Chronique : vassalisation consentie

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CHÉRIF ABDEDAÏM ;

Le leader incontesté du monde considère comme sa chasse gardée certaines parties de la planète. Ailleurs, comme il ne peut toujours tout contrôler lui-même dans les moindres détails, il délègue à d’autres (en l’occurrence l’Angleterre, la France ou l’Allemagne) la surveillance de certains territoires – comme le suzerain du Moyen Age s’en remettait à ses vassaux pour l’administration de tel ou tel fief. En ce qui concerne les deux premiers pays, ce terrain d’action englobe en gros leurs anciennes colonies; pour ce qui est de l’Allemagne, dont l’entrée en scène est beaucoup plus récente, il s’agit de l’Europe de l’Est et des Balkans.

Ces trois vassaux immédiats ont en principe les mains libres dans le secteur qui leur est imparti. Mais cela ne signifie pas qu’ils y agissent en toute liberté; leur action ne doit en aucun cas contrecarrer les plans de leur maître d’outre-Atlantique ou nuire à ses intérêts. Ils s’observent donc les uns les autres et coopèrent aussi souvent que possible en effectuant des actions communes coordonnées avec Washington.

L’unité que les trois pays s’efforcent de réaliser dans le cadre de l’Union Européenne est loin de menacer la suprématie américaine; le monstre à trois têtes est parfaitement inoffensif. Le seul domaine où l’Union parle d’une seule voix – la voix allemande – est celui de l’économie et de la monnaie, mais ce n’est pas non plus une menace pour le leader. A bien des égards, l’unification en cours est tout à son avantage, car il est plus aisé de dominer une entité confédérale que quinze ou vingt-cinq Etats distincts. L’élargissement à d’autres pays est le bienvenu aux yeux de Washington. Dans le cas de la Turquie, les USA poussent même l’UE à accepter l’intégration de cet allié de l’OTAN, alors que beaucoup de dirigeants européens sont particulièrement réticents.

Comme le fait remarquer Brzezinski, le vieux continent, malgré sa puissance économique, « est de facto un protectorat des Etats-Unis. (…) Non seulement l’alliance entre l’Amérique et l’Europe est inégale, mais l’asymétrie de pouvoir entre les deux devrait probablement s’accentuer encore davantage au profit de l’Amérique».

Pour se convaincre de la justesse de cette observation, il suffit de voir avec quel empressement servile, les dirigeants politiques de Londres, Paris et Berlin se précipitent au-devant de leur superpuissance de tutelle pour exaucer ses vœux avant même qu’elle les ait exprimés. Ce n’est pas encore demain qu’ils contesteront son rôle dominant.
Si d’aventure un des vassaux, pour des raisons tactiques, fait mine de s’écarter du droit chemin, il est aussitôt rappelé à l’ordre et sanctionné. C’est ce qui est arrivé en septembre 2002 au chancelier allemand Schröder qui avait osé déclarer, pour gagner des voix sur sa gauche, que son gouvernement ne participerait pas à une guerre contre l’Irak. Pour corser la situation, la ministre allemande de la Justice avait affirmé que Bush voulait la guerre pour détourner l’attention des problèmes intérieurs, tout comme l’avait fait Hitler en son temps. Bien entendu la ministre s’est rétractée et a perdu son poste, et Schröder soutiendra matériellement l’effort de guerre US. En attendant, le squatter de la Maison Blanche, pour punir l’impudent chancelier, a négligé de le féliciter à l’occasion de sa réélection. Le métier de larbin n’est décidément pas de tout repos, même s’il est parfois très lucratif… Une mésaventure comparable est d’ailleurs arrivée à Chirac à peu près au même moment. La France rechignant elle aussi à approuver la nouvelle guerre contre l’Irak, Washington s’est empressé d’aller piétiner les plates-bandes africaines de l’Elysée, en fomentant une rébellion en Côte-d’Ivoire.

Depuis le 11 septembre 2001, on peut constater une certaine évolution au sein de l’Union européenne. Derrière les apparentes divisions et malgré un discours politique tendant à suggérer une volonté d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, les « élites » de l’UE sont au contraire unanimes à accepter la primauté de Washington. Celle-ci se manifeste, d’une part, par l’utilisation systématique du levier linguistique : plus l’Europe se renforce et s’élargit, et plus l’anglais a tendance à supplanter les autres langues ; comme le montre le traité constitutionnel, l’Union sera anglophone et, plus encore, elle adoptera le mode de pensée anglo-saxon. De ce point de vue, le véritable « cheval de Troie » américain en Europe n’est pas à Varsovie ou à Prague, mais à Londres.

