappelle Vatican II

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DOMINIQUE BOISVERT :

Pour ceux et celles que l’Église catholique préoccupe, déçoit ou intéresse, il se passe présentement à Rome un événement très significatif: le Synode extraordinaire sur la famille, convoqué par le pape François, comme amorce du Synode ordinaire sur le même thème qui aura lieu dans un an.

Cet événement risque d’être une étape capitale dans l’entreprise de renouveau (« aggiornamento », comme on disait pour le Concile Vatican II convoqué, lui, par cet autre pape d’ouverture que fut Jean XXIII) amorcée par le pape François. En particulier parce qu’il est le premier véritable test, à l’échelle de l’Église universelle, pour vérifier jusqu’à quel point l’attitude nouvelle du pape François est partagée par (ou réussit à influencer) l’ensemble des évêques à travers le monde.

Il y aurait tellement de choses à dire sur ce Synode, sa méthodologie nouvelle, son contenu, ses enjeux, etc. Ce n’est pas le but de ce billet et je vais me contenter de quelques remarques qui me semblent plus essentielles.

Le Synode actuel se démarque déjà des nombreux synodes précédents d’au moins deux façons importantes:

il a été précédé d’une vaste consultation de l’ensemble des catholiques dans le monde (le Questionnaire préparatoire demandé par le pape François et auquel les évêques et les conférences épiscopales ont réagi de manières très diverses en novembre et décembre 2013);
il se tient en deux temps, à un an d’intervalle, de manière à permettre une véritable appropriation par les fidèles et une maturation de la réflexion ecclésiale collective entre les deux Synodes.
Ce Synode, dont le pape François a lui-même choisi le thème, porte sur l’une des questions les plus importantes et sensibles pour l’avenir de l’Église. Car au-delà de la thématique de la « famille », c’est évidemment de la réalité concrète des baptisés eux-mêmes, de leur vie quotidienne, des défis (considérables) qu’ils doivent affronter dans le réel, qu’il est question. Le premier Synode convoqué par François porte sur la vie ordinaire des fidèles, des « laïques », c’est-à-dire de l’immense majorité de ceux et celles qui forment l’Église, et non pas sur des questions d’Église, de gouvernance ou de rites.

Ce qui est pour François une manière concrète de décentrer le focus traditionnel de l’Église vers sa raison d’être: les hommes et les femmes concrets du XXIe siècle, dans toutes leurs différences et leurs défis selon les continents et les cultures, et ce que la Bonne Nouvelle peut leur apporter.

Et à travers ce thème de la « famille », c’est évidemment à toute une série de questions très litigieuses dans l’Église que le pape François propose de s’attaquer: la situation des divorcés remariés, la contraception, la cohabitation sans mariage, l’homosexualité, la monoparentalité, etc. Dès le Questionnaire préparatoire, aucune question difficile n’était évitée. Et dès le premier jour du Synode, François a exhorté les participants à la plus grande franchise dans l’expression des points de vue et à la plus grande ouverture et humilité dans l’écoute des différences.

Après certaines « luttes ecclésiales » pré-synodales pour tenter d’influencer l’ordre du jour et l’orientation du Synode à venir (aussi bien de la part de ceux qu’on serait tenté de qualifier de « progressistes » que de « conservateurs » dans nos catégories laïques habituelles), la dynamique synodale de franchise et d’humble écoute souhaitée par François semble avoir prévalu. Et les travaux de la première des deux semaines du Synode 2014 (du 5 au 12 octobre), consacrés aux discours, exposés et échanges en plénière (environ 250 personnes, dont 190 avec droit de vote), ont abouti à une première « synthèse » rendue publique hier matin, le 13 octobre.

Cette synthèse (Relatio post disceptationem dans le jargon ecclésial latin) a été produite par un comité de 9 personnes. Elle sera maintenant étudiée en petits groupes linguistiques durant la semaine qui vient, avant d’être modifiée et adoptée comme document de réflexion et de travail soumis à l’ensemble des catholiques du monde durant toute l’année à venir. Et c’est sur la base de cette maturation ecclésiale universelle d’une année que le Synode ordinaire sur la famille (qui regroupera beaucoup plus de participants) tirera les conclusions de ce long processus collectif.