D’autre part, l’UE se livre pieds et poings liés à l’OTAN, qui est elle-même dominée par les Etats-Unis. Elle accepte en outre sans broncher de jouer le rôle que lui imposent les maîtres actuels de l’Amérique dans le cadre de leur nouvelle mythologie. La Seconde Guerre mondiale revisitée par leurs soins est réduite au seul Holocauste juif, auquel les GIs américains – seuls eux aussi – ont mis fin en 1944-45. Soixante ans plus tard, tous les Européens, à l’exception de quelques « Justes », se retrouvent dans le camp des « coupables » et doivent, de ce fait, faire amende honorable – voir le honteux mea culpa de Chirac qui confond la République française avec « l’Etat français » de Pétain. On occulte ainsi à la fois la résistance européenne, le rôle majeur de l’Union soviétique dans la libération du continent, les dizaines de millions de non-Juifs assassinés par les nazis, la sinistre collusion des dirigeants sionistes avec le fascisme et les racines pro-hitlériennes du clan Bush. « Auschwitz est devenu le mot-clé de l’hégémonie idéologique des USA en Europe », résume la journaliste américaine Diana Johnstone. Puisque les Européens ont « prouvé » qu’on ne peut pas leur faire confiance, il est « évident » qu’il faut les avoir à l’œil. Quand ils tirent un peu trop sur leur laisse, on les rappelle à l’ordre en criant : « Antisémitisme ! » Cela fonctionne toujours…

Mais le monde est vaste et, outre le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, d’autres puissances régionales existent déjà çà et là, qui revendiquent elles aussi leurs zones d’influence. Par exemple la Turquie, dans le Caucase et en Asie centrale; bientôt le Japon, en Extrême-Orient et en Asie du Sud-Est; et dans une moindre mesure, l’Inde et le Nigéria. Ces puissances de troisième rang ne mettent pas en cause l’essentiel des structures existantes. Les éventuelles modifications qu’elles souhaitent sont accessoires. L’Australie, inféodée à la fois au Royaume-Uni et aux USA, est chargée pour sa part de faire la police dans son secteur : interventions à Timor, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux Iles Salomon, à Nauru, à Tonga…

Dans l’organigramme du pouvoir mondial, enfin, un Etat joue un rôle assez particulier : c’est Israël, à sa création « chien de garde spécialement affecté aux pays arabes », pour reprendre une expression utilisée par le journal israélien Ha’aretz. En fait, les relations israélo-américaines sont devenues si ambiguës, surtout depuis que le tandem Bush-Sharon est sur le devant de la scène, qu’on peut se demander qui est le chien de l’autre. La puissance et l’emprise du lobby sioniste aux USA est telle que c’est pratiquement Israël qui impose ses volontés aux Etats-Unis et non plus l’inverse. Les guerres américaines au Moyen-Orient, depuis 2001, sont des guerres israéliennes menées par procuration, créant ainsi une situation absolument unique, sans précédent dans l’histoire.

Le monde de l’après-guerre froide se précise donc peu à peu dans ses contours futurs. Au niveau politique comme au niveau économique, les Etats-nations tendent à perdre de leur importance au profit des empires, eux-mêmes plus ou moins confédérés en un Empire unique. Les éléments encore incontrôlés ou incontrôlables sont d’une part les pièces de résistance russe et chinoise, et d’autre part l’inconnue islamiste qui n’est, elle, liée à aucun Etat en particulier.

Les « voyous » secondaires ne constituent pas un obstacle réel pour le système dans son ensemble. Ils maintiennent la machine en mouvement et permettent de monter de temps à autre un spectacle médiatique qui relève plus de l’entraînement que de la compétition. Si Washington voulait se « débarrasser » de Cuba, il lui suffirait de lever l’embargo, et le déferlement des investisseurs ferait le reste – avec ou sans Fidel Castro – comme au Viêt-Nam. D’autres pays comme la Libye, l’Irak, la Syrie ou même l’Iran ne demandaient pas mieux, en 2002, que de redevenir les partenaires, sinon les alliés de l’Amérique. Mais ce genre d’ennemis est nécessaire pour maintenir la pression à un certain niveau. S’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer.

 

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Chérif Abdedaïm

Chérif Abdedaïm est journaliste écrivain algérien. Auteur de plusieurs essais et recueils de poèmes dont "Aux portes de la méditation", "Le Bouquet entaché", "Abdelhafid Boussouf, le révolutionnaire aux pas de velours", "Constantine, la saga de beys", "la Contrée désolée", etc.

Une pensée sur “Chronique : vassalisation consentie

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    11 avril 2015 à 9 09 24 04244
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    Vassalisation consentie ???

    Étrange ? Ce ne serait pas Vassalisation imposée par la force des armes et du capital ???

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