Cette Relatio constitue, pour la plupart des observateurs, une très agréable surprise qui rappelle Vatican II. Elle marque en effet un changement de ton très significatif et une ouverture positive aux réalités actuelles qui semble annoncer une approche théologique beaucoup plus inductive (qui part des réalités humaines pour y chercher les signes de l’Esprit et la volonté de Dieu, comme dans la théologie de la libération) que déductive (qui part des « vérités » et des principes posés comme absolus pour en déduire les comportements exigés ou acceptables, comme l’Église l’a généralement fait jusqu’ici).

Par exemple, aucun des termes habituels pour qualifier les situations « problématiques » par rapport à la doctrine ne se retrouve dans la Relatio. Même l’homosexualité est maintenant présentée comme ayant « des dons (« gifts » ou cadeaux) et des qualités à offrir à la communauté chrétienne » (paragraphe 50). On est loin des actes « intrinsèquement désordonnés » et « contraires à la loi naturelle » encore récemment condamnés. De même, toutes les situations matrimoniales « irrégulières » sont maintenant présentées comme des « pierres d’attente » portant déjà, en germe, les richesses annoncées par le Christ, dans une pédagogie de « gradualité » et à partir d’une conviction, exprimée par le Concile Vatican II, que les autres religions (que le catholicisme) comportent non seulement des valeurs mais qu’elles constituent réellement des « semences du Verbe », c’est-à-dire des germes de la pleine réalisation du Christ et du Royaume (paragraphes 17 à 20).

Bien sûr, la Relatio n’est qu’une étape transitoire vers le document qui sera adopté la fin de semaine prochaine, comme conclusion de cette première étape de la démarche synodale. Et même ce document adopté par le Synode extraordinaire de 2014 ne constituera pas la nouvelle « doctrine » de l’Église sur tous ces sujets reliés à la famille, mais plutôt la base de la réflexion ecclésiale pour l’année à venir. Nous nous situons donc véritablement, ce qui est en soi une nouveauté dans notre Église, dans un processus (« work in progress ») collectif de réflexion pour mieux déterminer le « sensus fidelium » (la compréhension commune d’une question par l’ensemble des « fidèles », telle qu’éclairée par l’Esprit).

Finalement, je signale à tous les intéressés que Mgr Paul-André Durocher, évêque de Gatineau et président actuel de l’ensemble des évêques canadiens (et à ce titre, délégué canadien au Synode), a eu la bonne idée et la générosité de tenir un blogue quasi-quotidien sur sa participation au Synode (« Chante et marche »). Il est ainsi possible de « vivre le Synode de l’intérieur au jour le jour », d’en partager les richesses et les interrogations, et même d’y contribuer modestement en y laissant nos propres questions ou commentaires.

Prions (quel que soit le sens que nous donnons à ce mot) pour que ce Synode soit une Bonne Nouvelle pour les familles et pour notre monde.

 

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Dominique Boisvert

Membre du Barreau pendant 20 ans, Dominique Boisvert a choisi de travailler essentiellement en milieux populaires dans les domaines de la solidarité internationale, des droits humains, des immigrants et des réfugiés, de l’analyse sociale, de la paix et de la nonviolence et des questions spirituelles. Co-fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) en 2000, il a publié aux éditions Écosociété L’ABC de la simplicité volontaire (2005) et ROMPRE! ou Le cri des « indignés » ( 2012). Il a également publié aux Éditions Novalis, Québec, « tu négliges un trésor ! Foi, religion et spiritualité dans le Québec d’aujourd’hui » (2015) et La « pauvreté » vous rendra libres !, Essai sur la vie simple et son urgente actualité (2015). Il anime, depuis 2010, le blogue du RQSV (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et il a aussi son propre site (www.dominiqueboisvert.ca) depuis le printemps 2014.

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